Table des matières

Les noms d'oiseaux en latin

Michèle Fruyt (Université de Paris-Sorbonne, Paris 4)

avec la collaboration de

Mauro Lasagna (Accademia Nazionale Virgiliana, Mantoue)



§ 2. Corpus n°1 : Les termes ayant une bonne représentation dans les textes latins

Nous traitons dans une première partie les noms d’oiseaux qui sont plus ou moins fréquents dans les textes latins, c.-à-d. ceux qui ont eu une certaine importance pour la communauté linguistique dans la langue courante ou la langue littéraire. Nous avons regroupé ces lexèmes selon l’oiseau dénoté (plusieurs lexèmes dénotant le même oiseau) et nous aboutissons ainsi à 61 rubriques numérotées de (1) à (61).

Dans la seconde partie (§ 3), nous verrons les lexèmes qui apparaissent dans des listes de noms cités par des auteurs latins techniques dans des passages précis. Certains sont des termes savants qui n’ont pas appartenu à la langue commune. Les rubriques sont numérotées de (62) à (151).

1. Accipiter et acceptor « oiseaux de proie »

Accipiter, -tris M. (F. Lucr. 4,1009) est un nom générique ancien pour les oiseaux de proie, attesté depuis Térence.

1. Dénotation

Selon J. André (1967, p. 20-21), le terme générique accipiter correspond à plusieurs termes spécifiques recouvrant plusieurs espèces d’oiseaux de proie : aegithus (emprunt à gr. αἲγιθος) « épervier » et « mésange bleue » ; būteō (-onis), cenchris, cuculus, cybindis, epileus, tinnunculus, triorchis, etc.

Pline HN 10,21 nous dit qu’il existe 16 espèces d’accipiter, mais il en cite seulement 6 espèces, dont 5 sous leur nom grec transcrit en latin : aegithus, triorchis (avec son équivalent latin buteo), epileus (10,21), cybindis (10,24), cenchris (29,127). Pline exclut de cette catégorie le tinnunculus (10,109), alors que Columelle (8,8,7) le range au contraire dans ce groupe. Pline (10,24) met dans cette catégorie le coucou (cuculus), qui par son vol ressemble à l’épervier (Accipiter nisus) et au faucon crécerelle (Falco tinnunculus), mais le coucou n’est pas aujourd’hui considéré comme un oiseau de proie.

2. Interprétation synchronique : « celui qui prend »

On trouve une interprétation synchronique de la formation du terme chez Isidore :

  • Isid. Or. 12,7,55 : Hic (= accipiter) ab accipiendo, id est capiendo, nomen sumpsit.

Isidore interprète accipiter comme rattaché aux verbes accipere et capere « prendre ». Cette interprétation devait être partagée par la communauté linguistique puisqu’elle est à l’origine de la ré-interprétation d’accipiter en accĕptor, nom d’agent en -tor sur le thème d’infectum ou le radical latin accĭp- d’accipere au sens de « prendre », comme « celui qui prend », trait saillant attendu pour un oiseau de proie.

3. Formation diachronique : un composé latin

Le correspondant formel en grec selon J. André (1967, p. 21) est le composé bahuvrīhi ou possessif gr. ὠκυ-πέτης “au vol rapide”, correspondant approximatif du sanskrit āsú-patvan “qui vole rapidement”.

On peut songer également, pour le sens et le caractère de composé bahuvrīhi, à lat. acu-ped-ius litt. « au(x) pied(s) rapide(s) », correspondant de gr. ὠκύ-πους, de même sens. Accipiter pourrait donc représenter un composé de acu- (comme acu-ped-ius). Au u final du premier terme de composé fut substitué un i bref pour répondre au type morphologique habituel du latin en cette position devant la frontière de composition à la fin du premier terme de composé. Il s’agit d’une régularisation synchronique.

Selon le rapprochement avec le grec ὠκυ-πέτης, le second terme du composé latin contiendrait le radical latin pet- dans son acception de « voler » (cf. lat. penna « aile » < *pet-na). F. Bader (comp. p. 129) propose un composé bahuvrīhi signifiant « aux ailes rapides », dont le second terme serait le nom de l’aile. M. de Vaan (2008, p. 49 s.u. aquila « aigle ») mentionne une étymologie d’accipiter par *aku-petri- comme un composé possessif « aux ailes rapides » (Cohen 2004), ce qui rejoint l’interprétation de F. Bader (1962) par un composé possessif ou bahuvrīhi avec un nom de l’aigle en second terme de composé.

Mais selon André (1967, p.21), malgré l’association avec gr. ὠκυ-πέτης, accipiter est plutôt un nom d’agent « qui vole vite » ; il le rapproche d’astur, -uris M. (terme situé dans la même liste d’oiseaux de proie qu’accipiter chez Firm. Mat., Math. 5,7) et d’acceptor, analysable en accep-tor avec le suffixe d’agent -tor. Selon cette interprétation de J. André, accipiter contiendrait donc en 2e terme le radical latin pet- « voler » dans un composé à 2e terme verbal régissant (du type agri-col-a, auri-fex, au-spex). L’analyse en éléments morphologiques serait donc : acci-pit-er, gén. acci-pit-ris M. 

Cependant la finale …ter, …tris n’est pas celle d’un nom d’agent, qui serait -tor, -toris : elle ressemble à la flexion du suffixe -ter, -trem, -tris, etc. des noms de parenté du type pater, patris M. « père ».

Peut-être accipiter contient-il à la fois le radical latin pet- « voler » comme second terme d’un composé à second terme verbal régissant et le suffixe -ter, -tr-em, -tr-is, réutilisé ici comme une sorte de suffixe agentif, avec une haplologie touchant l’une des deux consonnes -t- (la première consonne du suffixe ou la dernière consonne du radical pet-).

De toute façon, la forme du terme accipiter a probablement connu suffisamment de ré-analyses synchroniques (par le verbe capio / accipere « prendre » suivi d’un morphème agentif) pour qu’on ne puisse pas en justifier avec précision la phonétique. Il devait être rapproché d’acceptor en synchronie.

Fr. épervier (Accipiter nisus, Accipiter gentilis L.), selon Le Grand Robert (2000, p.758), est issu du francique *sparwari « oiseau rapace diurne de petite taille », restitué d’après le vieux-haut-allemand sparwari et le moyen-néerlandais sperware (all. Sperber).

Acceptor, -toris M. dénote lui aussi un oiseau de proie, probablement l’épervier (noms scientifiques : Accipiter nisus, Accipiter gentilis) ; le terme est anciennement attesté en latin (depuis Lucilius) et il est rapproché d’accipiter par un grammairien latin :

  • Lucilius 1130 apud Charisius, GLK 1,98,8 : acceptor quoque et accipiter. Vergilius (Aen. 11,721) enim ‘accipiter’ dicit, Lucilius autem ‘exta acceptoris et unguis’.

Le terme était suffisamment usuel pour figurer dans des textes littéraires dans des comparaisons (et non seulement dans des passages techniques parlant des oiseaux) : Cyprien cite, à titre de comparaison, la situation où un oiseau de proie (acceptor) attaque une colombe (columba) :

  • Cypr. Epist. 60,2,2 : ut acceptor columbam ab agmine uolantium separare temptauerat.

Pour la formation du mot, acceptor, -tōr-is M. est un nom d’agent en -tor fait avec le suffixe agentif hérité -tor sur le thème d’infectum ou le radical (accip- / allomorphe phonétiquement conditionné accep-) du verbe accipere au sens ici de « prendre », litt. comme « celui qui prend »1). Pour le suffixe d’agent en -tor : cf. introduction § 1.7.

Pour d’autres vautours ou oiseaux de proie, voir : aquila « aigle » (6), falco « faucon » (19), miluus / milua « milan » (33), titiunculus « faucon » (144) (19) (38), uoltur /uultur, uolturus, uolturius « vautour » (60), buteo « buse » (78), sanqualis « aigle » (137).

2. Alauda « l’alouette »

Autres dénominations de l’alouette : calandra, cassita, galerita (-us, galerius), pugio, terraneola

Alauda, -ae F. « l’alouette » et en particulier une alouette à huppe : « l’alouette des champs » (Alauda arvensis L.) et « le cochevis huppé » (Galerita cristata L.). Les deux oiseaux vivent en Italie et en Gaule. Le latin est emprunté à un terme gaulois de même sens (P.-Y. Lambert 2003, p.188)2), ce dont Pline et Marcellus avaient déjà conscience :

  • Marcellus Med. 28,50 : auis galerita, quae gallice alauda dicitur (et 29,30).
    « l’oiseau appelé auis galerita (« pourvu d’une huppe »), qui s’appelle alauda en gaulois. »
  • Pline HN 11,121 : … paruae aui quae, ab illo (= galero « par sa huppe ») galerita appellata quondam, postea gallico uocabulo etiam legioni nomen dederat alaudae.
    « … un petit oiseau qui fut appelé autrefois galerita à cause de sa huppe (galerus « huppe »), et ensuite fut appelé avec un nom gaulois alauda, qu’il donna aussi à la légion du même nom. »

Comme on le voit par ce texte de Pline, le mot alauda « alouette » devint surtout usuel en latin lorsque César recruta en -50 av. J.-C. chez les Gaulois transalpins une légion à laquelle il donna le nom d’Alauda (cf. Cic. Att. 16,8,2 ; Pline ; Suét. Caes. 24,2). Auparavant le terme était déjà en usage en Gaule. On le trouve notamment en Gaule cisalpine dans la toponymie dans la plaine du Pô. Le terme devait être usuel pour l’alouette dans certaines régions puisqu’il est passé dans it. allodola, esp. alondra, anc.-fr. aloe, aloue, auquel le français a ajouté un suffixe de diminutif -ette (il s’agit d’un petit oiseau) dans fr. alou-ette.

Galērīta, -ae F. (Pline, Marcellus) / galērītus, -i M. (Varron) : « l’alouette huppée » est une dénomination ancienne de l’alouette, comme nous l’indique, entre autres, le texte de Pline ci-dessus (HN 11,121). La huppe de l’oiseau comme justification de sa dénomination est mentionnée par Varron (galērītus, -i M.) :

  • Varr. L. 5,76 : galeritus quod in capite habet plumam elatam.
    « l’oiseau s’appelle galeritus (« huppé ») parce qu’il a sur la tête une plume dressée ».

ainsi que Pline (galērīta, -ae F. : Pline HN 10,137 ; 11,121 : voir ci-dessus ; 30,62) et Marcellus (Med. 28,50 : voir ci-dessus). Une variante galērius, -i M. se trouve dans un glossaire.

Le terme est une substantivation de l’adjectif possessif galērītus, -a, -um « coiffé d’un galerus » (Properce), sur galērus, -i M. « bonnet de peau avec ses poils» (cf. galea, -ae F. « casque »). Il s’agit d’une dénomination métaphorique par ressemblance : le trait saillant de l’oiseau est sa huppe, et sa huppe, associée à un bonnet poilu, est dénommée par le nom de ce bonnet.

L’alouette est également dénommée par des termes peu attestés :

Calandra, -ae F. : « alouettes à huppe » en particulier « alouette calandre » et « alouette calandrelle » ; le terme est peut-être à rapprocher de lat. caliandrum, caliendrum « perruque » (Varr., Hor.).

Cassita, -ae F. « alouette à huppe », plus précisément « alouette des champs » et « cochevis huppé » (Gell. NA 2,29,3-4) ; le terme n’est pas passé dans les langues romanes.

Pūgiō, -iōnis M. : « alouettes huppées », plus précisément « alouette des champs », « cochevis huppé ». Cette dénomination de l’alouette par le nom du poignard (pugio) est peut-être due à l’ongle du doigt postérieur (l’ergot) de l’oiseau, très allongé, droit et aigu (J. André 1967, p. 134). Dénomination métaphorique par ressemblance.

Terrānĕŏla, -ae F. : « l’alouette » de manière générale. Ce terme très peu attesté (Phèdre) comporte à la fin un suffixe de « diminutif » féminin -ŏla (variante phonétiquement conditionnée de -ŭla). Ce suffixe s’ajoute derrière l’adjectif terraneus, -a, -um, fait sur terra, -ae F. « terre » par addition successive de deux suffixes : -nus / -ānus (de *-no-) de provenance (cf. pour ce suffixe Ch. Kircher 1982) et -eus de matière. Cette dénomination s’applique à toutes les alouettes (huppées ou non) et retient pour trait saillant le fait qu’elles ont l’habitude de se nourrir, de dormir, de se reproduire et de mourir à terre. Il s’agit donc d’une dénomination par encodage lexical d’un trait de caractère, lui-même exprimé par la contiguïté avec la terre. Le terme est conservé dans les dialectes de l’Italie du sud, en catalan et en portugais.

3. Alcēdō « alcyon »

Alcēdō, -dĭnis F. « alcyon » (« martin-pêcheur » ?) est attesté anciennement depuis Plaute (depuis Pl. Poen. 356), ce qui prouve que l’oiseau occupait une place certaine dans la communauté linguistique.

1. Un emprunt au grec

Selon Varron (Varr. L. 5,79 et 7,88 ), alcedo est le terme latin correspondant au grec ἀλκυών. Selon P.F. 7,8, alcedo est la forme ancienne, remplacée ensuite par alcyo(n). A côté d’alcedo, les textes latins attestent une forme transcrite du grec et ayant conservé des traits phonétiques non latins : alcyōn (-ŏnis) F. du grec ἀλκυών « alcyon » comme « oiseau de mer fabuleux » (Virg. G. 1,399) et comme « martin-pêcheur » (Pline HN 10,89).

2. Un suffixe latin

Dans alcēdō, -ĭnis, le suffixe -ēdō, -ēdĭnis F. est de date latine et résulte d’une adaptation latine du terme grec emprunté.

Selon J. André 1967, p. 25, il faudrait partir d’une forme grecque terminée en -υδών et cette séquence, par substitution de suffixe, aurait été remplacée en latin par -ēdō, -ēdĭnis par analogie d’autres noms de catégories naturelles comme torpēdō « torpille » (poisson), terēdō « taret » et par analogie, pour les noms d’oiseaux, de la finale -ēdula, -ae F. dans acrēdula (oiseau indéterminé), fīcēdula « bec-figue », monēdula « choucas ».

Alcyōn (-ŏnis) F. : A côté d’alcedo, les textes latins attestent une forme transcrite du grec et ayant conservé des traits phonétiques non latins : alcyōn (-ŏnis) F. du grec ἀλκυών « alcyon » comme « oiseau de mer fabuleux » (Virg. G. 1,399) et comme « martin-pêcheur » (nom scientifique Alcedo atthis ; Pline HN 10,89).

4. Anas « le canard, la cane »

Autres dénominations du canard et de la cane : anas agrestis, anas fluuialis, anas germana, anas Pontica, anaticula

ănăs, gén. ănătis (ănĭtis) F. « canard, cane ».

On observe des variantes morphologiques dans la flexion : Varr. R. 3,3,3 : anates ; 3,5,14 : gén. pl. anatium, mais anatum Pline 25,6.

Le terme devait être usuel dans la langue parlée puisqu’il est attesté dans des textes non techniques chez Plaute (Pl. Cap. 1003), Cicéron (Cic. Nat. 2,124 : anitum oua « œufs de canes »).

Terme générique, il dénote surtout le canard domestique, mais aussi le canard sauvage « canard colvert » (Columelle, Pline, Ausone) : anas agrestis, anas fluuialis, etc. 

L’interprétation synchronique des grammairiens latins rattache le mot du verbe nare « nager », le canard étant ainsi conçu comme « celui qui nage » (Varr. L. 5,78 : anas a nando ; Isid.). Le terme est d’origine i.-e. (cf. ci-dessus, introduction § 1.10.1. ; 1.10.2.1. ; 1.10.2.2. à la fin).

Fr. canard a une autre origine que le terme latin. C’est un sobriquet expressif dérivé (XIIe s.) du même radical onomatopéique que l’ancien verbe caquer « caqueter ». Il est formé avec le suffixe -art, -ard d’après anc.-fr. malard, la plus ancienne dénomination du canard mâle. Le mot anc.-fr. canard fut donné d’abord en surnom à un homme bavard et il est devenu au XIIIe s. le nom de l’oiseau (selon Le Grand Robert 2000, p. 357). Fr. cane F. « femelle du canard » est fait par dérivation rétrograde sur can-ard.

5. Anser « oie »

Autres dénominations de l’oie : anser ferus, auca, au(i)cella / aucellus, ganta

Anser, gén. anseris M. (F. chez Varron et Columelle) « oie » ; le terme est attesté anciennement en latin depuis Plaute ; c’est un terme générique pour l’oie domestique (Anser domesticus L.) et l’oie sauvage. L’origine de l’oie domestique est l’oie cendrée (Anser anser L.), qui représente la plus grande espèce du groupe des oies sauvages (Pline HN 10,29 ; 10,44 ; 10,51-54). Certaines espèces étaient blanches (Pline HN 10,53 ; Varron R. 3,10).

Le terme est d’origine i.-e. : voir ci-dessus, introduction § 1.10.1 ; 1.10.2.1. ; 1.10.2.2. à la fin.

Anser ferus « oie sauvage » (André 1967, p. 30) est employé par Varron (Varr. R. 3,10) pour une espèce sauvage difficile à apprivoiser ; J. André propose :

- « l’oie des moissons » (Anser fabalis L.), espèce de couleur brun foncé avec le ventre blanc, très commune en Italie (Virg. G. 1,119),

- « l’oie rieuse » (Anser albifrons L.), plus petite,

- et « l’oie cendrée » (Anser anser L.) de couleur brun clair avec des parties blanches.

Le terme anser est peut-être d’origine i.-e. (cf. ci-dessus, introduction).

Auca, -ae F. : L’oie est également dénommée par auca, -ae F. et son dérivé diminutif aucella, -ae F., qui ont remplacé lat. anser dans les langues romanes. Ces deux termes sont des suffixés du terme générique auis, -is F. « oiseau » (voir ci-dessus, introduction).

Ganta, -ae F. « oie » est emprunté au germanique gans, ganta « oie sauvage » (correspondant de lat. anser et d’origine i.-e. également). Ganta a lui aussi remplacé lat. anser dans certaines langues romanes (J. André 1967, p. 30).

Pline appelle ganta les oies sauvages de Germanie, de couleur blanche et de taille plus petite que les autres. On recherchait leur duvet. Selon André 1967, p. 83, ces oies appelées ganta par Pline ne sont pas entièrement blanches ; ce sont « la bernache cravant » (au ventre blanc), la « bernache nonnette », et une sorte de gros canard qui ressemble à l’oie « l’eider à duvet ».

En latin tardif de bas niveau de langue, ganta dénote l’oie sauvage de la Romania occidentale après les invasions germaniques (on l’appelle aussi dans les textes anser et auis tarda). De ce fait, ganta a donné le nom de l’oie sauvage en français dialectal dans le sud de la France et celui de la cigogne en catalan ; les termes espagnols et portugais ganso « oie » viennent de germ. gans.

6. Aquila « aigle »

Autres dénominations de l’aigle : aquila barbata, (sanqualis), aquila marina

Aquila, -ae F. « aigle » ; le terme est de bonne fréquence dans les textes latins et l’oiseau avait une place importante dans la communauté linguistique ; le terme est attesté anciennement depuis Ennius, et il est attesté dans les textes latins tout au long de la latinité. Il est du genre grammatical féminin comme auis, l’hyperonyme de la classe.

1. La dénotation d’aquila

Terme générique, aquila correspond à différentes espèces d’aigles : « l’aigle royal » ou « l’aigle fauve » (nom scientifique Aquila chrysaetos) (Pline HN 10,8 le cite dans les espèces d’aquilae) ainsi que d’autres espèces d’aigles présentes en Italie dans l’Antiquité : « l’aigle de Bonelli » (Aquila Hieraaëtus),  « l’aigle criard » (Aquila clanga), « l’aigle impérial » (Aquila heliaca), « l’aigle botté » (Hieraaëtus pennatus).

La couleur qui qualifie l’oiseau appelé aquila est dénotée par l’adjectif fuluus « fauve », un brun clair contenant un peu de roux, ce qualificatif étant fréquent en poésie (Virg. En. 11,751, etc.).

2. L’étymologie d'aquila

Aquila est sans étymologie assurée selon la plupart des auteurs, mais il a fait l’objet de plusieurs propositions.

2.1. Aquila « aigle » et aquilus « de couleur sombre »

On a rapproché aquila « aigle » de l’adjectif chromatique lat. aquilus, -a, -um « brun » (cf. Pl. Poen. 1112 ; Suét. Aug. 79 ; P.F. 22,2). Cette dénomination chromatique aquilus, -a, um « sombre » → aquila, -ae F. « l’oiseau de couleur sombre » entre dans une catégorie bien représentée pour les noms d’oiseaux, d’autant que les aigles perçus empiriquement en vol dans la nature sont de couleur sombre. M. de Vaan (2000, p. 49)3) également estime possible de faire venir aquila « aigle » d’aquilus « sombre ».

2.2. Aquila « aigle » et aquilo « aquilon, vent du nord »

On a proposé un lien diachronique d’aquila « aigle » avec le nom du vent du nord aquilo, -onis M. « l’aquilon » (avec un suffixe -o, -onis M. bien représenté pour les entités naturelles : pour ce suffixe F. Gaide 1988) : soit aquila « aigle » → aquil-o « l’Aquilon », soit une formation rétrograde : aquil-o « l’Aquilon » → aquil-a « aigle ».

D’un autre côté, on a aussi fait venir aquilo « aquilon » d’aquilus « sombre », ce qui serait dû au fait que le vent du nord apporte le mauvais temps, avec des nuages qui assombrissent l’atmosphère et des temps couverts : aquilus « de couleur sombre » → aquil-o « celui qui apporte la couleur sombre ».

Selon l’opinion la plus fréquente, on pose aquila « aigle » → aquilo « l’Aquilon » (P. Flobert Le Grand Gaffiot 2000). De même M. de Vaan (2008, p. 49) estime (en accord avec Cohen 2004) qu’aquilo « aquilon » vient d’aquila « aigle » plutôt que d’aquilus « sombre » : mais Cohen (2004) propose, de manière très peu vraisemblable à notre avis, que le vent du nord, froid, aurait été personnifié comme « un rapace rapide et agressif ».

2.3. Un suffixe diminutif ?

Comme nous l’avons montré (cf. introduction § 1.7.), un grand nombre de noms d’oiseaux sont pourvus du suffixe diminutif en -ula F. / -ulus M. ou se terminent par la séquence …ula / ..ulus qui a pu être ré-interprétée par association synchronique avec le suffixe de diminutif au sein de ce groupement lexical des noms d’oiseaux. La finale -ila d’aquila faisait entrer le terme dans ce groupement lexical. On ne peut donc exclure que cette relation synchronique ait pu jouer dans le signifiant du terme, soit en introduisant une ré-analyse, soit en étant à l’origine de la formation du terme.

3. Autres termes spécifiques peu attestés

Deux lexies constituées sur aquila sont peu attestées :

- l’aquila barbata mentionné par Pline HN 10,11 est en fait « le gypaète barbu », qui a une touffe de barbe noire sous le bec (cf. sanqualis, ossifragus, ossifraga).

- aquila marina attesté chez Hygin signifie peut-être « le balbuzard pêcheur », rapace qui mange les poissons (it. aquila di mare).

Un autre terme reste marginal dans les textes latins :

- sanquālis, -is F. « sorte de vautour » (Tite-Live, Pline) est (selon André 1967, p. 140-141) un terme de la langue augurale tombé en désuétude. Le vol de l’oiseau était observé anciennement pour les auspices : P.F. 3,10 ; F. 214,14. Mais on ne savait plus de quel oiseau il s’agissait. Les auteurs latins donnent comme synonymes ossifragus, ossifraga, ce qui correspond au vautour nommé « gypaète barbu » (cf. aquila barbata). La séquence finale pourrait représenter une substantivation à partir du suffixe adjectival latin -ālis, bien représenté dans la langue religieuse, notamment dans les noms de fêtes religieuses au Nt. pl. en -ālia sur la base du nom de la divinité honorée. Voir (137).

4. Du latin au français

Fr. aigle, réfection (XIIe s.) de anc.-fr. eigle (XIIe s.), est issu du latin aquila, comme la variante anc.-fr. aille. L’évolution phonétique de lat. aquila vers l’ancien-français a dû être : [akwila] en latin classique > *[agwila] > *[aug(w)ila] > *[aigila] (selon Le Grand Robert 2000, p.40).

Pour d’autres oiseaux de proie, voir : accipiter, acceptor « vautour » (1), falco « faucon » (19), miluus / milua « milan » (33), titiunculus « faucon » (144) (19) (38), uoltur /uultur, uolturus, uolturius « vautour » (60), buteo « buse » (78), sanqualis « aigle » (137).

7. Ardea « le héron »

Autres dénominations du héron : ardiola, taurus

Ardea, -ae F. « héron » est un terme générique pour le héron sans distinction d’espèces ; il est attesté depuis Virgile (G. 1, 364-365), mais le terme a une faible fréquence dans les textes littéraires (Virgile, Lucain) ; Pline le mentionne en HN 18,363.

On a pensé à une origine i.-e. possible, mais elle est discutée (cf. ci-dessus, introduction § 1.10.2.3.) et, selon M. de Vaan (2000, p. 52), ardea n’a pas d’étymologie claire.

Nous proposons un rapprochement d’ardea « héron » avec l’adjectif latin arduus « haut, élevé » puisque l’oiseau est caractérisé par des pattes, un corps et un bec particulièrement longs et minces. Selon la définition habituelle, en effet, le héron est un « grand oiseau échassier à long bec » (Le Grand Robert 2000 s.u. héron). L’adjectif latin arduus s’applique volontiers aux parties du corps d’un être vivant (Hor. S. 1,2,87 : ardua ceruix « une haute encolure » ; Virg. En. 9,53 : « la tête haute »). On part alors d’une base *ardh- attestée dans arduus « élevé, haut » (analysable en ard-u-us) et d’une formation de date latine sur arduus dans ardea pour l’oiseau qui se caractérise par les traits saillants de hauteur, longueur et minceur (analysable en ard-e-a)4).

L’interprétation synchronique des Anciens mettait aussi ardea en rapport avec arduus. Cependant, il ne s’agissait pas alors des propriétés physiques de l’oiseau, mais de son vol. En effet, Virgile dit que le héron vole au-dessus des nuages :

  • Virg. G. 1, 363-364 :
    notasque paludes /
    deserit atque altam supra uolat ardea nubem
    .
    « … le héron quitte ses marais habituels et il vole au-dessus des nuages élevés. » (cf. Servius ad Verg. G. 1, 364)

et le même rapprochement synchronique est fait par Isidore de Séville :

  • Isid. Or. 12,7,21 : ardea uocata quasi ardua, id est propter altos uolatus.
    « le héron (ardea) est appelé ainsi comme si5) c’était ardua (« élevé »), c’est-à-dire à cause de son vol élevé. »

Ardiola, -ae F. (ardeola) est un dérivé d’ardea, -ae F. « héron » avec un suffixe « diminutif » -ola6) (variante phonétiquement conditionnée de -ulus, -a, -um). Le terme est cité par Pline (HN 10,164 ; 204 ; 207 ; 11,140 ; 30,141). Selon J. André 1967, s.u., le terme dénote une espèce blanche : « la grande aigrette » (Egretta alba), « l’aigrette garzette » (Egretta garzetta) ou « la spatule blanche » (Plateala leucorodia). Le suffixe diminutif a donc ici une valeur approximative.

Taurus, -i M. signifie « le butor étoilé », « le héron butor », l’oiseau étant dénommé d’après son cri dans la région d’Arles en Camargue : selon Pline 10,116, il lance des cris qui ressemblent à des beuglements. Le même trait saillant fut sélectionné dans les appellations françaises régionales : fr. bœuf d’eau, bœuf de marais, taureau de rivière, mugisseur (cf. ci-dessus, Introduction).

D’autres termes, peu attestés, dénotent le même oiseau, tels : erodio, erodius, haron, sarpa, tantalus (cf. pour les espèces, asterias, anthus, butio)7).

8. Auis, -is F. « l’oiseau » (terme générique)

Auis, -is F. « l’oiseau » est le terme générique pour la catégorie des oiseaux (cf. ci-dessus dans l’introduction). Il a fourni de nombreuses lexies complexes fonctionnant comme termes spécifiques : auis Afra, auis carystia, auis circanea, auis clamatoria, auis cliuia, auis Diomedia, auis Hercynia, auis incendiaria, auis noua, auis Phasiana, auis prohibitoria ; auis tarda dénote l’oie à l’époque tardive (cf. anser, auca, ganta « oie »).

9. Auca, -ae F. « l’oie »

Auca, -ae F. « l’oie » résulte d’une forme syncopée de lat. *auica (syncope du i bref en syllabe ouverte posttonique) ; par rapport à la base de suffixation aui- de auis, *auica contient le suffixe *- F., attesté par ailleurs en latin pour d’autres substantifs dénotant des entités naturelles concrètes au sens de « sorte d’oiseau ». Pour illustrer le suffixe -āca dans sa valeur approximative, on peut citer lingulaca « scolopendre » (plante, sur lingua « langue », *lingula « petite langue, sorte de langue ») ainsi que les suffixes -ex,-icis et –ix, -icis péjoratifs (pour ces suffixes en *-k-, cf. M. Fruyt 1986 ; cf. ci-dessus, Introduction).

Fr. oie est la modification (par analogie de la première syllabe de fr . oiseau) de anc.-fr. oe, oue « oie », issu phonétiquement de lat. auca, lui-même issu de *auica.

10. Aucella, -ae F. « le petit oiseau »

Aucella, -ae F. « le petit oiseau » dénote plusieurs sortes de petits oiseaux (ortolan, caille, râle). Le terme est attesté chez Varron (L. 8,79) et Apicius 18 ; il s’agit d’un diminutif en -ella F. sur auca (cf. ci-dessus introduction § 1.7.).

11. Būbō « le hibou grand-duc »

Būbō, -ōnis M. « le hibou grand-duc » (Bubo bubo) ; l’oiseau est caractérisé par des aigrettes de chaque côté de la tête selon Pline 11,137 ; on peut en déduire qu’il s’agit d’un hibou, ces aigrettes ou « oreilles » manquant aux chouettes. Cette dénomination est une formation onomatopéique (cf. l’opinion synchronique de Varron L. 5,75 et Isidore de Séville) pourvue en outre du suffixe -o, -onis M. Pour ce suffixe, cf. introduction § 1.7. Bien que la formation soit considérée comme onomatopéique, Mallory & Adams 2006 (p. 143-145) posent avec hésitation une base i.-e. Voir ci-dessus, introduction § 1.10.2.2.e.

Būfō, -ōnis M. dénote le même oiseau que būbō, avec un -f- intérieur qui résulte du traitement dialectal d’une « sonore aspirée i.-e » : * būdhō- (EM s.u. būbō). WH pense à un croisement entre būbō et gūfō, ce qu’André approuve (1967, p. 46) parce que cette explication donne la prééminence au son allongé fourni par les voyelles ; pour le suffixe -o, -onis M., cf. introduction § 1.7.

Gūfō, -ōnis M. : « le hibou grand-duc », « le hibou moyen-duc », « le hibou petit-duc » ; bien qu’il soit peu attesté (seulement par une glose), le terme est passé dans certaines langues romanes : it. gufo « hibou », anc.-fr. guvet. Il s’agit d’une variante de la formation onomatopéique présente dans būbō et būfō (André 1967, p. 90) ; pour le suffixe -o, -onis M., cf. introduction § 1.7.

Fr. hibou n’est pas issu des termes latins dénotant le hibou, mais il résulte d’une réfection cyclique selon le même processus de dénomination que celui du latin. Fr. hibou est considéré comme d’origine onomatopéique avec des variantes dialectales vocaliques houbou en Normandie, hourou en Gascogne : il est à rattacher à une base en ou-, u- exprimant le cri du loup et de certains oiseaux, notamment des rapaces nocturnes (selon Le Grand Robert 2000, p. 1028). Les onomatopées du latin et du français reposent sur un son vocalique [u] prolongé.

Pour d’autres sortes de hiboux ou de chouettes, voir : noctua « chouette chevêche » (36), strix / striga « chouette effraie » (53), ulula « chouette hulotte » (59), amma « chouette effraie » (67), bufo « hibou grand-duc » (77), gufo « hibou grand-duc » (110).

12. Carduelis « chardonneret »

Carduēlis, -is F. et cardēlis, -is F. : « chardonneret » (nom scientifique : Carduelis carduelis) est une dénomination par contiguïté sur le nom du chardon (plante). En effet, le petit oiseau recherche les chardons parce qu’il en mange les graines(selon Pline HN 10,116 ; Pétrone 46,4 : cardelis). Le chardonnet avait une certaine importance dans la communauté linguistique puisqu’il est mentionné par Pétrone.

Le substantif carduēlis est bâti sur carduus, -i M. « chardon » (plante) et sa variante cardēlis sur la variante cardus « chardon » avec le suffixe adjectival –ēlis, -is (cf. patru-elis sur patruus). Les deux variantes furent remplacées dans les langues romanes par le double diminutif en -ellus : cardellus.

Cardellus,-i M. « chardonneret » (Carduelis carduelis L.) ; le terme est peu attesté (dans les glossaires), mais il a supplanté les deux précédents dans le passage aux langues romanes (André 1967 p. 49) ; il fut donc usuel dans certaines régions à l’époque tardive dans la langue des gens de la campagne.

Le suffixe -ellus est issu d’un double suffixe « diminutif »8) : lat. -ulus provient d’un seul suffixe de diminutif en *-lo- ; pour faire –ellus on ajoute un second suffixe *-lo- à -ulus. La base de suffixation est cardus « chardon » (plante).

On retrouve lat. cardellus dans it. cardello, esp. cardelina ; les termes français (nombreux en anc.-fr.) sont des suffixés de fr. chardon ; le français a donc procédé, par rapport au latin, à un renouvellement cyclique : fr. chardon (plante) → chardonneret « oiseau qui tourne autour des chardons ».

Autres dénominations pour le chardonneret : acalanthis, acalanthus, acanthis (agathyllis Pline etc.)

13. Ciconia « cigogne »

Cicōnia, -ae F. « cigogne blanche ». Pline (HN 60-63 ; 77-78) nous en donne la description de l’oiseau en nous renseignant aussi sur ses habitudes ; le terme est attesté anciennement depuis Plaute : l’oiseau devait jouer un rôle important pour la communauté linguistique.

Pour le signifiant, on a interprété cicōnia comme un terme à redoublement, ou comme une onomatopée : selon André (1965 p. 55), ciconia serait dérivé de cicu (*cicō avec un suffixe en nasale) et il s’agirait d’un nom imitatif [kik-] (cf. gr. κικκός, κίκκα, etc.) comme on a, avec des variations dans le timbre vocalique, un terme qui reproduit la séquence sonore [kuk-] dans cucūlus « coucou », et la séquence [kak-] dans cachinnāre « rire ». Les répétitions de syllabes commençant par /k/ sont usuelles dans les imitations de cris d’oiseaux comme dans le cri du coq en français fr. cocorico, ou en allemand all. kikeriki (pour la formation onomatopéique, cf. ci-dessus, introduction).

Fr. cigogne est emprunté au vieux-provençal cegonha avec influence du latin ciconia. Fr. cigogne a évincé anc.-fr. soigne issu de *ceoigne, aboutissement phonétique de latin ciconia.

14. Columba / columbus « pigeon »

Columba, -ae F. et columbus, -i M. est un terme générique pour dénoter une espèce sauvage de pigeon et une espèce domestique :

A) Pigeon sauvage : « pigeon biset, pigeon de roche » au plumage gris-bleu, sédentaire (Plin. HN 10,73), vivant dans les parois rocheuses (columba saxatilis : Varr. R. 3,7,1).

B) Pigeon domestique : plusieurs espèces dont le pigeon biset est l’ancêtre : Varr. R. 3,7,1-7 ; Col. 8,8-9. La variété blanche est mentionnée par Catulle (29,9), Varron, Columelle, etc. Il en existait d’autres variétés : « le pigeon d’Alexandrie », « le pigeon de Campanie » (Col. 8,8,8).

Le terme est anciennement attesté depuis Plaute et l’oiseau devait jouer un certain rôle dans la communauté linguistique.

Selon Varron, columba anciennement était un terme générique, mais, après la domestication des pigeons, columbus aurait dénoté le mâle et columba la femelle (Varr. L. 9,56). Cependant, Varron emploie au pluriel columbae F. et columbi M. sans distinction pour le sexe des animaux (Varr. R. 3,7,1-10 ; et 8,8,1).

Pour le procédé de dénomination, il est possible qu’ait été sélectionné le trait chromatique pour la variété de couleur gris-bleu, qui était la plus fréquente au sein de la classe des pigeons (André 1967, p. 59). M. de Vaan (2008, p. 126-127) pose une base i.-e. attestée dans des termes chromatiques en vieux-prussien, lituanien, russe qui signifie « bleu » ou « bleu pâle ». Pour le procédé de dénomination par la couleur, cf. ci-dessus, introduction § 1.6. Mais Mallory & Adams (1997, p. 67) ne mentionnent pas les noms du pigeon et de la colombe comme des termes hérités de l’i.-e. et les classent, au contraire, dans les termes créés dans les langues individuelles (cf. ci-dessus, introduction § 1.10.1 ; 1.10.2.3.).

Selon Le Grand Robert (2000, p.479-480), fr. colombe F. prolonge anc.-fr. columbe (XIIe s.) issu du substantif féminin lat. columba. De son côté, la forme masculine lat. columbus a donné anc.-fr. colomb, coulon, qui fut le nom du pigeon mâle jusqu’au XVIIe s.

Autres dénominations du pigeon : columba agrestis, columba saxatilis, columbinus, columbula ; voir palumbes.

15. Cornix « corneille »

Cornīx, -īcis F. « corneille ». Le terme est attesté depuis Plaute et l’oiseau devait être important dans la communauté linguistique.

1. Dénotation

Cornīx dénote deux espèces de corneilles, surtout « la corneille mantelée » (qui a le dos et le ventre gris, et qui niche dans toute l’Italie), mais aussi « la corneille noire » (au plumage noir uni, sédentaire, fréquente en Espagne, France, Suisse, Allemagne et seulement dans le nord de l’Italie). Pline (HN 10,124) admire sa couleur noire.

La corneille entre dans le groupe des diverses espèces du genre Corvus L. comme le corbeau, le freux, le choucas. Ces oiseaux en latin n’étaient probablement pas distingués puisqu’ils portaient le même nom.

2. Formation du mot

Selon André (1967, p. 61), le terme cornīx est bâti, comme coruus, -i M. « corbeau », sur une base onomatopéique en [kro- / kor-], retrouvée dans le verbe crōcīre « croasser » (cf. ci-dessous coruus). On rapproche le terme latin de gr. κορώνη “corneille”, et gr. κόραξ “corbeau”, comme des formations onomatopéiques parallèles faites selon le même procédé cognitif de dénomination dans les deux langues.

La finale en -īx, -īcis F.9) de cornīx fait penser soit à un suffixe péjoratif en gutturale sourde -k- (cf. certains noms de parties du corps : ceruīx, -īcis), soit au suffixe de féminin en -ī- formant des substantifs féminins sur la base des masculins correspondants pour dénoter l’être animé femelle en couple avec l’être animé mâle (cf. rēg-ī-na, -ae F. « reine » sur rēx, rēg- « roi » ; gall-ī-na, -ae F. « poule » sur gallus, -i M. « coq »).

Ce morphème de féminin est suivi d’une gutturale sourde -k- dans le suffixe –trīx, -trīc-is F. de nom d’agent féminin, formé sur le nom d’agent masculin en -tor, -tōris M. (genetrīx vs genitor). Le latin, en effet, ne possédant pas de flexion avec des thèmes en i long, a fait passer ces termes dans la flexion consonantique de la 3e déclinaison par l’addition d’un phonème /k/.

Dans cette dernière hypothèse, le nom de la corneille cornīx, -īcis pourrait être fait sur le nom du corbeau coru̯us, -i M. (avec une alternance n / u̯) comme le nom du renard uulpēs, -is F. est fait sur le nom du loup lupus, -i M. De même le nom de la pie pīca, -ae F. est-il parallèle à celui du pic-vert pīcus, -i M. : deux espèces animales différentes peuvent ainsi être dénommées par des termes qui sont en relation de dérivation avec une opposition entre genre grammatical masculin et genre grammatical féminin, qui recouvre une interprétation extralinguistique comme animal mâle vs animal femelle de la même espèce. On trouve la même finale en -īx (-īcis) F. et même –n-īx (-n-īcis) dans un autre nom d’oiseau : cōturnīx « la caille », formation également onomatopéique (voir ce mot).

3. Dénomination diminutive

Ce sont les suffixés « diminutifs » de cornīx en -cula / -ula F.10) qui sont passés dans les langues romanes, notamment cornīcula, -ae F. « petite corneille » ou « variété de corneille, sorte de corneille » (Hor.), analysable en cornīc-ula avec un suffixe –ula sur le thème cornīc- de cornīx. Fr. corneille F. provient de lat. cornicula.

16. Coruus « le corbeau »

Autres dénominations du corbeau : coruus aquaticus, coruus marinus, coruus nocturnus, corax

Coruus, -i M. « le corbeau » est fait sur la base onomatopéique [kro- / kor-] qui explique aussi cornīx, -īcis F. « corneille » et le verbe dénotant le cri de ces oiseaux : crōcīre « croasser ». Pour la discussion sur le lien entre origine onomatopéique et origine indo-européenne : cf. ci-dessus, introduction § 1.10.2.2.a.

Coruus a servi pour plusieurs corvidés souvent confondus : « le corbeau », « la corneille » (cf. cornix) ; il est aussi la dénomination du « corbeau freux », partiellement migrateur, grégaire, qui met ses nids le plus haut possible dans les grands arbres, ce qui correspond aux données fournies par Virgile (G. 1,381-382 ; 410).

Fr. corbeau M. provient de lat. coru̯us ou plutôt *coru̯ellus avec le double suffixe diminutif lat. -ellus (> fr. -eau). Le terme a connu un renforcement en une occlusive labiale sonore [b] de la spirante bilabiale sonore [β] apparue dès le latin et issue du latin classique [w] noté <u>.

Plusieurs lexies sont en outre attestées avec une très faible fréquence et une identification incertaine :

coruus aquaticus « l’ibis chauve » (André 1967, p. 62) est attesté chez Pline (11,130).

coruus marinus est attesté dans des glossaires ; il dénote un oiseau marin, peut-être le même que celui qui est appelé cornix (André 1967, p. 63).

coruus nocturnus littéralement « corbeau nocturne », attesté tardivement, serait, selon André (1967, p. 63), une tentative de traduction du grec νυκτικόραξ attesté dans la Septante. Il s’agirait donc d’un calque morphologique : chaque terme du composé grec, qui signifiait littéralement « le corbeau de la nuit », fut traduit en latin par un élément de même sens.

Ce terme grec νυκτικόραξ passa aussi en latin par un autre type de calque dans lat. nycticorax, calque de signifiant graphique et phonématique. Le terme n’était ni usuel, ni intégré dans la langue latine. En effet, il doit sa présence dans les textes latins aux auteurs chrétiens à la fin du +IVe s. et au début du +Ve s. apr. J.-C. et à leurs discussions sur le sens du mot grec dans le texte biblique (André 1967, p. 110-111).

Un autre calque de signifiant du grec est attesté dans lat. cŏrăx, -ăcis M. « corbeau », qui est un emprunt au grec κόραξ “corbeau”. Comme nom d’oiseau, le terme latin est attesté tardivement, mais il a en latin classique des significations métaphoriques, par exemple dans le vocabulaire militaire et architectural (Vitruve) pour dénoter une machine de guerre.

17. Coturnix « la caille »

Autres dénominations de la caille : quaquara, quaquila, quacula

Cōturnīx, -īcis F. (coturnix avec o bref depuis Ovide ; variante cocturnix chez Lucrèce) « la caille des blés ». Le terme est attesté depuis Plaute (Varr. R. 3,5,7) et durant toute la latinité : l’oiseau était important pour la communauté linguistique, qui le voit de manière favorable puisque le mot est employé comme terme de tendresse chez Plaute.

Selon André (1967, p. 63), la forme cocturnix (attestée chez Lucrèce) est la plus ancienne et il s’agit d’une onomatopée (ce qui était déjà l’interprétation de P.F. 33,8) en [kwok-], à rapprocher d’autres termes onomatopéiques pour le même oiseau : lat. quaquara, quacula, v.-h.-a. wahtala, all. Wachtel.

Pour le suffixe de -īx, -īcis F. ou -nīx, -nīcis de cōturnīx, -īcis, cf. ci-dessus cornix « corneille » et Introduction, § 1.7.

Pour le procédé de dénomination onomatopéique : cf. ci-dessus, Introduction et lat. coacula.

quaquara, -ae F., quaquila, -ae F., quacula, -ae F. « la caille » : sont d’autres dénominations de la caille, faites sur le même procédé onomatopéique, mais avec un encodage différent pour ce qui est des phonèmes latins. La séquence finale en synchronie peut être associée au suffixe de diminutif : cf. introduction § 1.7.

Ces termes sont peu attestés en latin, seulement dans des glossaires (André 1967, p. 135-136). Selon Le Grand Robert (2000, p. 344), c’est la forme quaccola attestée seulement dans les Gloses de Reichenau au VIIIe s. qui est à l’origine de fr. caille F.

18. Cucūlus « le coucou »

Cucūlus, -i M. « le coucou gris » est attesté depuis Plaute et dans toute la latinité. L’oiseau est important dans la communauté linguistique, où il est considéré de manière défavorable comme un être paresseux. Le terme sert d’injure pour un homme fainéant, qui n’a pas fait son travail à temps (Hor. S. 1,7,31), ou pour un imbécile (Plaute).

Pline (HN 10,25 et suiv.) décrit l’oiseau en utilisant son nom emprunté au grec coccyx et, en suivant Aristote, il le range dans le groupe des accipitres « oiseaux de proie ».

Cucūlus est une dénomination onomatopéique imitant le cri de l’oiseau à l’aide de la voyelle u allongée et répétée et de la gutturale sourde k répétée à l’initiale de syllabe en position fortement articulée. Cette origine onomatopéique fait l’unanimité et l’on signale même cette séquence onomatopéique dans des langues non i.-e. Pour ce terme voir ci-dessus, introduction § 1.10.2.2.b.

Mais la séquence finale en synchronie dans ce groupement lexical des noms d’oiseaux a pu être associée au suffixe de diminutif : cf. introduction § 1.7.

Le français coucou relève du même procédé de dénomination avec sélection du trait saillant qu’est le cri et tentative de reproduction du cri par une suite de phonèmes. Par rapport au latin cuculus, fr. coucou est soit un descendant par la voie phonétique, soit un renouvellement cyclique avec une nouvelle dénomination onomatopéique fondée sur les mêmes critères que celle du latin.

19. Falco « le faucon »

Falcō, -ōnis M. « le faucon » ; cette dénomination est attestée seulement à l’époque tardive dans l’Itala, chez Firmicus Maternus, Sidoine Apollinaire, Servius (En. 10,146), etc.

Isidore interprète le terme par les serres (incuruis digitis litt. « les doigts crochus ») de l’oiseau :

  • Isid. Or. 12,7,57 : Capus itala lingua dicitur a capiendo. Hunc nostri falconem uocant, quod incuruis digitis sit.

Mais l’étymologie du terme est problématique :

1. Un dérivé de falx ?

Cette interprétation synchronique est aussi souvent considérée comme l’origine diachronique du terme (André 1967, p. 70) : falco est alors un suffixé en -on- M.11) sur falx « faucille » et il s’agit de « l’oiseau qui a une partie du corps recourbée ». Le trait saillant sélectionné est la forme recourbée des serres de cet oiseau de proie, forme qui est aussi celle des deux outils que sont la faux et la faucille. Sur falx « faux, faucille » est, précisément, fait le « diminutif » falc-ula « griffe, ongle, serre », où le suffixe –ulus a valeur métaphorique, les serres étant conçues comme « ce qui ressemble à la faucille par sa forme ».

Dans cette hypothèse, la dénomination falco « faucon » est de date latine et résulte d’un transfert métaphorique à partir de falx « faucille ».

Il est possible que le radical latin falc- ait dénoté un objet recourbé ou la courbure elle-même et que ce radical ait été appliqué à différents types d’entités concrètes perçues comme présentant cette forme : des outils, les serres d’un oiseau, un homme dont les orteils sont recourbés (P.F. 78,17), etc.

L’étymologie de falx « faux, faucille » est obscure et elle a fait l’objet d’une pluralité de propositions contradictoires. Certains rapprochent des correspondants dans d’autres langues i.-e., en celtique, lituanien, germanique (de Vaan 2000, p. 200) ; d’autres considèrent que lat. falx est un emprunt (EM) ; la langue à laquelle falx serait emprunté varie selon les autres ; pour certains, c’est à une langue i.-e. de l’Italie ancienne ; pour d’autres, c’est un emprunt à une langue non indo-européenne (de Vaan 2008, p.200, malgré le fait que ce dictionnaire parle de angl. IE cognates « correspondants i.-e. » à propos des formes des autres langues i.-e. citées.

2. Une origine i.-e. ?

Mais Mallory & Adams (1997, p. 67) rangent lat. falco parmi les termes des langues i.-e. qui sont issus d’une base i.-e. signifiant déjà « faucon » et dont ils trouvent des correspondants non seulement en italique (lat. falco), mais en germanique et slave. Voir ci-dessus, introduction § 1.10.1.

3. Un emprunt au germanique ?

Le dictionnaire étymologique de l’allemand, le Kluge (Etymologisches Wörterbuch, Walter de Gruyter & co., 1975, 17e éd.) considère que lat. falco dénotait anciennement celui qui porte la faucille sur falx « faucille » avant de prendre le sens de « faucon » et que, d’autre part, les formes romanes dénotant le faucon proviennent des formes germaniques : all. Falke « faucon », danois et suédois falk.

Comme les formes romanes sont issues du latin, il faudrait supposer un emprunt du latin au germanique. On remarque, cependant, que le latin a emprunté peu de termes au germanique à date ancienne.

4. Une onomatopée ?

Rappelons, pour finir, que le faucon n’est pas un oiseau de proie comme les autres, puisqu’il fut anciennement domestiqué et utilisé par l’homme pour la chasse, donnant lieu à l’art de la fauconnerie. Puisque, d’autre part, les dénominations onomatopéiques sont les plus fréquentes pour les oiseaux, nous pourrions songer pour lat. falco (ainsi que pour les formes germaniques) à une onomatopée fondée sur le bruit des ailes de l’oiseau lorsque, quittant la position de repos où il était posé sur la main du chasseur, ensuite, sur l’ordre du chasseur, il s’envole pour aller chasser et attraper sa proie.

Ce bruit de frottements répétés dans l’air a pu être noté par la fricative [f], dont la réalisation phonique est, précisément, un frottement (le terme fr. fricative provenant du verbe latin fricare « frotter »). Ce bruit produit par l’oiseau lors de son envol est assez fort et il est entendu de très près par les fauconniers.

On trouve dans le domaine des oiseaux d’autres onomatopées commençant par un f- initial : frisio (-onis) M. « le gros-bec », fritinnio « gazouiller », frigutio « chanter (pour le pinson), caqueter », frindio « chanter (pour le merle) », fringilla (et –us) « le pinson ».

5. Du latin aux langues romanes

Lat. falcō a donné fr. faucon ; anc.-fr. faulcon passa dans l’anglais falcon. Le terme latin est également passé dans d’autres langues romanes : it. falcone, esp. halcón, por. falcão. Il faut donc supposer que lat. falco eut une usualité certaine en latin et, en particulier, dans la période tardive dans une pluralité de régions.

Une autre dénomination pour des espèces particulière de faucon est titiunculus, -i M. “le faucon crécerelle” et “le faucon crécerellette”, dérivé de titus, -i M. “pigeon” avec un suffixe -iunculus. Cette finale se rencontre généralement lorsqu’un suffixe de “diminutif” -culus s’ajoute à une base terminée par un suffixe en nasale en -(i)ō, -(i)ōnis M., suffixe bien représenté dans les noms d’oiseaux (pour ce suffixe: F. Gaide 1988)12). C’est le cas dans pipio → pipiunculus (voir ce terme ci-dessus), qui a le même sens. Dans titiunculus par rapport à titus “pigeon”, on pourrait supposer un substantif intermédiaire : *tit-iō, -iōnis. Voir titiunculus (114).

Pour d’autres oiseaux de proie, voir : accipiter, acceptor « vautour » (1), aquila « aigle » (6), miluus / milua « milan » (33), titiunculus « faucon » (144) (19) (38), uoltur /uultur, uolturus, uolturius « vautour » (60), buteo « buse » (78), sanqualis « aigle » (137).

20. Ficedula « le becfigue »

Fīcēdula, -ae F. (e bref chez Juvénal) « le becfigue » dénote une espèce de passereau chassé à l’automne et dont la chair est délicate (cf. chez Apicius, son utilisation en cuisine). Il s’agit surtout des diverses espèces appelées « la fauvette » (fr. becfigue, prov. becofigo), « le gobe-mouche » et « le loriot ».

Le terme fīcēdula est attesté depuis Lucilius et durant toute la latinité. L’oiseau était important dans la communauté linguistique et bien connu puisque Plaute l’évoque dans un jeu de mot : il crée l’ethnique Ficedulenses sur ficedula et l’associe à l’ethnique d’Hispania Turditani, ré-interprété comme ayant pour base de suffixation un autre nom d’oiseau turdus « grive ».

On note une variante formelle chez Apicius : ficetula avec un -t-, occlusive dentale sourde, et c’est cette forme qui passa dans les langues romanes. C’est aussi la forme étymologique et qui pourrait être la plus ancienne (cf. André, ci-dessous).

Le procédé de dénomination est fondé sur le nom de la figue ficus, -i F. comme nourriture (cf. ci-dessus, introduction), l’oiseau étant dénommé d’après sa nourriture préférée à l’automne. C’était déjà là l’interprétation synchronique de Varron (L. 5,76), pour qui ficedula est un dérivé de ficus « figue » et « figuier ».

Isidore (Or. 12,7,73 : ficedulae dictae quod ficus magis edant), fait de fīcēdula un composé de ficus « figue » et du verbe edere « manger », interprétation synchronique reprise au titre d’une étymologie diachronique par Walde-Hofmann (5e éd., p. 217) avec un degré e long de la racine i.-e. « manger » *h1ed-. Face à cette interprétation, on fit l’objection que ce degré de cette racine n’est pas attesté au second terme de composés (EM ; F. Bader 1962, p. 216).

L’interprétation de ficedula par un suffixe -edula sur la base de ficus ne pourrait s’appuyer que sur monedula, querquedula.

Selon André (1967, p. 71), la forme ancienne est ficetula (employée par Apicius) et elle fut ré-interprétée par étymologie populaire par le verbe ĕdō « manger ». Le sens est donc littéralement « l’oiseau qui fréquente le ficetum ». En effet, fīc-ētum, -i N. dénote un lieu planté avec les arbres appelés fici « figuiers » selon la valeur habituelle du suffixe productif –ētum (cf. palma « palmier » → palm-etum « palmeraie »).

La formation du terme ficedula « le becfigue » est donc de date latine avec un suffixe « diminutif » -ula F.13) dans la chaîne de dérivation suivante : fīcus, -i F. « figuier, figue » → fīc-ētum, -i Nt. « lieu planté de figuiers » → fīc-ēt-ula, -ae F. « le petit oiseau qui vit dans le fīcētum ». Pour le procédé dénominatif, fīc-ētum répond à un type cognitif bien représenté pour les oiseaux : contiguïté avec une entité et, en même temps, référence aux habitudes de l’oiseau.

Fr. becfigue semble relever du même procédé cognitif de dénomination avec la sélection du même trait extralinguistique, mais avec un autre encodage lexical. Selon Le Grand Robert 2000, fr. becfigue est une adaptation (du XVIe s.) de l’italien beccafico « passereau » (composé du verbe it. beccarre « becquer » et fico « figue »).

21. Fringillus, M. / fringilla, F. « le pinson »

Fringillus, -i M. (Martial) ou fringilla, -ae F. (P.F. 80,19), avec une variante en –gu- dans fringuilla, -ae F. (Varron, Martial, Aviénus), -us dénote « le pinson ».

Il s’agit d’une dénomination onomatopéique, ce qui explique le grand nombre des variantes formelles (André 1967, p. 72-74 ; pour le procédé de dénomination onomatopéique, cf. ci-dessus, introduction).

Le terme offre à la finale le double suffixe de diminutif14) en –llus (-lla) / -illus (-illa), qui est une variante de -ellus (-ella). Ce suffixe pourrait avoir dans ce cas sa valeur concrète minorative, puisque le pinson est classé parmi les petits oiseaux.

La même séquence onomatopéique notée <fring> est à la base de plusieurs verbes dénotant les bruits faits par les oiseaux au sens de « gazouiller, caqueter », etc. : fringuttio (Plaute, Varron), friguttio (Plaute), fringulo (pour le geai), fringultio (Apulée, pour le merle).

22. Fulica « la poule d’eau, la foulque macroule »

Autre dénomination de la foulque : phalaris

Fŭlĭca, -ae F. / fŭlĭx, -ĭcis F. : « la poule d’eau, la foulque macroule » est anciennement attesté, depuis Afranius à l’époque archaïque. Comme il est en outre passé dans les langues romanes, il faut supposer que le terme était usuel et l’oiseau bien connu.

Virgile (G. 1,362) mentionne les marinae fulicae « foulques marines » comme des oiseaux aquatiques au bord de la mer à côté de deux autres sortes d’oiseaux :

- les mergi (v. 361) « plongeons », terme traduit ci-dessous par « mouettes » ; cf. mergus, -i M. « le plongeon », littéralement « celui qui plonge », oiseau qui fait l’action de mergere « plonger » (voir ci-dessous) ;

- et l’ardea « héron » (vers 364) (voir ci-dessus).

A l’approche de la tempête, les mergi reviennent rapidement du large vers la terre, les hérons s’envolent au-dessus des nuages, mais les foulques marines demeurent sur le rivage sec :

  • Virg. G. 1,360-364 :
    Iam sibi tum curuis male temperat unda carinis,
    Cum medio celeres reuolant ex aequore mergi
    Clamoremque ferunt ad litora cumque marinae
    In sicco ludunt fulicae notasque paludes
    Deserit atque altam supra uolat ardea nubem.

    « Déjà la vague a grand’peine à épargner les carènes cintrées : c’est alors que les mouettes reviennent du large à tire d’aile, et jettent leurs cris jusqu’aux rivages, c’est alors que les foulques marines s’ébattent à terre, que le héron abandonne ses marais familiers et survole la haute nuée. » (traduction E. de Saint-Denis, 1956 (2e éd. 1966), Paris, Belles Lettres, CUF)

Dans certaines éditions du De diuinatione de Cicéron, on trouve dans un passage de poésie l’expression cana fulix (Cic. De diu. 1,14), la fulix étant qualifiée avec l’adjectif chromatique cānus « blanc, blanchâtre ». Revenant du large vers la terre, elle annonce l’arrivée des tempêtes (Cic. De diu. 1,14 : Cana fulix itidem fugiens e gurgite ponti / Nuntiat horribilis clamans instare procellas.). Mais d’autres éditions ont raua fulix avec l’adjectif rāuus « gris », compris au sens de « gris-bleu » et fulix au sens de « héron » dans la Loeb Classical Library, 1971, p. 238-239, dans la traduction par angl. « Blue-grey herons » faite par William Armistead Falconer.

Selon André (1967, p. 77), la foulque marine est désignée d’après la couleur blanche15) ; le terme latin remonte à une base *bhol- au sens de « qui a une tache blanche », rapprochée de l’allemand Belche. Cette opinion est aussi celle d’A. Ernout (Philologica II, p. 151) : la foulque est dénommée d’après la tache blanche (une sorte de callosité) qu’elle a sur le front, trait saillant d’autant plus visible que le reste du corps est noir. Pline affirme, effectivement, l’existence d’une crista médiane partant du bec (Pline HN 11 ,122 : Per medium caput a rostro residentem et fulicarum generi dedit (s.-e. cristam) ).

Si la plupart des auteurs acceptent cette étymologie i.-e. par la couleur blanche, Mallory & Adams (2006, p. 145) font remonter le terme et ses correspondants directement à une « racine » i.-e. *bhel- dénotant déjà la foulque, sans allusion à une dénomination de type chromatique. Pour cette étymologie, voir ci-dessus, introduction § 1.10.2.1.

Phalāris F. : “la foulque macroule” (André 1967, p. 125); d’après Varron (R. 3,11,4) et Columelle, cet oiseau est différent de la sarcelle (querquedula) et il s’élevait en volière. Il s’agit d’un emprunt de signifiant (calque graphique et phonologique) au grec φαλαρίς. En grec, le procédé dénominatif par la couleur est le même qu’en latin, puisque le terme grec signifie littéralement “l’oiseau à la marque blanche”.

23. Gallina « la poule »

Autres dénominations : gallina Africana, gallina fera, gallina Numidica, gallina rustica, gallinaceus, gallinula, pullitra

Gallīna, -ae F. « la poule », qui dénote l’oiseau domestique utile très répandu, est anciennement attesté depuis Plaute. Le terme est formé par l’addition d’un i long de féminin (issu de i.-e. *-yh2-) suivi d’un suffixe *-no- au féminin lat. –na sur le nom du coq gallus, -i M. Il s’agit d’une formation bien établie pour des couples d’êtres animés : cf. regina, -ae F. « reine » sur rex (reg-) M. « roi ».

Le terme est attesté pendant toute la latinité et il est passé dans la plupart des langues romanes. La poule jouait, effectivement, un rôle important dans la société romaine et dans la conscience de la communauté linguistique.

Le terme sert à former de nombreuses lexies pour dénoter de nombreuses variétés, indigènes ou importées, améliorées par l’élevage (André 1967, p. 81-82) :

L’adjectif déterminant gallina fait référence au caractère domestique de cet oiseau d’élevage dans : gallina uillatica (Varron), gallina cohortalis (Columelle), gallina domestica (Cael. Aurel.), gallina rustica (Varr., Col.) ; ou bien à une espèce importée à l’origine, venue de la province romaine d’Africa ou d’Afrique occidentale dans : gallina Africana « la poule d’Africa » (Varr. R. 3,9,1 ; 3,9,16 et 18 ; Col.) pour « la pintade à barbillons rouges », ou encore gallina numidica ou numidica (Pétrone, Sat. 55,6,v.4).

Pour dénoter la même volaille à des âges différents, le latin a :

pullus, -i M. « le poulet » ; le terme est à l’origine générique pour « le petit d’un animal » ; il représente la substantivation d’un adjectif ancien pullus, -a, -um « tout petit » fait sur une base héritée signifiant « petit » (cf. lat. paulum « un peu » adverbe ; paruus « petit » adjectif ; puer « enfant, garçon ») avec un double suffixe de diminutif16) en *-lo- ajouté en latin ; si pullus, -i M. ici dénote le poulet, l’animal jeune, se valeur référentielle s’est déplacée et, avec le genre féminin, il a donné le nom de l’animal femelle adulte en français : fr. poule F. (cf. it. pollo).

pullĭcēnus, -i M. est un terme attesté tardivement pour dénoter le jeune poulet (> fr. poussin) ; il est dérivé de pullus, -i M.« le poulet » à l’aide d’une pluralité d’éléments suffixaux. On pourrait peut-être y voir un suffixe en gutturale sourde -ĭc- (-ĕx ou –ĭx, génitif -ĭcis) utilisé pour de petites entités ainsi qu’un suffixe en *-no-. Lat. pullĭcēnus, -i M., qui dénote le jeune poulet en latin, donne en français le nom de l’animal qui vient de naître : fr. poussin.

Ainsi, de même que le nom latin de l’animal jeune (pullus) est passé à la dénotation de l’animal adulte en français (fr. poule), de même le nom latin du très jeune animal (pullicenus) est passé à la dénotation d’un animal encore plus jeune, celui qui vient de naître, en français (fr. poussin). On observe ainsi deux déplacements parallèles orientés dans le même sens dans ce micro-système lexical.

pullĭtra, -ae F. « la poulette » (Varr. R. 3,9,9) est également dérivé de pullus, -i M. « le poulet » avec un suffixe -tra F., que l’on pourrait peut-être rapprocher du suffixe masculin -ter issu de *-tero- pour dénoter le second élément d’un ensemble de deux éléments en relation d’opposition : dexter, dextra, -trum « situé à droite » vs sinister, -tra, -trum « situé à gauche » (cf. alter « l’autre de deux »).

24. Gallus « le coq »

Autre dénomination du coq : cicirrus

Gallus, -i M. « le coq » est attesté anciennement depuis Plaute ; il dénote l’animal mâle correspondant à la gallina « la poule », le nom du coq servant de base de suffixation à celui de la poule. Ce substantif est parfois déterminé par l’adjectif gallinaceus « de poule » (suffixé sur gallina « la poule » avec le suffixe –ceus ou –aceus) dans une lexie gallus gallinaceus pour dénoter le coq (Cic. De diu. 2,56 : ex gallorum gallinaceorum cantu « à partir du chant des coqs » ; Cic. De diu. 1,74 : gallos gallinaceos … canere coepisse « … que les coqs ont commencé à chanter ») ; le même animal peut être dénoté par gallinaceus, -i M. substantivé (Pline).

Le terme et l’animal dénoté étaient usuels puisqu’ils sont mentionnés dans des proverbes :

  • Sén. Apoc. 7,3 : Gallus in sterquilinio suo plurimum potest.
    « Le coq est maître sur son fumier. »

ce qui équivaut approximativement pour le sens au proverbe français : Charbonnier est maître chez lui.

Certains auteurs considèrent que gallus « coq » est hérité avec des correspondants en celtique, slave, vieil-islandais et un sens étymologique « le chanteur, celui qui chante » ou « celui qui appelle ». Selon EM 266, il s’agit d’un « nom expressif appartenant au groupe de gallois galw « appeler », v.-isl. kalla « appeler ». André (1967, p. 82) va plus loin et pose une « racine » i.-e. *can- « chanter », avec un rapprochement avec all. Hahn « coq » et v.-irl. cailech. D’autres estiment que gallus est fait sur une onomatopée *gal- (de Vaan 2000, p. 254).

Cicirrus, -i M. “coq” est connu par le cognomen d’un personnage appelé Messius Cicirrus chez Horace (S. 1,5,52). Il s’agit d’une onomatopée (André 1967, p. 54-55).

25. Graculus “le choucas”

Autre dénomination du choucas : monedula (voir ce terme)

Grāculus, -i M. “le choucas” (oiseau noir à nuque grise, proche de la corneille) est attesté chez Phèdre, Pline (HN 8,101; 11,201). Il repose sur une dénomination onomatopéique, comparable au verbe grac©ĭto, -are “crier” employé pour le cri de l’oie. Mais la séquence finale pouvait être associée en synchronie au suffixe diminutif -ulus, fréquent dans les noms d’oiseaux (cf. introduction § 1.7.).

Le choucas est un oiseau de présage annonciateur du mauvais temps (cf. Ov. Am. 2,6,34 : et pluuiae graculus auctor aquae ; et Pline HN 18,36).

Le choucas est également dénommé par monedula : voir monedula.

26. Grus “la grue”

Autres dénominations: grus Balearica, grus minor

Grūs, gén. grŭis F. “la grue” (au masculin pour le mâle: Hor. S. 2,8,87). L’oiseau était bien connu et forçait l’admiration par ses migrations:

  • Cic. Nat. 2,125: Illud uero … quis potest non mirari grues cum loca calidiora petentes maria transmittant trianguli efficere formam?
    “Qui peut ne pas s’étonner que les grues, lorsqu’elles traversent les mers en quête de contrées plus chaudes, volent en formation triangulaire?”

Le terme grus a connu un sens métaphorique (de ressemblance) pour dénoter une machine de guerre chez Vitruve (cf. la même évolution sémantique pour coruus “corbeau”).

Grus est considéré comme reposant sur une onomatopée, mais en même temps on pose une base i.-e. *ger- et on en rapproche des correspondants dans plusieurs langues i.-e. : grec γέρανος « grue », gaulois garanos, bret. garan, all. Kranich (cf. des formes en baltique et slave : de Vaan 2008, p. 274-275). Cependant, s’il s’agit d’une onomatopée, on pourrait penser qu’elle résulte de processus semblables répondant aux mêmes critères dénominatifs, mais indépendants dans les différentes langues. Voir la discussion ci-dessus, Introduction §. 1.10.2.2.g.

Lat. grus a donné fr. grue.

27. Hĭrundō “l’hirondelle”

Autre dénomination de l’hirondelle: chelidon

Hĭrundō, -inis F. Dénote “l’hirondelle” et “le martinet”. Chez Virgile, l’hirondelle est l’un des oiseaux qui, par son comportement, a averti les hommes de la venue imminente d’un orage :

  • Virg. G. 1,377: aut arguta lacus circumuolitauit hirundo
    “ou l’hirondelle criarde a voltigé autour des étangs.”

Le terme forme plusieurs lexies dénotant plusieurs espèces (André 1967, p. 92-93) :

- hirundo domestica “hirondelle de cheminée”,

- hirundo agrestis, hirundo rustica, hirundo siluestris “hirondelle de fenêtre” ou “hirondelle cul-blanc”, “hirondelle rousseline”,

- hirundo riparia sur ripa “la rive, le rivage” parce que cette hirondelle niche dans les falaises sablonneuses au bord des rivières.

Fr. aronde provient d’une forme tardive lat. (h)arundo ; cf. it. rondine.

Chelidōn, -onis F. “hirondelle” est un emprunt de signifiant au grec χελιδών “hirondelle” : le terme est très peu attesté en latin et seulement poétique.

Procnē, -ēs F. est un emprunt au grec Πρόκνη « Procné », fille du roi d’Athènes métamorphosée en hirondelle ; à ce titre, le terme est attesté dans les Métamorphoses d’Ovide (Mét. 6,412) ; Virgile (G. 4,15) en fait une appellation poétique de « l’hirondelle de cheminée » ou « hirondelle rustique » (avec une tache rouge sur la poitrine ; André 1967, p. 133), mais le terme n’est pas usuel.

28. Luscinia « le rossignol »

Autres dénominations du rossignol : lusciniola, philomela, aedon

Luscĭnia, -ae F. « le rossignol » (Luscinia megarhynchos L.) est attesté chez Horace, Pline, Apulée. Son « diminutif » en -ola : luscĭniola, -ae F.17) « le rossignol » est attesté plus anciennement depuis Plaute.

1. Le rossignol comme « un oiseau chanteur »

On voit d’après Plaute (Bac. 38) :

  • Plaute Bac. 38 : metuo lusciniolae ne defuerit cantio.
    « Je crains que son chant ne vienne à manquer au rossignol. »

et Varron (R. 3,5,14. : lusciniolae ac merulae : les rossignols et les merles sont cités comme des oiseaux chanteurs) que ce qui caractérise le rossignol pour les Latins est son chant, considéré comme particulièrement beau et agréable. Des indications sur le rossignol sont données par Pline HN 10,81-85, qui met lui aussi l’accent sur le chant exceptionnellement mélodieux et sonore de l’oiseau, qu’il décrit en détails, et donne des précisions sur les circonstances où chante le rossignol :

  • Pline HN 10,81-85 : 81 : Luscinis diebus ac noctibus continuis XV garrulus sine intermissu cantus densante se frondium germine, non in nouissimis digna miratu aue.
    « Le chant des rossignols gazouille pendant 15 jours et 15 nuits continuellement sans interruption au moment où les bourgeons des feuillages commencent à s’intensifier, cet oiseau étant tout à fait digne d’admiration.
    85 : Sed hae tantae tamque artifices argutiae a XV diebus paulatim desinunt … ; mox aestu aucto in totum alia uox fit, nec modulata aut uaria. Mutatur et color, postremo hieme ipsa non cernitur.
    « Mais ces mélodies si remarquables et si artistiques cessent petit à petit après 15 jours.. ; »
    « bientôt, quand il a fait plus chaud, la voix devient tout autre, elle n’est plus ni modulée, ni variée. La couleur aussi change, et enfin en hiver on ne voit plus l’oiseau lui-même. »

Les naturalistes modernes estiment que ce chant du rossignol qui dure 15 jours est celui du mâle appelant les femelles et que le mâle cesse de chanter ainsi quand il est apparié.

Dans les croyances traditionnelles, le rossignol est caractéristique du mois de mai et il annonce le printemps. Son chant, particulièrement admirable et mélodieux, est considéré comme gai et favorable aux êtres humains. Dans certaines littératures, le rossignol est le symbole de l’amour ou du poète. L’interprétation suivante, varronienne, fondée sur la mythologie, n’a donc pas été suivie à l’époque médiévale ou moderne.

2. Interprétation synchronique de Varron

Selon l’interprétation synchronique de Varron, le rossignol tirerait son nom (ici lusciniola avec le suffixe de diminutif) du fait que son chant exprime la tristesse (l’adverbe luctuose), parce que, selon la mythologie, il représente la métamorphose de Philomèle18), condamnée à se lamenter (cf. Ov. Mét. 6,424) :

  • Varr. L. 5,76,1 : lusciniola quod luctuose canere existimatur.
    « le rossignol (lusciniola) s’appelle ainsi parce que, selon la croyance, il chante douloureusement (luctuose). »

3. Interprétations diachroniques

André (1967, p. 98) estime que l’étymologie généralement admise par *lusci-cin-ia « qui chante le soir » sur un terme non attesté *luscum « crépuscule » convient sémantiquement. Selon André, en effet, le rossignol chante dès le soir et la nuit lorsque les oiseaux chanteurs diurnes se sont tus.

O. Szemerényi (1960 et 1987) propose un terme i.-e. occidental au sens littéral de angl. night-singer « chanteur de nuit, (oiseau) qui chante la nuit » de i.-e. *nokŸt-kan-, composé dont le 1er terme est le nom de la nuit et le second une « racine » signifiant « chanter ».

P. Flobert (Le Grand Gaffiot 2000) rapproche luscinia « rossignol » de luscus d’une part et de tibicen de l’autre, sans autre précision. Mais luscus est un adjectif de défaut physique signifiant « qui a un problème du côté de la vue, qui voit mal, borgne », bâti sur la « racine » i.-e. qui dénote la lumière *lewk̂- / *luk̂- avec le suffixe latin *-ko- de défaut physique. Ce défaut physique ne correspond pas à ce que l’on sait de l’oiseau et des interprétations synchroniques.

4. Nouvelle interprétation proposée

4.1. Analyse morphologique de luscinia « rossignol »

Nous proposons de voir dans luscinia un composé dont le premier élément est le nom de la lumière au sens de « qui chante lorsqu’apparaît la lumière » ou mieux « qui annonce la lumière ». Le terme est analysable comme lus-cĭn-ia.

Le premier élément lus- (probablement lūs- avec une voyelle longue) est associable avec le radical latin lūc- / lŭc- présent dans lūx, lūc-is F. « lumière », lūc-ē-re « éclairer », lŭc-erna, -ae F. « lanterne », etc. Ce premier terme lŭs- / lūs- provient de *l(e)uk̑-s- avec la « racine » i.-e. *l(e)uk̑- qui dénote la lumière et forme des verbes signifiant « produire de la lumière, éclairer » (avec valeur causative) ou « être lumineux, briller » (avec valeur d’état).

Le second terme du composé -cĭn- est l’allomorphe phonétiquement conditionné du radical latin căn- « chanter », présent dans le verbe căn-ĕ-re « chanter ».

Le dernier élément morphologique de ce composé est le suffixe -ia F., productif en latin dans divers emplois morphologiques (et hérité de l’i.-e. *-yeh2).

Pour justifier la phonétique du premier terme de composé, on peut rappeler que la présence d’un *-s- derrière une « racine » i.-e. est une explication fréquemment donnée pour les substantifs latins en -men et -mentum19) : cf. examen de *ag-s-men, flūmen de lat. *flugw-s-men. On retrouve le -s- dans la forme ancienne IOVXMENTA présente dans l’inscription en latin archaïque de la Pierre noire du Forum. Cette forme archaïque deviendra iūmenta (pluriel de iumentum, -i Nt. « bête de somme »). Le *-s- s’ajoute à la « racine » i.-e. *yewg- « atteler, joindre ».

Pour la présente « racine » i.-e. dénotant la lumière du jour *leuk̑-, la preuve de l’existence du -s- est donnée par le prénestin LOSNA « lune » de *le/ouk-s-nā comme « celle qui éclaire ou brille » et on trouve aussi cet élargissement *-s- devant le suffixe *-ko- dans l’adjectif de défaut physique luscus « qui voit mal, borgne, qui n’a qu’un œil » (cf. M. Fruyt 1986, p. 161-162).

4.2. Les circonstances extralinguistiques du chant du rossignol

Deux faits extralinguistiques peuvent justifier cette appellation latine lus-cin-ia par rapport au nom de la lumière et au procès de « chanter » comme « l’oiseau qui, par son chant, annonce la lumière ».

A) D’une part, comme nous l’avons dit, le rossignol est considéré dans la tradition de plusieurs langues et littératures i.-e. comme l’oiseau qui annonce le printemps et qui est caractéristique du mois de mai20), durant lequel il chante sans discontinuer pendant 15 jours. On peut donc considérer qu’il « annonce la lumière du printemps » à l’issue de l’hiver.

B) Un second argument paraît encore plus probant. Contrairement à ce qu’on a pu écrire, le rossignol n’est pas un oiseau nocturne qui chante seulement la nuit. André (1967, p. 98) a corrigé cette erreur, mais il a ajouté : « on l’entend dès le soir venu quand les chanteurs diurnes se taisent ». Or, le rossignol ne chante pas seulement « dès le soir venu ».

En fait, pour la dénomination d’un oiseau, le moment où il chante est moins important que le moment où les humains perçoivent son chant. Le moment privilégié pour entendre le chant des oiseaux est situé autour de l’aube et au lever du soleil, c.-à-d. au moment du retour de la lumière du jour, qui marque le début d’une nouvelle journée, laquelle est l’unité cognitive fondamentale pour la mesure du temps chez les humains.

En effet, dans la tradition et avant la systématisation de l’usage des horloges et des montres, les humains encore endormis dans leur dernière phase de sommeil prenaient le chant des oiseaux pour repère de l’aube. Certains oiseaux commencent à chanter à l’issue de la nuit, au moment où, pour les êtres humains, il fait encore nuit, mais où ces oiseaux savent, eux, que l’aube est déjà là et que le ciel commence à s’éclaircir. La plupart d’entre eux s’arrêtent de chanter lorsqu’il fait grand jour, pour reprendre éventuellement plus tard dans la journée. Les humains ont établi un lien entre le chant de l’oiseau et le début de la lumière du jour.

D’autre part, le rossignol dans plusieurs traditions est l’oiseau chanteur par excellence en raison de la beauté de son chant.

Mais le rossignol, hors de la période de 2 semaines où il chante continuellement à l’adresse des femelles, fait partie de ces oiseaux qui commencent à chanter un peu avant l’aube et les premières lueurs du jour, au moment où, pour les humains, il fait encore nuit. Ceci peut expliquer qu’on a, en latin, dénommé le rossignol par le nom de la lumière du jour comme l’oiseau « qui chante pour annoncer la lumière du jour ».

Le même procédé dénominatif fut employé dans certaines langues i.-e. pour le coq, oiseau qui chante tôt le matin, mais le coq chante lorsqu’il fait jour au petit matin, et non juste avant le jour. L’alouette chante elle aussi lorsque le jour est là, de sorte que son chant était, pour les humains, le signal du réveil et du lever.

4.3. Le rossignol dans la tradition littéraire

On trouve dans la littérature de diverses langues européennes cette opposition temporelle entre le chant du rossignol et celui de l’alouette, notamment dans les langues germaniques où la dénomination du rossignol comporte le mot dénotant la nuit : angl. nightingale « rossignol ».

On connaît l’usage que Shakespeare a fait de ce décalage entre le chant du rossignol et le chant de l’alouette dans Roméo et Juliette : à la fin de la nuit, Juliette prétend que le chant de l’oiseau entendu est celui du rossignol pour pouvoir garder Roméo auprès d’elle, tandis que Roméo affirme que c’est le chant de l’alouette, signal de son départ ; puis Juliette se rend compte que le jour se lève et que le chant entendu était celui de l’alouette :

  • Shakespeare, Romeo and Juliet, acte 3, scène 5, vers 1-35 :

JULIET
1   Wilt thou be gone? it is not yet near day:
2   It was the nightingale, and not the lark,
3   That pierced the fearful hollow of thine ear;
4   Nightly she sings on yon pomegranate-tree:
5   Believe me, love, it was the nightingale.

ROMEO
6   It was the lark, the herald of the morn,
7   No nightingale. Look, love, what envious streaks
8   Do lace the severing clouds in yonder east.
9   Night’s candles are burnt out, and jocund day
10  Stands tiptoe on the misty mountain tops.
11  I must be gone and live, or stay and die.

JULIET
12  Yon light is not daylight, I know it, I:

ROMEO

19  I’ll say yon grey is not the morning’s eye,
20  ’Tis but the pale reflex of Cynthia’s brow;
21  Nor that is not the lark, whose notes do beat
22  The vaulty heaven so high above our heads.
23  I have more care to stay than will to go:

25  How is’t, my soul? let’s talk; it is not day.

JULIET
26  It is, it is: hie hence, be gone, away!
27  It is the lark that sings so out of tune,
28  Straining harsh discords and unpleasing sharps.
29  Some say the lark makes sweet division;
… 
35  O, now be gone; more light and light it grows.

4.4. Conclusion

Ainsi, le rossignol, comme le montre sa dénomination luscinia / lusciniola, fut-il intégré par les Latins dans le groupe des oiseaux chanteurs, et, plus précisément, dans le groupe des oiseaux qu’on entend dans la période de l’aube, juste avant le lever du jour, moment où le chant des oiseaux est particulièrement remarqué par les hommes parce qu’il sert de borne entre la nuit et le jour.

Contrairement aux langues germaniques pour lesquelles le repère temporel du chant du rossignol est la nuit c.-à-d. la borne précédente dans le déroulement du temps, le repère temporel du latin est le lever du jour, c.-à-d. la borne temporelle suivante. On sait, en effet, que dans certaines situations intermédiaires, l’interprétation humaine peut se faire de deux manières argumentativement opposées : un même verre peut être considéré comme à moitié plein ou à moitié vide.

5. Lat. luscinia, lusciniola « rossignol » dans les langues romanes

Les langues romanes ont pour dénomination du rossignol : fr. rossignol, it. lusignuolo, esp. ruiseñor, termes empruntés au vieux-provençal rossinhol. Le terme provençal doit peut-être sa diffusion dans les langues voisines au rôle de cet oiseau dans la poésie des troubadours. Ainsi le succès littéraire du rossignol relève-t-il de la cognition et de l’impact de la beauté du chant de l’oiseau sur les humains.

Selon Le Grand Robert (p. 1967), le terme provençal est issu du latin *lusciniolus, masculin tiré de lusciniola, diminutif de luscinia et le r- initial du provençal est attesté déjà dans la forme roscinia dans une glose du +VIIe s. ; selon ce dictionnaire, le r- résulte d’une dissimilation du l- initial ou encore d’un croisement avec lat. russus « roux »21).

Mais le passage de [l] à [r] dans la zone géographique du provençal n’est pas étonnant, étant donné la grande proximité de prononciation de ces deux liquides dans cette aire linguistique22). Ce passage l- > r- est au départ une simple variation diatopique, une variante graphique et phonétique avant de devenir une évolution phonématique.

Autres dénominations du rossignol

Philomēla, -ae F. : Virgile utilise le terme comme une dénomination poétique du rossignol en Virg. G. 4,511. C’est un anthroponyme transcrit du grec, Philomèle étant la fille de Pandion qui fut changée en rossignol ou en hirondelle (cf. les Métamorphoses d’Ovide).

ăēdōn, -ŏnis F. « rossignol » (Sén. Ag. ; Pétrone 131,8) est un emprunt au grec ἀηδών et ne semble pas avoir été intégré en latin.

29. Meleagris « pintade »

Autres dénominations : auis Numidica, Numidica

Meleagris, -idis F. « pintade », attesté depuis Varron, est un emprunt au grec, qui a probablement reçu le mot d’une langue africaine, de même que l’oiseau vient d’Afrique. Selon Columelle (8,2,2), la pintade à barbillons bleus est originaire d’Ethiopie. Les Latins ont ensuite introduit en Italie une autre espèce de pintade à barbillons rouges (Numidica). Pline (HN 10,74) emploie meleagris pour une « espèce de poule africaine » (cf. HN 10,144 : oeufs tachetés ; 37, 38-41). Suétone (Cal. 22,7) mentionne aussi le terme.

auis Numidica, Numidica, -ae F. « l’oiseau de Numidie » ; l’oiseau fut introduit à Rome après la prise de Carthage ; selon Columelle (Col. 8,2,2), la pintade à barbillons rouges est originaire d’Afrique occidentale. Suétone (Cal. 22,7) et Martial mentionnent le terme.

Pour les pintades, voir gallina Africana, gallina Numidica ainsi que : auis Afra.

30. Mergus : oiseau plongeur (mouettes, goélands, cormorans, sternes)

Mergus, -i M. : littéralement “l’oiseau plongeur” est le nom de plusieurs oiseaux plongeurs (mouette, goéland, cormoran, plongeon, courlis). Le terme se trouve dans les textes depuis Lucilius (1103 Marx), mais il servait déjà de cognomen au début du –IVe s. (selon I. Kajanto, The Latin Cognomina p. 331).

L’interprétation synchronique de Varron et d’Ovide met cette dénomination en rapport avec le verbe mergere :

  • Varron L. 5,78: mergus quod mergendo in aquam captat escam.
    “Le mergus s’appelle ainsi parce qu’il attrape sa nourriture en plongeant (mergendo) dans l’eau.”
  • Ovide M. 11,795: Aequor amat nomenque manet quia mergitur illi.
    “il aime la mer et son nom demeure parce qu’il s’y (= dans la mer) plonge.”

La lexie mergus marinus chez Pline (HN 10,91) dénote “le grand cormoran”, “le cormoran huppé” et peut-être “le cormoran pygmée” (selon André 1967, s.u.). Chez Virgile en Virg. En. 5,128, les mergi sont des cormorans qui se sèchent au soleil sur un rocher.

Mais le terme en Pline HN 10,130 dénote “le labbe parasite” ou “le labbe stercoraire”, oiseau incapable de plonger.

Cf. d’autres dénominations peu attestées : platalea (Cicéron), platea (Pline HN 10,115).

Le mergus présage la tempête (Lucrèce, Virgile, Lucain) ; il est vorace (Pline) ; on ne peut manger sa chair (Horace). Selon André (1967, p. 100), comme les Anciens distinguaient mal les mouettes, les goélands et les sternes, ils emploient mergi pour différentes sortes d’oiseaux : les mergi mentionnés par Horace Epod. 10,21-22 sont les “goélands argentés”, tandis que les mergi d’Ovide en M. 8,625 sont des mouettes.

Mergula, -ae F. : attesté dans un glossaire (André 1967, p. 100) ; pour le suffixe, cf. introduction § 1.7.

Mergulus, -i M. est un “diminutif” tardif de mergus employé pour dénoter “le grand cormoran”, “le cormoran huppé” (André 1967, p. 100-101) ; pour le suffixe, cf. introduction § 1.7.

31. Merops “le guêpier d’Europe”

Merops, -opis M. “le guêpier d’Europe” (Merops apiaster) est un emprunt au grec attesté depuis Virgile (G. 4,14) ; le terme a une faible fréquence dans les textes ; les scoliastes de Virgile lui donnent pour synonyme barbarus (Probus), apiastra, galbeolus (voir ce mot ; André 1967, p. 103).

Barbarus, -i M. est le nom rural du “guêpier d’Europe” dans Servius (commentaire à Virg. G. 1,14: meropes rustici barbaros appellant). Le nom vient des ravages que l’oiseau fait sur les ruchers.

32. Merula “le merle”

Merula, -ae F. et merulus, -i M. “le merle noir”; merula F. est attesté depuis Naevius, tandis que merulus M. est tardif. Le merle est un oiseau chanteur de couleur noire avec un bec jaune, bien connu des hommes.

1. Synchronie

Selon l’interprétation synchronique de Varron, merula est à rapprocher de l’adjectif merus “pur” pris au sens de solus “seul” parce que l’oiseau vole seul par opposition aux oiseaux qui volent en troupe (Varron L. 5,76: Merula quod mera, id est sola, uolitat). Quintilien donne la même explication (Quint. 1,6,38: quasi mera uolans).

2. Diachronie

On évoque une origine i.-e. : voir ci-dessus, introduction § 1.10.1. ; 1.10.2.1.

Delamarre (1984, p.140) pose *(a)mesl- “merle” comme un mot occidental avec *mesula > lat. merula ainsi que des correspondants celtiques et germaniques. André 1967, p. 104 va également dans le sens d’une origine i.-e.

Mallory & Adams (1997, p. 66-67 et 2006, p. 145) confirment qu’il s’agit d’un mot i.-e. de l’aire occidentale du nord-ouest hérité par le latin et posent une forme i.-e. signifiant déjà « merle noir » (pour cette forme, voir introduction § 1.10.2.1.).

De Vaan (2008, p. 375-376) part d’une base i.-e. signifiant “l’oiseau noir” avec des correspondants en celtique et germanique et, pour le latin, suppose une forme ancienne *mesVl-.

Mais il fait état par ailleurs d’une autre opinion, selon laquelle le terme serait un emprunt à une langue de substrat, non indo-européenne, du fait que les formes germaniques commencent par une voyelle a- initiale.

3. Place dans le lexique latin

Quelle que soit son origine, indo-européenne ou non, en synchronie merula entrait dans le groupement lexical des noms d’oiseaux grâce à sa finale en …ula, associable au suffixe diminutif en -ula : pour le suffixe, cf. introduction § 1.7.

Merula “merle” devait être usuel dans la langue des gens de la campagne dans plusieurs régions, puisqu’il est passé dans les langues romanes (fr. merle).

33. Miluus / milua “le milan”

Mīlu̯us, -i M. / mīlu̯a, -ae F. “le milan royal” et “le milan noir” est attesté anciennement depuis Plaute (Aul. 316; Poen. 1150), Térence (Phorm. 330), où il est scandé en 3 syllabes, le premier <u> fonctionnant comme une voyelle : mīlŭus, tandis que la forme à 2 syllabes mīlu̯us apparaît dans la poésie impériale à partir d’Ovide.

L’oiseau est considéré comme défavorable puisque le féminin milua “femelle du milan” est employé comme une injure dans Pétrone (75,6).

Le milan est dénommé dans les langues i.-e. comme “le ravisseur” (en celtique par exemple) ou comme celui qui a des taches (en germanique) à cause de ses ailes, qui ont une tache blanchâtre sur la face inférieure. Selon André (1967, p. 105, le terme est à ranger parmi le groupement lexical des adjectifs chromatiques pourvus du suffixe *-wos : flauus, fuluus, furuus, giluus. En effet, le milan royal est roux et brun-rouge ; le milan noir a le plumage de la même couleur, mais beaucoup plus sombre. André pense à la racine de grec μέλας et rapproche lat. mulleus « chaussure rouge », mullus « surmulet » ou « rouget » (poisson).

Pour d’autres oiseaux de proie, voir : accipiter, acceptor « vautour » (1), aquila « aigle » (6), falco « faucon » (19), titiunculus « faucon » (144) (19) (38), uoltur /uultur, uolturus, uolturius « vautour » (60), buteo « buse » (78), sanqualis « aigle » (137).

34. Mŏnēdŭla, -ae F. “le choucas”

Autre dénomination du choucas: graculus : voir ce terme.

Mŏnēdŭla, -ae F. “le choucas” (Corvus monedula). Selon André (1967, p. 105-106), le même oiseau est également dénoté par graculus / -a. Parmi les corvidés, le choucas est le mieux connu de l’homme parce qu’il est le plus facile à observer, du fait qu’il est le seul à s’installer sur les bâtiments.

Le choucas est conçu favorablement par la communauté linguistique puisque sa dénomination monedula (comme gracula : voir graculus) sert de terme de tendresse et d’affection chez Plaute (Cap. 1002; Asin. 694).

Le choucas fait aussi partie du savoir partagé par la communauté linguistique pour une autre raison: on lui attribue de manière proverbiale le comportement qu’on attribue à la pie à l’époque moderne. On pensait que le choucas, séduit par ce qui brille, volait les objets en or et en argent et allait les cacher dans son nid. Les textes font allusion à cette réputation :

  • Cic. Flac. 76: Cum uero coronam auream litteris imponebant, re uera non plus aurum tibi quam monedulae committebant.
    “Et quand sur le papier ils te décernaient une couronne d’or, en réalité ils ne te confiaient pas plus d’or qu’on ne fait à un choucas.” (traduction A. Boulanger, 1959, Paris, CUF)
  • Pline HN 10,77 : cui soli aui furacitas argenti aurique praecipue mira est.
  • Ovide M. 7,467: auem quae nunc quoque diligit aurum
    (cf. chez Ovide la légende d’Arné métamorphosée en monedula).

Si le choucas fut anciennement investi de ce rôle, c’est que la pie (Pica pica L.) n’est apparue en Italie qu’au +Ier s. apr. J.-C. (Pline HN 10,78; voir pica, pica uaria).

Le choucas a les pattes et les ailes noires selon Ovide (M.). Il vit en troupes et fait des réserves de graines (Pline 10,77).

L’oiseau jouant un grand rôle dans la communauté linguistique, ses dénominations (monedula et graculus) ont dû appartenir à la langue commune usuelle. Monedula est attesté anciennement depuis Plaute et il est passé dans certaines langues romanes.

L’interprétation synchronique des Anciens sur la formation de monedula est influencée par le comportement prêté à l’oiseau. Comme le dit Isidore de Séville, le terme monedula est à comprendre comme monetula, terme à rapprocher de moneta au sens de “monnaie” :

  • Isid. Or. 12,7,35: Monedula auis quasi monetula quae dum aurum inuenit aufert et occultat.
    “L’oiseau monedula s’appelle ainsi comme si on avait monetula, parce que, quand l’oiseau trouve de l’or, il l’emporte et va le cacher.”

Cette interprétation synchronique a entraîné l’interprétation diachronique de certains philologues modernes, par exemple M. Niedermann (cf. André 1967, p. 107), qui voit dans monedula l’assemblage de monēta “monnaie” et d’une formation agentive en –ula sur le radical latin du verbe “manger” (avec un e long) : *ēdula, comme “la mangeuse de monnaie”.

Dans cette perspective, EM 412 songe à un rapprochement synchronique avec monēta, -ae F., surnom de Junon, puis nom du temple où elle était adorée et où l’on frappait la monnaie ; le terme a dénoté, de là, la frappe elle-même de la monnaie.

Un telle formation relèverait donc de ce qu’on appelle aujourd’hui un “mot-valise”, puisque, la fin du premier élément (-ta) disparaissant, le e long de moneta recouvrirait le e long d’*edula.

Cette étymologie est critiquée par André (1967, p. 107) pour deux raisons : il est étonnant qu’on accuse le choucas de manger et non de voler et, d’autre part, le sens “monnaie” de moneta appartient à la latinité impériale alors que monedula est déjà attesté chez Plaute comme terme de tendresse.

De ce fait, André (1967, p. 107) propose un autre rapprochement : avec le verbe causatif en e long monere “avertir, faire penser”23). Le terme ferait alors référence au fait que le choucas est un oiseau de présage annonciateur du mauvais temps (cf. avec la dénomination graculus du choucas : Ov. Am. 2,6,34 : et pluuiae graculus auctor aquae ; et Pline HN 18,36). André est suivi sur ce point par P. Flobert (Le Grand Gaffiot 2000, s.u. monedula), qui associe aussi monēdula avec le verbe monēre.

La séquence finale de monēdula fait entrer le mot dans un groupement lexical de lexèmes dénotant des oiseaux et terminés par la même séquence : fīcēdula “becfigue”, acrēdula “oiseau indéterminé”, querquēdula “caille”. Il est possible que cette séquence en …ēdula provienne du terme ficedula, où elle représente une ré-analyse synchronique à partir de *fīcētula (sur ficetum “endroit planté de figuiers”), comme le propose André (voir ficedula). La séquence a pu ensuite être étendue à d’autres lexèmes pour former un groupement lexical où -ēdula fut senti comme un suffixe. Ce suffixe complexe était étayé par le suffixe “diminutif” -ula F. fréquent pour les noms d’oiseaux : cf. introduction § 1.7.

35. Motacilla, “la bergeronnette”, “le hochequeue”

Autres dénominations: cauda tremula, opilio, tremulus

Mōtācilla, -ae F. “la bergeronnette, le hochequeue” est attesté depuis Varron (L. 5,76 : motacilla quod semper mouet caudam), qui explique que l’oiseau s’appelle ainsi parce qu’il remue constamment la queue (cf. Pline). Ce trait de comportement se retrouve dans d’autres termes : fr. hochequeue, all. Wippschwanz, angl. wagtail, it. coditremola. Les autres appellations latines reposent aussi sur le même trait saillant : lat. tremulus, cauda tremula.

Pour la formation de lat. mōtācilla, André (1967, p. 108-109), en suivant M. Niedermann, pose : *mōtā-cūl-a de mōtus (participe de mouere) et cūlus. La finale serait passée à -cilla par ré-interprétation à l’aide du suffixe de “diminutif”24)culus, -a, -um. Le dictionnaire de WH retient *muti-cilla de muto “pénis”. On pense également retrouver une “base” *ki-l- “agiter” dans les noms de la bergeronnette dans d’autres langues i.-e.

Cauda tremula est une dénomination peu attestée signifiant littéralement “queue tremblante” dans une formation agglutinée (et non composée) associant deux mots (cauda “queue” et tremulus “qui tremble”). Pour le suffixe d’agent, cf. introduction § 1.7.

ōpiliō, -onis M. dénote l’oiseau qui suit les troupeaux de vaches et de moutons : “la bergeronnette grise” et “la bergeronnette des ruisseaux”, “la bergeronnette printanière” (P.F. 207,11). Pour André (1967, p. 113), il s’agit d’une extension sémantique du terme ōpiliō “berger”, dont le sens littéral est “celui qui pousse les brebis” de *ou(i)-pel-. Mais on remarque que le terme se termine avec un suffixe –io, -ionis M. usuel dans les noms d’oiseaux. Pour le suffixe, cf. introduction § 1.7.

Tremulus, -i M. “bergeronnette” ou “hochequeue” signifie littéralement “qui remue (la queue)”. C’est une formation agentive en -ulus (*-lo- ; pour le suffixe, cf. introduction § 1.7.) sur le radical latin trem- de tremere “trembler”. Le terme est attesté tardivement chez Polemius Silvius (catalogues : +Ve s.) et dans un glossaire (André 1967, p. 155). Pour l’interprétation synchronique de Varron, cf. ci-dessus, introduction.

36. Noctua “oiseau nocturne”, “la chouette chevêche”

Noctua, -ae F. est attesté depuis Plaute dans les textes, mais auparavant dans l’anthroponymie dans le cognomen de Q. Caedicius Noctua (consul en -289: cf. I. Kajanto, The Latin Cognomina p. 331). Pour André (1967, p. 109), le sens littéral “l’oiseau de nuit” provient de la substantivation au féminin (genre grammatical de l’hyperonyme auis “oiseau”) d’un adjectif *noctuus “nocturne”. Renvoyant d’abord à tous les oiseaux nocturnes (Pline), le terme s’est ensuite spécialisé pour “la chouette chevêche” (Pline). Pour l’interprétation synchronique de Varron, cf. ci-dessus, introduction.

Pour d’autres sortes de hiboux ou de chouettes, voir : bubo « hibou grand-duc » (11), strix / striga « chouette effraie » (53), ulula « chouette hulotte » (59), amma « chouette effraie » (67), bufo « hibou grand-duc » (77), gufo « hibou grand-duc » (110).

37. Olor “le cygne”

Autres dénominations: cycnus/cygnus, cicinus

Olor, -ōris M. “le cygne” ; la première attestation d’olor se trouve chez Lucilius apud Nonius, mais le texte est peu sûr ; olor est surtout attesté dans la poésie impériale de Virgile à Claudien. Pline oppose olor à cygnus (Pline HN 10, 63; 10,131; 10,203). Olor est l’ancien nom du cygne, qui fut remplacé par cycnus/cygnus, emprunté au grec.

On a proposé qu’olor soit d’origine i.-e.

Mallory & Adams (2006, p. 145) y voient une dénomination de date i.-e. pour un oiseau aquatique et en particulier le cygne et posent une base *h1el-.

Mais WH pose une “racine” i.-e. *el-/ol- “crier”, hypothèse peu vraisemblable selon André (1967, p. 112), qui préfère une dénomination chromatique par la couleur blanche, rappelant que le cygne fut nommé d’après sa couleur blanche en germanique et slave.

Voir pour l’étymologie i.-e. ci-dessus, introduction § 1.10.2.3.

Cycnus/cygnus, -i M. qui a remplacé olor, est emprunté au grec κύκνoς. Les Anciens ont surtout connu “le cygne tuberculé”, dont le cri est qualifié par l’adjectif raucus “rauque” par Virgile (En. 11,458 : Dant sonitum rauci per stagna loquacia cygni). Ce texte montre également qu’il existait des cygnes dans l’embouchure du Pô.

Cicinus, -i M. est attesté chez Oribase ; selon André (1967, p. 54), il s’agirait d’une forme “populaire” issue du grec κύκνoς > lat. cycnus avec anaptyxe (développement d’un i bref entre l’occlusive c et la nasale n). On note en outre que la forme rappelle les dénominations onomatopéiques à redoublement, qui constituent un groupement lexical bien représenté dans les noms d’oiseaux.

38. Palumbes “le pigeon ramier” et “le pigeon colombin”

Autres dénominations: palumbina, palumbulus, titus

Pălumbēs, -is M. F. “le pigeon ramier” est attesté depuis Plaute (une variante morphologique palumbis, -is est chez Pline) ; palumbus, -i M. est attesté depuis Caton ; et palumba, -ae F. depuis Juvencus. Il s’agit d’un oiseau migrateur (Pline 10,72), plus gros que les autres pigeons : c’est surtout “le pigeon ramier” par opposition au “pigeon biset sauvage”, qui est sédentaire (Pline 10,73: perennes ut columbae) et “le pigeon colombin”, migrateur lui aussi, mais plus petit.

Certains pigeons sauvages étaient capturés et engraissés selon Caton (Agr. 90), Columelle (8,8,1), Martial.

Le terme est apparenté au nom grec signifiant “pigeon” et “pigeon sauvage” (πέλεια), l’oiseau étant dénommé d’après sa couleur “gris-bleu”. Le même radical latin pourrait être attesté dans le verbe pallere “être pâle” et l’adjectif pallidus “pâle, d’une mauvaise pâleur”, qui dénotent une couleur, généralement conçue comme désagréable, oscillant entre le gris, le bleu, le jaune sale (la couleur des bleus que l’on se fait lorsqu’on se cogne dans quelque chose).

Pour la séquence finale en …umb-, on peut rapprocher columbus.

Des variantes phonétiques et morphologiques de palumbes sont passées dans certaines langues romanes (fr. palombe un des noms du pigeon ramier dans le sud de la France, terme issu de lat. palumba).

Palumbīna, -ae F. est attesté seulement dans un glossaire comme nom de pigeon.

Palumbulus, -i M. est un “diminutif”25) en -ulus de palumbus, -i à valeur connotative, qui sert de terme de tendresse chez Apulée (M.). Ce n’est donc pas un lexème, mais une variante du lexème palumbus. Le même emploi connotatif comme terme de tendresse est attesté pour columba “pigeon” chez Plaute. On voit par ces emplois que le pigeon, sous ses différentes variétés, était bien connu de l’homme et considéré favorablement comme un oiseau affectivement proche.

Titus, -i M. “le pigeon ramier” est un “nom rustique” (selon André 1967, p. 154) ; le terme est attesté tardivement ; il est bâti sur une onomatopée correspondant au verbe titiare “gazouiller”. Cette onomatopée reproduit peut-être le pépiement du pigeonneau. On peut comparer pipio “pigeonneau” (voir ce mot) et le verbe associé pipire. Pour l’interprétation diachronique, cf. ci-dessus, introduction.

39. Parra « l’engoulevent »

Autres dénominations : parra maior « la mésange charbonnière », parra modica « la mésange bleue », parrula « l’alouette des champs », « le cochevis huppé », « la mésange huppée »

Parra, -ae F. et parrus, -i M. « l’engoulevent » est un terme ancien puisque son correspondant ombrien est attesté dans le rituel religieux des Tables Eugubines.

Le terme a peut-être d’abord dénoté un oiseau augural inconnu aujourd’hui, puis un oiseau nocturne de genre ‘chouette’. Le terme est employé pour un oiseau servant de présage depuis Plaute et mentionné assez souvent dans la littérature latine (Plaute Asin. 261 ; Horace ; dans une expression formulaire quasi proverbiale : Pétrone 43,4 : malam parram pilauit ; Prudence). Selon Pline (HN 18,292), il s’agit d’un oiseau nocturne migrateur qui se trouve en Italie en mai-juin et dont le chant est désagréable. Le chant nocturne de l’oiseau est un ronronnement continu.

On a posé une forme ancienne *par(e)sa, d’une « racine » *sper-, *spar- présente dans le grec ψάρ (avec ᾱ) et le v.-h.-a. sparo « passereau » (André 1967, p. 119). Mais le signifiant du terme se prête à une interprétation onomatopéique, s’il est vrai, comme l’indique André, que l’oiseau est caractérisé par un chant désagréable qui est un ronronnement continu durant la nuit.

Lat. parra a servi à dénoter la famille des Paridae dans le vocabulaire scientifique moderne, dans lequel les mésanges sont classifiées dans le genre Poecile, qui contient de nombreuses espèces (par ex. « la mésange à tête noire » ou « mésange à capuchon noir », Poecile atricapillus).

parra maior « la mésange charbonnière » est attesté dans des glossaires (André 1967, p. 119).

parra modica « la mésange bleue » ; attesté dans des glossaires (André 1967, p. 119).

parrula est un « diminutif »26) de parra, attesté dans des glossaires pour dénoter « l’alouette des champs » et « le cochevis huppé » ou « la mésange huppée » (André 1967, p. 119-120).

40. Passer « le moineau », « le merle bleu » ; passer marinus « l’autruche »

Passer, -eris M. est le nom latin de différentes sortes de petits oiseaux et en particulier de moineaux (le moineau étant le prototype du petit oiseau) : « le moineau domestique » (Pline HN 10,107), « le moineau cisalpin ». Le passer apprivoisé de Lesbie mentionné par Catulle (2 et 3) n’est pas un moineau (selon André 1967, p. 121) : c’est peut-être « le merle bleu », qui se laisse apprivoiser et qui a un chant agréable.

Lat. passer sert de nom scientifique Passer pour le moineau (angl. sparrow) et la famille des Passeridae, qui contient une cinquantaine d’espèces et une douzaine de genres, les oiseaux appartenant à cette famille sont dits passeriformes. C’est une famille de petits passereaux. Le terme latin passer, sous une forme diminutive plus longue (lat. -ellus, fr. -eau), a effectivement donné le français passereau.

Comme le terme grec qui signifie « moineau » signifie aussi « autruche », on estime que lat. passer a subi un calque sémantique en prenant lui aussi le sens d’« autruche » alors qu’il avait précédemment seulement celui de « moineau ». Néanmoins, l’association au sein du même lexème de deux oiseaux aussi diamétralement opposés (le moineau est le prototype de la catégorie des oiseaux, alors que l’autruche est marginale dans cette catégorie) a nécessité la création d’une lexie passer marinus pour dénommer l’autruche (marinus y est probablement employé au sens de « venu de loin, d’au-delà des mers »). Le mot fut remplacé par le terme emprunté au grec struthocamelos au +Ier s. apr. J.-C.27)

Les lexies faites avec passer dénotent donc tantôt l’autruche, tantôt un petit oiseau :

- passer marinus « l’autruche » est attesté chez Plaute :

  • Pl. Pers. 199 : - To. : Vola curriculo. - Pae. : Istuc marinus passer per circum solet.
    «  - Toxile : Vole en courant. – Pégnion : C’est ce que fait l’oiseau d’outre-mer à travers le cirque. »

- passer muralis est employé pour un petit oiseau indéterminé, littéralement « le moineau qui vit dans les murs » (murus « mur »  mur-alis « qui concerne les murs, des murs ») ; le terme est attesté dans un glossaire.

- passer solitarius dans le texte biblique pour traduire un terme grec : « merle bleu » (solitarius, -a, -um « isolé, solitaire » sur solus, -a, -um « seul, unique »).

Passer sert de base à des diminutifs : comme le petit oiseau dénoté est vu de manière favorable, son diminutif passercula, -ae F. est employé comme terme de tendresse dans Fronton. Il en est de même pour le diminutif masculin passerculus chez Plaute (Asin. 666 et 694 ; passerculum putillum ; Pl. Cas. 138 : meus ullus passer).

41. Pauo, pauus, paua “le paon”

Pāuō, -ōnis M. / pāuus, -i M. / pāua, -ae F. : “le paon”. Le terme est mentionné dès le latin archaïque chez Ennius (Ann. 15 V2: memini me fieri pauum “je me souviens que je suis devenu un paon.”). Tertullien le mentionne également dans le même type de contexte (De anima 33: pauum se meminit Homerus Ennio somniante).

L’oiseau est originaire de l’Inde et de Ceylan et il est arrivé en Italie par l’intermédiaire de la Perse et de la Grèce (Quinte-Curce 9,1,13). L’oiseau devait être anciennement connu en Italie et la dénomination également anciennement en usage puisqu’on trouve le terme à la fin du -IIe s. av. J.-C. dans le cognomen de Publius Pauo Tuditanus (Lucilius 14,497) et plus tard de Fircellius Pauo Reatinus (Varron R. 3,2,2).

La forme pauo, pourvu du suffixe –o, -onis M. fréquent dans les noms d’oiseaux (sur la base de pauus, -i M.) devait être usuelle dans certaines régions puisqu’elle est passée dans certaines langues romanes : fr. paon

42. Pelicanus / pelecana “le pélican”

Pelicānus, -i M., et pelecāna, -ae F., est un emprunt au grec ; il dénote (André 1967, p. 122-123) “le pélican blanc” de Syrie, Mésopotamie, du Nil blanc et d’Afrique tropicale. Pelicanus correspond peut-être aussi au “pélican du désert” ou “percnoptère d’Egypte”, appelé aussi onocrotalus. Pelicanus est attesté tardivement. L’oiseau s’appelle aussi truo, onocrotalus.

Truō, -ōnis M. “pélican” (P.F. 504,21) est un suffixé de trua “cuiller plate” à l’aide du suffixe -ō, -ōnis M. fréquent dans les noms d’oiseaux28). Il s’agit d’une dénomination métaphorique, en raison de la forme plate et large du bec du pélican, qui ressemble à la forme de cet ustensile. Voir truo “pélican” (147).

Le pélican a aussi pour dénomination onocrotalus : voir ce mot peu attesté (117).

43. Perdix « la perdrix »

Perdīx, perdīcis F. « la perdrix grise » et « la perdrix bartavelle » (qui a le bec et les pattes rouges). Bien que le terme soit emprunté au grec, l’oiseau, sédentaire, était bien connu en Italie et sa dénomination fut intégrée à la langue latine. Sans doute cet oiseau usuel avait-il de nombreuses dénominations régionales données par les gens de la campagne et qui nous échappent aujourd’hui. Le terme perdix est attesté depuis Varron.

Pour la formation du mot, on peut penser à une onomatopée (André 1967, p. 124), soit à partir du bruit fait par l’oiseau lorsqu’il s’envole soit à partir du chant saccadé de la perdrix bartavelle. Le verbe cacabare pour le cri de cet oiseau est également onomatopéique, comme le nom de l’oiseau en grec et le verbe qui dénote son cri.

Le suffixe -īx, -īcis F. est bien attesté dans les noms d’oiseaux29). Il pourrait représenter le suffixe de même forme productif dans les noms d’agent féminins du type genetrix (sur genitor), salutatrix (sur salutator).

Une autre dénomination de la perdrix est auis noua (Perdix perdix « la perdrix grise ») : voir ce mot.

44. Phasianus « le faisan »

Phāsiānus, -i M. (fās-) « le faisan » est une appellation géographique, l’oiseau étant originaire du Phase de Colchide ; sa première mention en Italie date de Pline l’Ancien et Juvénal, qui le nomme Scythiae auis « l’oiseau de Scythie ».

Le terme a dû être intégré en latin dans certaines régions sous la forme fasianus, puisqu’il est passé dans certaines langues romanes : fr. faisan.

45. Phoenicopterus « le flamant rose »

Phoenicopterus, -i M. « le flamant rose » est un emprunt au grec : la dénomination grecque est un composé possessif signifiant littéralement « aux ailes rouges » ; le terme en latin est attesté depuis Celse ; cet oiseau est cité par Pline, Sénèque, Martial, Suétone, Apicius.

46. Pica « le geai » et « la pie »

Autres dénominations : pica glandaris « le geai », pica maritima « le rollier d’Europe », pica uaria « la pie », gaia « le geai »

Pica, -ae F. « la pie ». L’oiseau que nous appelons aujourd’hui la pie en français apparaît dans le Latium au +Ier s. apr. J.-C. Le terme pica désignait auparavant le geai, qui était un oiseau bien connu et important dans la communauté linguistique. Le geai a la capacité de reproduire certains mots prononcés par la voix humaine et il peut être élevé en cage.

Le terme est ancien en latin (même s’il est attesté seulement depuis Ovide) et son correspondant en ombrien est attesté dans le rituel religieux des Tables Eugubines.

Pica repose sur une onomatopée essayant de reproduire le cri de la pie, qui est sonore et mécanique, rapide et sec. Il n’est pas semblable au bruit que fait le pivert lorsqu’il tape sur les troncs d’arbre avec son bec, mais les deux séries de sons furent reproduites en latin par la même série phonématique.

Ainsi pica dénote-t-il « la pie bavarde », mais aussi « le geai des chênes » comme nous le dit Pline, à l’époque où une nouvelle espèce de pie venait de faire son apparition en Italie centrale. Elle est décrite comme ayant un plumage noir et blanc, une longue queue.

Pour distinguer cet oiseau spécifique des autres oiseaux appelés du même nom pica, on l’appela pica uaria litt. « la pie qui a plusieurs couleurs » parce qu’elle offrait deux couleurs, noir et blanc (cf. Ov. M.). L’expression pica uaria a dû devenir usuelle ; elle est citée par Pline (HN 10,78), Pétrone (28,9 : pica uaria intrantes salutabat « la pie saluait les gens qui entraient »). De même chez Martial (pica salutatrix), la pie parle comme un être humain et salue les invités.

On remarque que le point commun entre le geai et la pie est la faculté partagée par les deux oiseaux d’imiter la voix humaine en reproduisant quelques mots (et notamment des mots de bienvenue). Le recouvrement des deux oiseaux en une seule dénomination n’est donc pas fortuit : le même trait saillant fut sélectionné pour les deux oiseaux et encodé de la même manière par la même séquence phonématique. La différence entre les deux oiseaux porte sur leur apparence physique et notamment sur les couleurs, qui sont très différentes. Entre les deux oiseaux, c’est la pie qui est la plus facile à caractériser du point de vue chromatique parce que son plumage offre deux couleurs opposées noir et blanc, très tranchées, alors que les belles couleurs du geai sont moins contrastées et ressemblent davantage à celles des autres oiseaux. Pour la formation et l’étymologie, voir picus « pivert ».

Les textes nous offrent aussi d’autres lexies constituées autour du substantif pica :

- pica glandaris « le geai du chêne » (Pline ; sur glans « gland du chêne »).

- pica maritima « le rollier d’Europe » mentionné dans un glossaire.

Si pica a dénoté le geai à l’époque archaïque et classique, une autre dénomination est apparue plus tard pour cet oiseau :

Gaia, -ae F. et gaius, -i M. est le nom tardif pour « le geai des chênes ». En effet, en latin tardif de bas niveau de langue, gaia / gaius a dénommé « le geai des chênes » et éliminé de ce fait pica. Il a dû être usuel dans certaines zones géographiques, puisqu’il est passé dans certaines langues romanes : fr. geai.

Cette dénomination du geai est tirée du prénom Gaius, Gaia. En raison des ses dons d’imitation de la voix humaine, le geai fut, d’une certaine manière, assimilé à l’espèce humaine, avec laquelle il a une grande familiarité. Il est bien connu des paysans, qui l’élèvent en cage. Dans de nombreuses langues, le geai a ainsi pour nom des prénoms humains : fr. jaque, jaquot (André 1967,p. 78). Voir gaia / gaius.

47. Picus « pic, pivert »

Pīcus, -i M. « pic, pivert » est attesté depuis Plaute ; l’oiseau grimpe dans les arbres et les creuse (Pline HN 10,38) ; il a sur la tête un ornement comparé à une huppe ou à une crête (Pline HN 11,122). Ovide M. raconte la métamorphose de Picus par les sortilèges de Circé. Il a les ailes colorées (Virg. En. 7,191 : sparsitque coloribus alas).

L’oiseau est anciennement connu en Italie et devait jouer un rôle important dans la communauté linguistique. Le terme ombrien correspondant est attesté dans le rituel religieux des Tables Eugubines.

La dénomination picus du pivert repose sur une onomatopée avec deux consonnes occlusives sourdes fortement articulées et une voyelle i long, la séquence reproduisant un bruit rapide, sec et presque mécanique de martèlement : le pic tape avec son bec le tronc de l’arbre dans un mouvement saccadé.

La pie en latin pica est dénommée avec la même séquence onomatopéique que le pivert, bien qu’elle soit un oiseau perçu comme différent (par sa forme, sa couleur, ses habitudes). Les bruits produits par les deux oiseaux, bien qu’ils n’aient pas la même cause (martèlement du bec vs cri), ont été transférés dans la langue par la même suite de phonèmes. Nous ne partageons donc pas sur ce point l’opinion de M. de Vaan (2008, p. 464 s.u. picus), pour qui pica « pie » est dérivé de picus « pivert ». Il s’agit de deux oiseaux différents avec deux dénominations différentes faites sur la même séquence onomatopéique. C’est le genre grammatical qui permet ici de créer deux dénominations différentes, ce qui était attendu pour deux oiseaux perçus comme très différents.

Bien que picus soit clairement une onomatopée à l’origine, Mallory & Adams (2006, p. 143) posent une base i.-e. *(s)p(e)iko/eha- au sens de « oiseau » en général (angl. bird) et « pivert » (angl. woodpecker), à laquelle ils rattachent lat. pīcus « pivert » et sk. pika-.

De Vaan (2008, p. 464) pose italique *piko- (lat. picus ; ombrien peico) et i.-e. *(s)piko- avec hésitation, en rapprochant v.-h.-a. speh(t), v.-isl. spœtr, suéd. spett, dan. spœtte. Il estime que le mot pourrait être onomatopéique en raison du son aigu (et angl. laughing) fait par le pivert. Mais, comme nous l’avons dit, le terme, certainement onomatopéique, est dû au martèlement que l’oiseau fait avec son bec sur les troncs d’arbre (et il martèle les troncs d’arbre même avec la tête en bas).

Picus (comme pica) fait partie des termes onomatopéiques offrant des séquences semblables dans d’autres langues i.-e., mais il est difficile de concilier cette origine cognitive avec une origine i.e. Pour la discussion sur ce point, voir dans l’introduction, § 1.10.2.2. (et notamment « f) » pour picus).

Les textes nous donnent deux lexies faites avec le substantif picus accompagné d’un adjectif déterminatif, qui dénotent deux espèces particulières :

- Pīcus Fērōnius « le pic de Féronia » (déesse des sources et des bois) attesté chez Festus (F. 214,14).

- Pīcus Martius sorte de pic (non identifié) depuis Fabius pictor apud Nonius et Varron apud Nonius ; Pline HN 10,40, etc. L’oiseau est ainsi dénommé parce qu’il est consacré au dieu Mars (Ovide).

48. Psittacus « la perruche verte »

Psittacus, -i M. (variantes avec métathèse : siptacus ; siptace, -es F.) est un emprunt au grec, mais le grec tenait le mot d’une langue de l’Inde. Le terme est attesté depuis Ovide, pour qui l’oiseau dénoté est rare. Il s’agit de « la perruche verte à collier », qui a un plumage vert et un collier rouge. L’oiseau est venu de l’Inde à l’époque d’Ovide et il est décrit par Pline HN 10,117 et Apulée.

49. Pullus « le poulet », pullicenus « le très jeune poulet »

voir gallina « la poule »

50. Querquēdula « sarcelle »

Querquēdula, -ae F. / -tula, -ae F. « la sarcelle d’hiver », « la sarcelle d’été » dénote un oiseau aquatique différent de la foulque macroule. Il est mentionné par Varron (R. 3,11,4), Columelle (8,15,1), Macrobe. La sarcelle s’élevait en volières avec les canards à proximité de l’eau (Varr. R. 3,3,3). Le terme est aussi attesté chez Varron (L. 5,79) dans une liste de noms d’animaux empruntés au grec.

Comme le terme est onomatopéique, il offre de nombreuses variantes, qui sont attestées tardivement : querquidula, cercedula, quercedula.

Selon André (1967, p. 137), le cri de la sarcelle d’hiver est [cruck] ou [crick] bref, bas et musical pour le mâle et [quèck-quèck] haut et rauque pour la femelle, tandis que le cri de la sarcelle d’été, pour le mâle, est un bruit de crécelle sec et prolongé et, pour la femelle, la séquence [knèck] brève.

Pour André (1967, p. 137-138), la forme la plus ancienne est cercetula, dérivé diminutif de *cerceta ; la forme querquedula résulterait d’une ré-interprétation à partir du nom du chêne quercus et du verbe ĕdere « manger » (mais on a ici un e long comme dans le thème de perfectum ēd-ī) comme « tirant sa nourriture du chêne » sur le modèle de fīcēdula « becfigue », interprété en synchronie comme « l’oiseau qui mange les figues ».

André songe aussi pour cette dénomination onomatopéique à un redoublement possible avec dissimilation : *ker-ker-ta > *ker-ke-ta.

Pour la séquence finale en …ēdula, on observe la constitution d’un groupement lexical de noms d’oiseaux comprenant ficedula, monedula (voir ce terme), acredula. Pour le suffixe -ula, cf. introduction § 1.7.

L’une des variantes phonétiques du latin a donné, avec un suffixe de « diminutif », le français sarcelle.

51. Rex auium, regaliolus « le troglodyte » ou « le roitelet »

Rēx auium « le troglodyte » ou « le roitelet » est attesté chez Pline ; cette lexie signifie littéralement « le roi des oiseaux ». Elle est concurrencée par le suffixé :

Rēgāliolus, -i M. « le roitelet huppé » et « le roitelet triple-bandeau » (André 1967, p. 138). L’oiseau est dénoté en grec par le terme βασιλίσκος, qui manifeste le même procédé dénominatif que le latin sur le nom du roi comme « l’oiseau royal ».

Le terme est analysable en reg-ali-olus : de rex, regis M. « roi », avec le suffixe adjectival -alis et le suffixe –ulus de « diminutif »30) (sous son allomorphe phonétiquement conditionné -olus).

Chez Suétone dans la Vie de César (Caes. 81,6 : auem regaliolum), l’oiseau est présenté comme un présage annonçant la mort de César : portant un rameau de laurier, il fut mis en pièces par d’autres espèces dans la Curie de Pompée, où eut lieu le lendemain l’assassinat de César. Le roitelet, parce que sa dénomination était sentie comme contenant le nom du roi, symbolisait dans ce contexte précis les ambitions politiques de César, à qui l’on reprochait d’aspirer à la royauté.

Le suffixe de diminutif, bien représenté dans les noms d’oiseaux, peut être justifié ici par le fait que le roitelet fait partie des petits oiseaux.

Une autre dénomination du roitelet est : grēgāriŏlus (attesté dans un glossaire ; « roitelet » selon André 1967, p. 88), parce que l’oiseau se déplace en troupe (grex, gregis « troupe, troupeau »). Le terme est analysable en grēg-āri-ŏlus, comprenant successivement : a) le radical latin grēg- de grēx, grēgis ; b) le suffixe technique productif adjectival -ārius ; c) le suffixe de diminutif –ŏlus (-ulus)31).

Fr. roitelet n’est pas issu directement du latin, mais, par un renouvellement cyclique et le même processus cognitif, il reproduit le même procédé dénominatif sur le nom du roi avec également une formation diminutive.

52. Rustica, rusticula « la bécasse »

Rustica, -ae F. est attesté chez Martial (qui l’oppose à perdix) et son diminutif rusticula, -ae F.32) est mentionné par Pline (HN 10,111 : currunt, ut perdices, rusticulae) parmi les oiseaux qui courent.

Les autres dénominations de la bécasse sont : acceia, scolopax : voir ces termes ci-dessous.

53. Strix, striga « la chouette effraie »

Strix, strigis F. / striga, -ae F. « la chouette effraie » (oiseau nocturne avec des plumes blanches) est un emprunt de signifiant au grec ; le terme est attesté depuis Plaute, Tibulle, etc. ; il est latinisé en striga, -ae depuis Pétrone. L’oiseau est considéré comme funeste parce qu’on pense qu’il annonce la mort, qu’il empoisonne les enfants et les vide de leur sang (Pline HN 11,232 ; Ov. ; etc.). Le cri nocturne et sonore de l’oiseau ressemble, en effet, au râle d’un moribond.

Pour d’autres sortes de hiboux ou de chouettes, voir : bubo « hibou grand-duc » (11), noctua « chouette chevêche » (36), ulula « chouette hulotte » (59), amma « chouette effraie » (67), bufo « hibou grand-duc » (77), gufo « hibou grand-duc » (110).

54. Sturnus « l’étourneau sansonnet »

Sturnus, -i M. « l’étourneau sansonnet » (nom scientifique Sturnus vulgaris) est attesté seulement chez Pline (10,72-73), mais il est ancien et usuel. L’oiseau a un plumage noir ou sombre tirant sur le vert à certains endroits (avec de petites taches jaunes et blanches pour certaines espèces).

André (1967, p. 147-148) propose de considérer cet aspect pointillé comme le trait saillant de la dénomination à partir de : *stor-no-s « étoilé » cf. grec ἀστήρ.

Mais Mallory & Adams (2006, p. 145) rattachent lat. sturnus à une forme i.-e. du nord-ouest *storos, qu’ils traduisent pas angl. « starling », prêtant ainsi la même signification à la forme i.-e. et au terme latin sturnus. Voir pour l’étymologie ci-dessus, introduction § 1.10.2.3.

Fr. étourneau vient du diminutif *sturn-ellus.

55. Struthocamēlus « l’autruche »

Strūthocamēlus, -i M. « l’autruche » est un emprunt de signifiant au grec, dont il conserve les caractéristiques formelles, ce qui en fait un terme savant non intégré.

Le terme est attesté depuis Sénèque ; il s’est substitué au +Ier s. apr. J.-C. à passer marinus, et fut lui-même remplacé ensuite par struthio (André 1967, p. 147). Il est mentionné chez Sénèque, Pétrone (137,4), Pline (HN 10,1-2 ; 10,56 ; etc.).

L’autruche a deux autres dénominations liées à la précédente :

- Strūthiō / strūtiō, -iōnis M. « autruche » : le terme est attesté depuis le +IVe s. apr. J.-C. ; il a remplacé strūthocamēlus. Il est passé dans certaines langues romanes (it. struzzo), où il fut généralement remplacé par auis strutius, auis strutio, d’où anc.-fr. ostruce, fr. autruche.

- Strūti-ānus, -i M. « l’autruche » est tardif, attesté chez Oribase. Le suffixe latin –ānus fut ajouté à strūtiō, -onis M. avec substitution de suffixe : on a -ānus M. à la place de -ōn- M.

56. Tetrao, tetrax « le tétras, le coq de bruyère »

Tetraō, -ōnis M. « le tétras lyre » ou « le petit coq de bruyère » et « le grand tétras » ou « le grand coq de bruyère ». Ce dernier oiseau est mentionné par Suétone (Cal. 22,7) dans une liste d’oiseaux rares sacrifiés dans le temple de Caligula divinisé. L’oiseau est mentionné par Pline (HN 10,56), Suétone (Cal. 22,7), Tertullien (Adv. Marcionem 1,13 : una tetraonis pinnula).

Le terme est un emprunt de signifiant au grec et il semble peu intégré en latin. En grec, le terme est parfois considéré comme hérité de l’i.-e. : Mallory & Adams (2006, p. 143-144) posent i.-e. *teter- pour des oiseaux que l’on chasse, assez grands comme le coq de bruyère ou le faisan, et ils voient des descendants dans le grec τετράων « coq de bruyère », ainsi qu’en celtique, germanique, baltique, slave, iranien et sanskrit (sk. tittira- « perdrix », angl. partridge).

Le terme tetrax, -acis M. « le grand tétras » ou « le grand coq de bruyère » fonctionne comme une variante de tetrao ; il est également emprunté au grec et dénote un oiseau de plaine au pied de l’Apennin (André 1967, p. 152).

57. Turdus « grive »

Turdus, -i M. « grive » est attesté anciennement depuis Ennius ; et Varr. R. 3,2,15 ; Horace ; Pline 10,73 ; Martial. C’est un terme générique pour plusieurs espèces de grives, surtout « la grive litorne », « la grive draine ». Nous savons par Varron qu’on élevait les grives, appréciées en cuisine : cf. turd-arium, -ii Nt. « élevage de grives » (Varr. L. 6,2). Une variante au féminin est attestée dans turda, -ae F. « grive femelle » (Pers.).

La formation est considérée comme onomatopéique (J. André 196, s.u.). Mais Mallory & Adams (2006 p. 145) rattachent lat. turdus à un nom i.-e. du nord-ouest *trosdos qui signifierait déjà « grive ». Ils en rapprochent angl. thrush « grive » ainsi que des formes en baltique et slave. Voir pour l’étymologie ci-dessus, introduction § 1.10.2.3.

Deux autres dénominations de la grive sont bâties sur turdus : turdusturd-ela F.  turd-el-ix F. :

- turdēla, -ae F. « grande grive » (Isidore) est dérivé de turdus « grive » avec un suffixe –ela, qui est peut-être associable au suffixe de « diminutif » : cf. introduction § 1.7. Voir (148).

- turdēlix, -icis F. « grive » attesté chez Varron (L. 6,2) est dérivé de turdela avec un suffixe –ix, -icis F., bien représenté pour la dénomination des oiseaux de petite taille ; peut-être *-la est-il aussi ici le suffixe de « diminutif » usuel pour les noms d’oiseaux : introduction § 1.7. Voir (149).

58. Turtur « tourterelle »

Turtŭr, gén. turtŭris F. « tourterelle » est attesté anciennement depuis Plaute (et Virg. B. 1,59 ; Varr. R. 3,8,1 ; Pline 10,105 ; Ov. ; Mart. ; Juv.). L’oiseau était bien connu et conçu de manière favorable. Le terme est employé pour les deux espèces de tourterelles : « la tourterelle des bois », et « la tourterelle turque » ou « tourterelle à collier ».

Il s’agit d’une dénomination onomatopéique à redoublement imitant le roucoulement de l’oiseau. La dénomination de la tourterelle est également de ce type dans plusieurs langues i.-e. et non i.-e..

Le terme devait être usuel dans la langue parlée à l’époque tardive dans certaines régions puisqu’il est passé dans certaines langues romanes, moyennant certains aménagements ; le diminutif33) en -ella : *turturella est à l’origine de fr. tourterelle, it. tortorella, etc.

59. Vlula « chouette hulotte »

ulula, -ae F. « chouette hulotte » selon André (1967, p. 162) ; Varron (L. 5,75) cite le terme au sein d’une liste d’oiseaux de nuit à serres crochues comme les chouettes (noctua) et le hibou grand-duc (bubo).

Le terme est bâti sur une onomatopée à redoublement reproduisant le cri de la chouette, qui se retrouve dans le verbe ululare. Pour la formation onomatopéique, voir ci-dessus dans l’introduction § 1.5. ; 1.10.2.2. et notamment « d) » pour cet oiseau.

La séquence finale en -ula intégrait le terme dans le groupement lexical des noms d’oiseaux : pour le suffixe, cf. introduction § 1.7.

Bien qu’il s’agisse manifestement d’une onomatopée, Mallory & Adams (2006, p. 143) posent une base i.-e. *h2/3uh1e/olo- « chouette, hibou » (angl. owl), à laquelle ils rattachent angl. mod. owl. Il semble, cependant, que le terme latin ulula soit concerné par Mallory & Adams (2006, p. 143) lorsqu’ils posent avec hésitation (avec un point d’interrogation) une base i.-e. *ulu- « chouette, hibou » (angl. owl), dont ils trouvent des descendants dans lat. ulu©us et sk. ulūka-.

Selon J. André (1967, p. 161), la forme latine est plutôt uluccus avec une géminée, simplifiée ensuite en ulucus, forme attestée dans les dictionnaires étymologiques, mais qui n’est attestée qu’une seule fois en latin, dans Servius, et qui résulte d’une faute du copiste. Le terme uluccus « la chouette hulotte » (Strix aluco) est tardif et de bas niveau de langue et, si l’on en croit la scolie de Berne (ad Virg. B. 8,55 : Vlulae aues… cuius deminutiuum est uluccus, sicut Galli dicunt ; quam auem Galli cauannum uocant), c’est un terme du latin de Gaule. Il s’est conservé en Italie du Nord dans des formes qui supposent un ancien *ŭlūccus.

On voit, d’après la scolie de Berne, que le même oiseau est dénoté par le mot latin cauannus également d’origine gauloise et qui a, dans le passage au français, éliminé les descendants d’ulula. Pour les termes latins empruntés au gaulois, voir ci-dessus, introduction § 1.11.

Pour d’autres sortes de hiboux ou de chouettes, voir : bubo « hibou grand-duc » (11), noctua « chouette chevêche » (36), strix / striga « chouette effraie » (53), amma « chouette effraie » (67), bufo « hibou grand-duc » (77), gufo « hibou grand-duc » (110).

60. Voltur, uolturius, uolturus « le vautour »

uoltur / uultŭr, -uris M. « le vautour » : est attesté anciennement depuis Ennius et Plaute, puis Virgile (En.), Pline (HN 10,19), etc.

1. Place du terme dans le lexique

Le terme uoltur fonctionne comme terme générique pour tous les vautours et dénote plusieurs espèces : « le vautour moine » ou « vautour noir », « le percnoptère d’Egypte », « le vautour fauve ».

2. Place de l’oiseau dans la société

Ce type d’oiseau joue un grand rôle dans la communauté linguistique. Les traits de comportement attribués à ces oiseaux, les vautours en général, ont entraîné l’apparition de sèmes de cruauté et de rapacité et l’emploi du terme pour un trait de caractère « rapace » chez les humains (Sénèque et Martial).

3. Synchronie

Selon certains grammairiens latins, dans une interprétation synchronique, l’oiseau serait dénommé d’après la lenteur de son vol (Isidore de Séville).

4. Diachronie

La plupart des linguistes modernes, dans une perspective diachronique, rapprochent lat. uoltur « vautour » du verbe lat. uellere « arracher », ce qui ferait de uoltur une formation de date latine, à moins que uoltur ne soit fait sur la même base ou « racine » i.-e. que uellere avec addition d’un autre suffixe. Le trait saillant sélectionné serait alors l’attitude de l’oiseau qui déchire les cadavres (cf. Ennius Ann. 138 V. pour uolturus). André (1967, p. 163), qui approuve cette hypothèse par le radical latin signifiant « arracher », estime aussi que ce terme générique pourrait être un emprunt et rappelle qu’on a proposé un emprunt à l’étrusque. C’est probablement la finale en …ur qui a inspiré à certains linguistes un rapprochement avec l’étrusque.

De Vaan (2008, p. 688) ne pose pas une origine i.-e. pour lat. uoltur. Il rappelle que le rapprochement avec uellere est possible et que, dans cette hypothèse, le vautour serait « l’oiseau qui déchire ». Mais il estime que le suffixe -ur- serait alors étonnant. Il mentionne un auteur interprétant uoltur comme un antonyme rimant avec turtur « tourterelle », ce qui conduirait, selon lui, à une forme originelle *welH-tor- « celui qui déchire » comme nom d’agent. Cependant, il reconnaît ne pas adhérer à cette hypothèse.

Mais selon Mallory & Adams (2006, p. 145), lat. uoltur remonterait à une forme i.-e. de l’aire centrale et occidentale : *gwl̥tur « vautour », que ces auteurs retrouvent aussi dans un adjectif possessif gr. βλοσυρ-ῶπις « qui a des yeux de vautour ». Mais l’adjectif gr. βλοσυρός  « effrayant, terrible », qui dans cette hypothèse figurerait au premier terme du composé, est généralement considéré comme d’origine obscure.

Pour l’origine de uoltur, cf. ci-dessus, introduction § 1.10.2.3.

Sur uoltur, thème consonantique en …r- de 3e déclinaison, est bâti uolturus, -i de la 2e déclinaison, qui pourrait être la forme thématisée de uoltur et donc apparaître en synchronie comme une variante morphologique de uoltur :

uolturus, -i M. « vautour » : Enn. Ann. 138 Vahlen : uolturus in spinis miserum mandebat homonem.

La forme uoltur-ius est faite sur uoltur ou uolturus avec l’addition d’un suffixe latin –ius (*-yo-) :

uulturius, -ii M. « vautour » est attesté depuis Plaute (Pl. Truc. 337), puis Lucrèce, Tite-Live ; le terme est employé pour un homme rapace et spoliateur chez Cicéron (Cic. Pis. 38) et Catulle.

Lat. uultur a donné fr. vautour, qui continue à fonctionner comme un terme générique pour les vautours.

Pour d’autres oiseaux de proie, voir : accipiter, acceptor « vautour » (1), aquila « aigle » (6), falco « faucon » (19), miluus / milua « milan » (33), titiunculus « faucon » (144) (19) (38), buteo « buse » (78), sanqualis « aigle » (137).

61. Vpupa « la huppe »

ŭpŭpa, -ae F. « la huppe » (Vpupa epops L.). Le terme est attesté anciennement depuis Plaute (Cap. 1004) et dans toute la latinité.

L’oiseau jouait un rôle important dans la communauté linguistique, qui le connaissait bien. Il est mentionné par Pline HN 10,86. Varron (L. 5,75) met la huppe parmi la série des oiseaux dénommés d’après leur cri. Cf. ci-dessus, introduction pour l’onomatopée et pour l’interprétation varronienne.

Le terme est également considéré aujourd’hui comme une formation onomatopéique à redoublement d’après le cri de la huppe, qui est la séquence [houpoupoup], selon André (1967, p. 163), qui cite des formes en grec (ἔποψ), égyptien, copte, letton, persan, etc. et estime que cette séquence phonique se retrouve dans de nombreuses langues.

Il s’agit d’un procédé cognitif commun à des langues de familles différentes. Les termes ressemblants pour la forme et la dénotation dans les différentes langues i.-e. ne doivent donc pas être considérés comme de simples correspondants hérités34). Le même processus de dénomination, fondé sur la sélection du même trait saillant, s’est opéré dans plusieurs langues parallèlement avec encodage dans les phonèmes de chaque langue.

Cependant, pour le nom de la huppe, Mallory & Adams (2006, p. 143-145) posent une base i.-e. *h1epop- « huppe » (angl. hoopoe), d’où ils font venir lat. upupa « huppe » et grec ἔποπς. Ils reconnaissent néanmoins (p. 145) l’origine onomatopéique de la formation. Pour la discussion, voir ci-dessus, introduction § 1.10.2.2. et en particulier “c)” pour la huppe ainsi que § 1.5. pour la formation onomatopéique en général en latin.


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1) Mais le sens le plus fréquent d’accipere est « recevoir ».
2) Cf. introduction § 1.11.
3) M. DE VAAN (2008, p. 49) rejette avec raison l’étymologie d’aquila « aigle » proposée par Cohen 2004 comme *aku-(a)wi- avec *aku- « rapide » et awi- « oiseau » avec un suffixe de diminutif *-M. DE VAAN (2008, p. 49) rejette avec raison l’étymologie d’aquila « aigle » proposée par Cohen 2004 comme *aku-(a)wi- avec *aku- « rapide » et awi- « oiseau » avec un suffixe de diminutif *-lā.lā.
4) On rapproche lat. arduus « élevé, haut » de lat. arbor « arbre » comme la catégorie élevée parmi les végétaux et, dans le cadre de la grammaire comparée, de : sk. ūrdhva-, gr. ὀρθός « droit, dressé droit », avec des correspondants en celtique (v.-irl., gall., gaul. Arduennae toponyme « les Ardennes »). DE VAAN (2008, p. 52) pose i.-e. *h3rdh-uo- « haut, élevé, dressé droit ».
5) Pour la valeur de lat. quasi chez Isidore de Séville et la notion d’énoncé étymologique : voir MOREL-ALIZON 2012.
6) Pour ce suffixe : cf. introduction § 1.7.
7) Fr. héron M. n’est pas issu du latin ardea. C’est une réfection (XIVe s.) des formes anc.-fr. hairon, heiron (XIIe s.). Il est issu du francique *haigro restitué par le vieux-haut-allemand heigir et le moyen-néerlandais heger ; hairo est attesté en latin médiéval (XIe s.). La forme aigron a donné fr. aigrette.
8) , 9) , 10) , 13) , 14) , 16) , 17) , 24) , 25) , 26) , 28) , 29) , 30) , 31) , 32) , 33) Pour le suffixe, cf. introduction § 1.7.
11) Pour le suffixe -o, -onis M., cf. introduction § 1.7.
12) Cf. aussi un suffixe en -ō, -ĭnis : homo → homun-culus.
15) Pour le procédé de dénomination par la couleur, cf. ci-dessus, introduction.
18) Pour Philomèle : voir BIRAUD & DELBEY 2006.
19) Pour le suffixe –men : J. PERROT 1961.
21) Certaines espèces de rossignol ont un peu de couleur rousse sur la queue.
22) Ce passage l- > r- est attesté dans la même zone géographique dans la forme renunclarius pour lenunclarius « batelier, marin », nom de métier en -arius sur lenunculus « petit bateau, barque ». La forme RENVNCLARIORVM (génitif pluriel) figure dans une inscription récemment découverte par les fouilles d’archéologie sous-marine dans le Rhône : voir CHRISTOL & FRUYT 2009.
23) ANDRÉ 1967, p. 107 : « monēdula est à monēla “l’avertisseuse’” (cf. monēla “avertissement”) comme nitēdula à nidēla.”
27) Dans l’Itala, passer traduit un terme grec et ANDRÉ (1967, s.u.) propose d’y voir un rapace nocturne, comme le hibou grand-duc (bubo), estimant qu’il y eut une erreur de traduction en grec.
34) Les autres termes des langues i.-e. dénotant la huppe et étant de formation onomatopéique sont considérés comme hérités de l’i.-e. par DELAMARRE 1984.