Les noms d'oiseaux en latin

Michèle Fruyt (Université de Paris-Sorbonne, Paris 4)

avec la collaboration de

Mauro Lasagna (Accademia Nazionale Virgiliana, Mantoue)



§ 1. Introduction

1.1. Catégories naturelles et lexique

Les oiseaux sont inclus dans les catégories naturelles, qui offrent des traits caractéristiques aussi bien pour la réalité des entités extralinguistiques que pour la manière dont les entités extralinguistiques sont perçues par la communauté linguistique et pour la manière dont la communauté linguistique lexicalise les traits saillants perçus, élaborant ainsi un système lexical pour dénoter les entités extralinguistiques concernées, c.-à-d. un ensemble de lexèmes lors de la constitution d’un vocabulaire technique.

Pour les lexèmes en usage dans la vie quotidienne de la communauté linguistique, cet ensemble de lexèmes qui constitue le vocabulaire latin d’un domaine d’expérience donné n’est pas rigoureux comme pourrait l’être un système lexical constitué par les sciences modernes.

En premier lieu, les classifications scientifiques en usage dans les sciences de la nature actuellement ont commencé à être établies principalement à la fin du XVIIIe siècle avec les travaux du naturaliste suédois Linné (Linnaeus) d’Upsala. Elles sont devenues ensuite de plus en plus précises, rigoureuses et scientifiques. Les classifications modernes, bien sûr, diffèrent des classifications de l’Antiquité telles celles de Pline l’Ancien pour les textes latins, auteur qui s’inspire largement des textes grecs comme ceux d’Aristote, de Théophraste, etc. Du point de vue du degré de scientificité, les classifications modernes sont des nomenclatures, tandis que les classifications des naturalistes anciens sont des vocabulaires techniques.

En outre les vocabulaires des entités naturelles dans l’Antiquité étaient surtout pratiqués par les gens de la campagne, généralement illettrés, ce qui a deux conséquences : en premier lieu, de nombreuses dénominations en usage chez les gens de la campagne dans les différentes régions et aux différentes époques (selon les variations diatopiques et diachroniques) nous échappent parce qu’elles ne sont pas consignées dans les textes ; en outre, les classifications empiriques des gens de la campagne de l’Antiquité sont fondées sur d’autres critères que celles des naturalistes antiques, ce qui accentue les divergences entre les dénominations latines usuelles et la nomenclature des sciences contemporaines.

En particulier, d’un point de vue linguistique, dans les vocabulaires latins des entités naturelles (plantes, arbres, oiseaux, poissons), il n’existe pas de relation univoque entre une entité extralinguistique donnée et un lexème qui la dénote. Une même entité (définie selon la science moderne) peut avoir plusieurs dénominations en latin et, inversement, un même lexème latin peut servir de dénomination à des entités considérées par la science moderne comme différentes, soit parce que ces entités appartiennent à ce que la science moderne considère comme des espèces différentes (lat. species) à l’intérieur d’un même genre (lat. genus), soit même parce que ces entités, selon les critères de la science moderne, relèvent de genres différents.

Cette absence d’univocité entre unité lexicale et designatum n’est pas propre aux noms d’oiseaux en latin. La même configuration et les mêmes processus se retrouvent pour toutes les catégories naturelles : les noms des plantes et des arbres (la phytonymie), les noms de poissons (l’ichyonymie) et toutes les autres catégories naturelles comme les animaux terrestres domestiques et sauvages (décrits par Varron, Pline l’Ancien, etc.), les phénomènes atmosphériques et climatiques (décrits par Sénèque dans ses Questions naturelles et par Pline l’Ancien), la nature des sols et des terrains ainsi que les éléments du relief (décrits, entre autres, par les agronomes latins : Caton, Varron, Columelle, Pline l’Ancien, Palladius, etc.).

Même si les sciences naturelles modernes ont fait beaucoup de chemin depuis l’Antiquité, il ne faut pas oublier qu’elles se sont constituées à partir des textes des naturalistes antiques et en particulier à partir du vocabulaire qu’elles y ont trouvé. Ce sont donc les unités lexicales qui nous montrent avec la plus grande évidence la dépendance des sciences modernes par rapport au latin.

Cela est clair pour Linné : à la fin du XVIIIe siècle, lorsqu’il établit les fameux « binômes de Linné » en créant de nouvelles dénominations associant un premier terme dénotant le genre (lat. genus) et un second terme dénotant l’espèce (lat. species), il jette les bases d’une véritable nomenclature. Or, pour constituer ces binômes, il reprend les lexèmes employés par Pline l’Ancien, aussi bien pour les lexèmes classificatoires que sont lat. genus « genre » et lat. species « espèce » que pour les dénominations particulières de chaque entité naturelle.

1.2. Termes usuels vs savants dans le vocabulaire des oiseaux

Les auteurs latins nous fournissent un grand nombre de termes savants dénotant des oiseaux, puisque ces auteurs sont eux-mêmes par définition des gens lettrés et cultivés, généralement bilingues en grec et latin. Aussi la plupart de ces termes savants sont-ils des transcriptions graphiques et phonématiques de signifiants à partir des dénominations utilisées en grec ou des dénominations trouvées chez les auteurs grecs dans les passages spécialisés dans ce domaine d’expérience (notamment chez Aristote).

A côté des termes savants, il existait des termes usuels, qui étaient ceux des gens de la campagne, mais il devait y avoir de nombreuses variétés locales dans les dénominations et des régionalismes lexicaux auxquels nous n’avons pas accès. Outre le fait qu’il devait exister des oiseaux différents selon les régions, les dénominations elles-mêmes pour les mêmes oiseaux pouvaient être différentes selon les régions. De surcroît, les gens de la campagne devaient avoir des dénominations « approximatives », puisqu’elles ne distinguaient pas les genres et les espèces comme le fait la science moderne depuis la nomenclature classificatoire mise en place par les naturalistes du XVIIIe et du XIXe siècles.

Nous nous concentrerons ici sur deux sortes de termes : ceux qui ont joué un rôle dans la littérature latine, et ceux dont nous pouvons supposer qu’ils furent usuels dans la langue latine courante. Ils ont donc pu remplir non seulement un rôle lexical au plan linguistique, mais également un rôle dans le savoir partagé de la communauté linguistique et de la société en général. Ils mettent en valeur les oiseaux les mieux connus des hommes et les idées communes, les croyances ou les topoi qui étaient associés à ces oiseaux. Certains oiseaux étaient perçus de manière favorable, de sorte que leurs dénominations pouvaient être employées comme termes de tendresse à l’égard d’un être cher (le pigeon sous ses différentes formes et espèces, le choucas, le moineau ou le petit oiseau dénoté par passer). D’autres oiseaux étaient conçus de manière défavorable comme dangereux et funestes (la chouette effraie) ; leur dénomination pouvait être appliquée à un être humain méchant dont on pensait qu’il présentait les mêmes traits de comportement (la rapacité) que l’oiseau (les vautours ; le milan).

Les noms d’oiseaux peuvent être analysables en latin même par leur caractère morphologique de suffixé (ou, beaucoup plus rarement, de composé), ou bien être inanalysables en synchronie. Sur le plan de la diachronie, on peut détecter pour certains leur formation, leur origine morphologique et phonétique, mais cela n’est pas possible pour d’autres. Le grand nombre des formations onomatopéiques (cf. § 1.5.) donne à ce secteur du vocabulaire des particularités par rapport aux dimensions diachroniques habituelles du lexique latin.

Les identifications des oiseaux que nous utilisons ici sont celles de Jacques André dans son ouvrage de 1967, qui nous a servi de base pour les données des sciences de la nature.

1.3. Propriétés de signifiant

Le vocabulaire latin dénotant les catégories naturelles est instable puisqu’on y observe de nombreuses variations.

Ce sont en premier lieu des variations morphologiques dans le genre grammatical, le même oiseau étant dénommé tantôt par une forme de masculin, tantôt par la forme correspondante de féminin. Le terme auis, -is F., que l’on peut considérer comme remplissant la fonction de terme générique pour cette catégorie d’êtres vivants, est lui-même féminin, ce qui entraîne le genre féminin pour un certain nombre de lexèmes entrant dans ce groupement sémantico-référentiel et cognitif. Numériquement, on constate que le genre grammatical féminin est prédominant au sein des noms d’oiseaux en latin, ce qui est notable en comparaison des autres secteurs du vocabulaire.

Comme les noms de plantes, les noms d’oiseaux offrent en outre de nombreuses variantes phonétiques, liées en partie au fait que les personnes qui connaissaient le mieux les oiseaux étaient les gens de la campagne, illettrés pour la plupart. Les variations phonétiques et phonologiques dans le signifiant des noms d’oiseaux sont en outre fortement accentuées par les dénominations onomatopéiques, qui sont beaucoup plus nombreuses que dans les autres secteurs du vocabulaire.

1.4. Termes empruntés au grec

Les noms d’oiseaux empruntés au grec par simple transcription ou calque grapho-phonologique ou phonétique sont très nombreux. On les trouve surtout dans les passages spécialisés des auteurs latins dressant des listes de noms d’oiseaux, par exemple chez Varron (L. et R.) et Pline l’Ancien.

Varron (L. 5,79,1), dans le passage du livre 5 du De lingua Latina où il nous livre de nombreuses informations sur les oiseaux, cite comme noms d’oiseaux empruntés au grec : querquedula et alcedo en précisant le terme grec d’origine :

  • Varron L. 5,79,1 : Item alia in hoc genere a Graecis, ut querquedula quod κερκήδης, alcedo, quod ea ἁλκυών.
    « Il est encore dans la même famille d’autres noms d’animaux issus du grec : tels querquedula (sarcelle), qui représente κερκήδης, alcedo (alcyon), qui représente ἁλκυών. » (traduction J. Collart, Paris, Belles Lettres,1954)

Comme tous les gens lettrés de son époque, il avait conscience de l’origine grecque de certains termes, mais ce n’était pas le cas des gens illettrés de la campagne, qui représentaient la partie de la communauté linguistique la plus étroitement en contact avec les oiseaux. Dans tous les cas, les termes d’origine grecque, s’ils réussissaient à acquérir une certaine usualité en latin, ont pu connaître des adaptations au latin et des ré-interprétations selon des morphèmes lexicaux latins.

1.5. Les dénominations onomatopéiques

Le fait marquant dans les dénominations d’oiseaux en latin est la forte proportion de termes issus d’onomatopées, ce qui n’est guère étonnant étant donné la nature des entités dénotées. On comprend, en effet, aisément que la caractéristique la plus immédiate chez les oiseaux du point de vue des êtres humains puisse être leur cri : on les entend généralement avant de les voir et on les entend plus souvent qu’on ne les voit.

Les dénominations par onomatopée sont très répandues dans les langues de manière générale, indépendamment des apparentements de ces langues, pour les noms des oiseaux dont le cri est facilement reconnaissable : la pie, le coucou, le coq, le geai, le moineau ou petit oiseau, la huppe, le pivert (ou pic), le hibou, la chouette. Ce statut d’onomatopée, admis par les linguistes modernes comme origine de la base de ces termes, coïncide avec le sentiment linguistique en synchronie, puisque Varron, dans le passage où il traite des oiseaux (cf. ci-dessus pour l’origine grecque), donne une liste de termes spécifiques d’oiseaux dénommés d’après leur cri en précisant qu’il s’agit du procédé le plus usuel de dénomination des oiseaux :

  • Varron L. 5, 75,3 : Primum nomina omnium alites ab alis, uolucres a uolatu ; deinde generatim : de his pleraeque ab suis uocibus ut haec : upupa, cuculus, coruus, irundo, ulula, bubo ; item haec : pauo, anser, gallina, columba.
    « D’abord les termes généraux : alites (volatiles) tiré de alae (ailes) et uolucres (oiseaux), de uolatus (vol). Puis les termes spéciaux et, sur ce point, les oiseaux, en majorité, sont désignés d’après leur cri, tels les suivants : upupa (la huppe), cuculus (le coucou), coruus (le corbeau), irundo (l’hirondelle), ulula (le hibou), bubo (le grand duc) ; de même ceux-ci : pauo (le paon), anser (l’oie), gallina (la poule), columba (le pigeon). »

Ainsi, selon Varron, à côté des termes génériques alites et uolucres, les oiseaux sont-ils principalement dénommés d’après leur cri. Si c’est certainement le cas pour la huppe, le coucou, le corbeau, le hibou, le grand-duc (et éventuellement l’hirondelle), on peut émettre des doutes pour les derniers termes cités par Varron : pauo, anser, gallina, columba.

Il n’est pas étonnant que la communauté linguistique ait cherché à reproduire le cri d’un oiseau par une adaptation d’une réalité phonique perçue à une réalité linguistique constituée d’unités discrètes comme les phonèmes. Cette adaptation est donc, par définition, approximative et elle ne peut que varier selon la nature des phonèmes de chaque langue.

Pour ce qui est du latin, le phonème /k/ en gutturale sourde est particulièrement fréquent dans les bases onomatopéiques ayant formé des noms d’oiseaux (dans la liste ci-dessus de Varron : cuculus, coruus). On le trouve à l’initiale de syllabe, donc en position explosive, la plus sonore et la plus fortement articulée. Parfois ce /k/ est même répété à l’initiale de deux syllabes successives. Le /k/ a dû être perçu comme une consonne particulièrement apte à reproduire les sons secs et percutants produits par les oiseaux. On trouve un seul /k/ à l’initiale d’une syllabe en position intérieure explosive dans pīcus, -i M. « le pivert, le pic » et pīca, -ae F. « la pie ». On rencontre deux phonèmes /k/ à l’initiale de deux syllabes successives en position forte explosive dans ciconia « cigogne », cucūlus « coucou ». Deux noms de la caille sont faits sur ce modèle avec deux fois le phonème /k/ dans des positions syllabiques différentes : cŏăcŭla, -ae F. « caille » (attesté dans un glossaire, le terme a donné fr. caille) et cocturnix « caille ».

Le phonème /p/ en labiale sourde est aussi employé dans les mêmes positions phonétiques à l’initiale de syllabe dans pipio, pipiunculus, upupa.

Le phonème /b/ en labiale sonore est à l’initiale dans būtiō (-onis M.) « le butor étoilé » parce que le cri de l’oiseau, particulièrement notable, ressemble à des beuglements de bovins, selon André (1967 p. 46 : « le cri du butor étant u-houmb répété quatre fois »). Les autres dénominations reçues par cet oiseau en latin et en français vont dans le même sens avec la sélection du même trait saillant extralinguistique. Mais le trait fut encodé d’une autre manière, non par une onomatopée, mais par une dénomination métaphorique fondée sur la ressemblance avec le cri du bovin mâle : on a donné à l’oiseau le nom taurus « taureau » en latin, et fr. dial. bœuf d’eau, bœuf des marais, mugisseur en français.

Le phonème /g/ en gutturale sonore a servi également dans des dénominations onomatopéiques d’oiseaux en latin, par exemple dans galgulus, où /g/ figure à l’initiale des deux premières syllabes dans la position déjà observée pour /k/, et où il est associé avec la liquide /l/, attestée deux fois dans le même mot. La liquide /l/ est également par deux fois à l’initiale de syllabe dans ulula. On la trouve fréquemment à l’initiale de la dernière syllabe des noms d’oiseaux (… la F., …lus M.).

Pour ce qui est des voyelles, les timbres u et i sont les plus fréquents. Le timbre i correspond à un cri aigu et plutôt à celui de petits oiseaux (aigu et assez faible). Le timbre u correspond à des sons plus volumineux et plus graves. Chaque timbre peut présenter une variante courte et une variante longue, de sorte que les phonèmes qui encodent ces sons sont: /u/, /u:/, /i/, /i:/.

Ces formations donnent l’impression d’un « redoublement » linguistique et l’on comprend, de ce fait, que J. André considère ces séquences phonétiques comme un cas particulier de redoublement. Mais il ne s’agit pas d’un phénomène morphologique comme le sont habituellement les redoublements. Il s’agit d’un phénomène de répétition d’une suite phonique de sons enchaînés. Cette séquence phonique est encodée dans une reproduction phonématique à l’aide d’unités discrètes et fonctionnelles. Il y a donc un saut qualitatif entre les deux réalités sonores.

1.6. Autres traits saillants dénominatifs

Si la sélection du trait saillant sonore du cri des oiseaux est caractéristique des noms d’oiseaux, les autres traits saillants dénominatifs sont partagés avec d’autres domaines des catégories naturelles. C’est le cas de la couleur, trait saillant bien représenté dans les noms de plantes et de poissons. La couleur arrive en second lieu pour les oiseaux comme trait saillant, loin derrière le cri.

Pour le blanc de la tête du foulque (sur fond noir, puisque le reste du corps est noir), on a fulica (fulix), si le terme vient bien d’une base i.-e. signifiant « blanc » (cf. ci-dessous § 1.10). La couleur du son (partie des céréales, enveloppe des grains) a dû servir pour l’oiseau appelé furfurio, terme formé avec le suffixe -ō, -ōnis M. sur furfur, -uris M. « son (de la farine), tégument des céréales » (pour ce suffixe, cf. ci-dessous § 1.7.).

Le nom du pigeon columbus, -i M. et celui de la colombe columba, -ae F. pourraient provenir d’une base i.-e. dénotant la couleur bleue ou gris-bleu si ces deux termes ont pour correspondants dans d’autres langues i.-e. : v.-prussien golimban « bleu », lituanien gelumbė̃ « tissu », russe gólub « pigeon, colombe », pour lesquels de Vaan (2008, p. 127, s.u. columba) pose i.-e. *ge/ol-o/embi/o- « bleu », puis « colombe » (cf. ci-dessous § 1.10). Selon ce même auteur, lat. palumbēs « colombe sauvage » a pu remplacer un ancien *palēs « colombe de couleur gris-bleu » refait avec la finale de columba. Ainsi, selon de Vaan (2008, p. 442), dans palumbes, -is M. F. et la variante morphologique palumbus, le pigeon sauvage pourrait-il être dénommé d’après sa couleur : derrière une base lat. pall- / pal- présente aussi dans le verbe pallēre « être d’une (mauvaise) couleur pâle, gris-bleu », on pourrait avoir dans ce terme le même suffixe que dans columba « colombe ».

Le loriot est un « oiseau jaune » dans ses dénominations latines galbus, galbulus, galbeolus, galgulus, sur l’adjectif galbus, -a,-um « jaune, jaune-vert clair ».

1.7. La formation des mots : les suffixes

Le vocabulaire des oiseaux est conforme à ce que nous savons par ailleurs du lexique latin : un grand nombre de termes sont des suffixés et l’on rencontre peu de composés. Les suffixes les mieux représentés pour former des noms d’oiseaux sont :

a) le suffixe de « diminutif », pour des oiseaux de petite taille (caille, ortolan, moineau), mais également pour d’autres oiseaux, figure dans 1/3 des lexèmes que nous avons étudiés :

- cŏăcŭla, -ae F. « caille » (17), sur une onomatopée  (> fr. caille).

- auis, -is F. « oiseau en général » a un diminutif auicula, -ae F. « petit oiseau » (8).

- auca (< *auica) « oie, oiseau » (9) a un diminutif aucella (10).

- terraneola (2) ; ardiola (7) ; peut-être aquila (6) ; cardellus (12) ; cornicula (15) ; quacula (17) (132) ; quaquara (17) (133) ; quaquila (17) (134) ; cuculus (18) est une onomatopée, mais la séquence finale est homophone du suffixe diminutif -ulus ; ficedula (20) ; fringillus / -a (21) ; pullus (23) ; pullicenus (23) ; pullitra (23), graculus est une onomatopée mais la séquence finale est homophone du suffixe diminutif -ulus (25) ; lusciniola (28) ; mergula (30) ; mergulus (30) ; merula (32) est une onomatopée, mais la séquence finale est homophone du suffixe diminutif en -ula ; monedula (34) fait partie du groupement lexical en … edula, mais la séquence finale fait penser au suffixe diminutif -ula ; motacilla (35) pourrait comporter un suffixe de diminutif ; palumbulus (38) ; parrula (39) ; querquedula (50), querquidula (50) ; cercedula (50) ; quercedula (50) ; regaliolus (51) ; gregariolus (51) ; rusticula (52) ; peut-être turdela (57) et turdelix (57) ; ulula est une onomatopée, mais la séquence finale est homophone du suffixe diminutif -ula (59) ; acredula (64) ; galbeolus (101) ; galbulus (102) ; galgulus (104) ; pipiunculus (124) ; titiunculus (144).

b) le suffixe –ō, -ōnis M. (-ōn-) et sa variante –iō, -iōnis M. (pour ce suffixe : cf. F. Gaide 1988) : il s’ajoute à une onomatopée (cf. frĭtinnīre « gazouiller », frĭgūtīre « chanter » pour le pinson, « caqueter ») dans : frĭsĭō « gros-bec » (97), et à un substantif (furfur) dans : furfuriō (99).

On le trouve aussi dans : pugio (2) ; bubo (11) ; bufo (11) ; gufo (11) ; falco (19) ; opilio (35) ; buteo (78) ; butio (79) ; capo (81) ; pipio (123) ; porphyrio (126) ; strut(h)io (139) ; titiunculus (144) suppose *titio ; truo (147).

Ce suffixe n’est pas propre aux noms d’oiseaux : il forme aussi des noms de poissons (cf. lat. gobio, -ionis1) > fr. goujon : avec un suffixe latin -io), de plantes et d’animaux, en latin comme en français (fr. hérisson, poisson, héron).

c) -īx, -īcis F. :

- cornīx, -īcis F. « corneille » (15) (cf. lat. coruus, -i M. « corbeau » ; gr. κορώνη).

- cōturnīx, -īcis F. (17) « caille » (onomatopée : cf. cŏăcŭla, -ae F. « caille »).

- perdīx « perdrix » (43).

d) -ĭx, -ĭcis F. :

- fulĭx (variante fulica).

e) Les suffixes de noms d’agent M. :

- en -tor, -toris M. : acceptor (1), frondator (98).

- en -ulus, -i M. : tremulus (35) ; et -ula au F. : cauda tremula (35).

1.8. Les termes génériques

Les termes génériques pour les oiseaux selon Varron (L. 5,75,3) sont alites et uolucres :

  • Varron L. 5, 75,3 : Primum nomina omnium alites ab alis, uolucres a uolatu.
    « D’abord les termes généraux : alites (volatiles) tiré de alae (ailes) et uolucres (oiseaux), de uolatus (vol). » (traduction J. Collart, Paris, Belles Lettres, 1954)

Mais ces deux termes sont plutôt poétiques et le terme générique usuel est auis, -is F., qui est ancien (attesté depuis l’époque archaïque : Naevius, Plaute, etc.) et usuel. Autour de lui s’est formé tout un groupement de mots par suffixation, composition et agglutination. On trouve au- associé à auis « oiseau » en premier terme de composé dans les composés suivants :

- au-ceps « oiseleur » littéralement « qui attrape les oiseaux » avec en second terme de composé le radical latin cap- (cf. le verbe capio « prendre ») sous la forme cep- phonétiquement conditionnée ; sur ce substantif sont bâtis le verbe dénominatif aucupare /-i « faire le métier d’oiseleur, chasser les oiseaux » et le substantif aucup-ium « le fait d’attraper les oiseaux » ;

- au-spex littéralement « celui qui observe les oiseaux » avec le radical latin spec- en second terme de composé, présent également dans le verbe specio « regarder attentivement, observer » ; pour le premier terme de composé, on peut poser *awi-spec- avec en premier terme le nom de l’oiseau comme thème en i (comme le fait Beekes 1995, p. 168, qui pose *awi-spek-) ; sur ce substantif sont bâtis auspicium « le fait d’observer les oiseaux » et le verbe dénominatif auspicare / -i « observer les oiseaux, prendre les auspices ».

Lat. auis, -is F. est un terme générique hérité au sens d’« oiseau » en général, avec un correspondant en ombrien. La forme i.-e. avait déjà ce sens générique, sens générique conservé en sanskrit (sk. vay- M. « oiseau », nom. sg. veḥ / viḥ), en avestique, en arménien. Mais certaines langues en ont fait un terme spécifique : le celtique (en m.-gall. et m.-bret.) l’a au sens de « canard », tandis que le grec αἰετός signifie « aigle » ; les descendants du terme ont également pu dénoter le pigeon ou la colombe, le poulet dans différentes langues i.-e. (Mallory & Adams 2006, p. 143).

Au plan morphologique, on pose :*awi-s (Delamarre 1984, p.139), i.-e. *haewei- « oiseau » (Mallory & Adams 1997, p.66-67 ; Mallory & Adams 2006, p. 143), i.-e. *h2eu-i- (de Vaan 2008, p. 65-66).

1.9. Termes spécifiques

Mais auis, terme générique, a aussi servi à former plusieurs dénominations spécifiques dénotant des oiseaux divers. Du point de vue linguistique, ces termes sont des suffixés comme le diminutif auicula « petit oiseau » (Varron), ou des lexies complexes, où ce substantif est déterminé par différents adjectifs : auis Afra, carystia, circanea, clamatoria, cliuia, Diomedia, Hercynia, incendiaria, noua, Phasiana, prohibitoria, tarda.

Un autre terme spécifique dérivé d’auis est le substantif auca, -ae F. « oie » (tardif, attesté chez Avianus et dans des glossaires). En effet, auca peut être une forme syncopée de lat. *auica (syncope du i bref en syllabe ouverte posttonique). Par rapport à la base de suffixation aui-, *auica contient le suffixe *- F., attesté par ailleurs en latin pour d’autres substantifs dénotant des entités naturelles concrètes au sens de « sorte d’oiseau ». On a un suffixe -āca approximatif dans le nom de plante lingulāca « scolopendre » (sur lingua « langue », *lingula « sorte de langue »). On a aussi des suffixes en gutturale sourde dans -ex,-icis et -ix, -icis péjoratifs (pour ces suffixes en *-k-, cf. M. Fruyt 1986).

Lat. auca F. « oie » a donné par la voie phonétique anc.-fr. oe, oue « oie » (XIIe s.) ; ce terme de l’anc.-fr. a ensuite été refait en fr. oie par analogie de la première syllabe de fr. oiseau (Le Grand Robert 2000).

Sur auca F. est formé le diminutif en -ella F. : aucella, -ae F. « petit oiseau » (terme employé pour plusieurs espèces de petits oiseaux, tels l’ortolan, la caille, le râle) attesté chez Varron (L. 8,79) et Apicius (18). Une variante en -ellus M. (glossaires) avec changement de genre grammatical est attestée dans aucellus M. « petit oiseau, moineau », qui a donné anc.-fr. oisel, puis oiseau, refait d’après le pluriel oiseaus (XIIe s.).

Après avoir cité alites et uolucres comme des termes génériques, Varron donne une liste de termes spécifiques d’oiseau dénommés d’après leur cri :

  • Varron L. 5, 75,3 : Primum nomina omnium alites ab alis, uolucres a uolatu ; deinde generatim : de his pleraeque ab suis uocibus ut haec : upupa, cuculus, coruus, irundo, ulula, bubo ; item haec : pauo, anser, gallina, columba.
    « D’abord les termes généraux : alites (volatiles) tiré de alae (ailes) et uolucres (oiseaux), de uolatus (vol). Puis les termes spéciaux et, sur ce point, les oiseaux, en majorité, sont désignés d’après leur cri, tels les suivants : upupa (la huppe), cuculus (le coucou), coruus (le corbeau), irundo (l’hirondelle), ulula (le hibou), bubo (le grand duc) ; de même ceux-ci : pauo (le paon), anser (l’oie), gallina (la poule), columba (le pigeon). » (traduction J. Collart, Paris, Belles Lettres, 1954)

Puis il ajoute une liste d’oiseaux dénommés d’après d’autres caractéristiques :

  • Varron L. 5, 76,1-4 : (1) Sunt quae aliis de causis appellatae, ut noctua, quod noctu canit ac uigilat, lusciniola, quod luctuose canere existimatur atque esse ex Attica Progne in luctu facta auis. (2) Sic galeritus et motacilla, altera quod in capite habet plumam elatam, altera quod semper mouet caudam. (3) Merula, quod mera, id est sola, uolitat ; contra ab eo graguli, quod gregatim, ut quidam Graeci greges γέργερα. (4) Ficedulae et miliariae a cibo, quod alterae fico, alterae milio fiunt pingues.
    « Il y en a qui tirent leur appellation d’autres motifs : ainsi la chevêche (noctua), c’est parce qu’elle veille et se fait entendre de nuit (noctu), le rossignol (lusciniola), parce que, selon la croyance, il chante douloureusement (luctuose) et n’est autre que Prognè l’Athénienne, métamorphosée en oiseau dans sa douleur (luctus). De même l’alouette huppée (galeritus) et le hoche-queue (motacilla), c’est parce que la première a sur la tête une plume qui se dresse, le deuxième parce qu’il hoche (mouet) la queue sans arrêt. Le merle (merula) est ainsi nommé parce qu’il vole mera, c’est-à-dire sola (tout seul) ; à l’inverse les geais (graguli), c’est parce qu’ils volent en bande (gregatim), de même que certains Grecs appellent ces bandes (greges) γέργερα. Les becfigues (ficedulae) et les ortolans (miliariae) sont nommés d’après leur nourriture, car ils s’engraissent, les premiers avec des figues (ficus), les seconds avec du mil (milium). » (traduction J. Collart, Paris, Belles Lettres, 1954)

Ces interprétations synchroniques de Varron, pour la plupart, sont encore celles que nous pouvons avoir aujourd’hui pour l’origine diachronique de ces termes et leur procédé de formation : le nom de la chouette noctua, -ae F. peut être bâti sur celui de la nuit (noct- : nox, noctis) puisque la chouette est un oiseau nocturne, qui chasse la nuit. On peut suivre également l’interprétation synchronique de Varron pour les termes galeritus, motacilla, ficedula, miliaria (voir ces termes ci-dessous), mais il est difficile de le suivre pour merula, gragulus ou graculus. Ce dernier lexème est généralement interprété aujourd’hui comme une onomatopée.

1.10. Etymologie indo-européenne

1.10.1. Les noms d’oiseaux d’origine i.-e.

Le latin a conservé quelques termes indo-européens dénotant des oiseaux, même s’il en a conservé moins que certaines langues comme le sanskrit. Sur une quarantaine de dénominations i.-e. des oiseaux (selon Mallory & Adams 1997, p. 66), il n’en reste en latin que quelques unes.

Comme l’attribution des dénominations par les différentes langues est fondée sur des critères cognitifs, sensoriels et perceptifs, il est difficile d’accéder à des identifications parfaites. Telle communauté linguistique à telle époque a pu donner le même nom à deux oiseaux qu’elle considérait comme identiques parce qu’ils avaient des points communs jugés importants sur le plan auditif ou visuel (leur cri, leur couleur, leur forme, leurs habitudes, etc.), alors que nous les classifions aujourd’hui comme deux espèces ou genres différents.

Mallory & Adams (1997, p. 66) signalent par exemple qu’en Inde anciennement le cygne et l’oie (et peut-être le héron) étaient interprétés comme le même oiseau puisqu’ils portaient le même nom (sk. haṃsa-), le trait saillant sélectionné étant leur couleur blanche et leur long cou. Les mêmes auteurs citent des cas dans certaines langues où la même dénomination s’applique à l’aigle (angl. eagle) et à la mouette (ou goéland, sterne ; angl. gull) ou encore au plongeon (angl. loon) et au faucon (angl. falcon). En effet, selon ces mêmes auteurs, la base i.-e. *ker- regroupe, dans la plupart des langues i.-e., les dénominations du corbeau (angl. crow), du grand corbeau (angl. raven), de la corneille (angl. crow), du choucas (angl. jackdaw), du merle noir (angl. blackbird) et même de l’oiseau petit ou moyen de couleur sombre comme l’étourneau sansonnet (angl. starling), ces oiseaux offrant tous la couleur noire ou une couleur sombre. Ces auteurs précisent qu’au contraire, en anglais contemporain, on a un groupe d’oiseaux dénommés par angl. sparrow (« moineau » ; nom scientifique Passer) pour une pluralité de petits oiseaux allant du angl. chickadee « mésange » jusqu’au finch « pinson ».

En outre, les déplacements de valeur sémantique référentielle pour un même terme sont fréquents à l’intérieur d’une même langue. Les mêmes auteurs signalent que, dans certaines langues i.-e., le terme dénotant la chouette ou le hibou (angl. owl) s’appliqua au choucas (angl. jackdaw), que la dénomination de l’aigle (angl. eagle) passa au milan (angl. kite), et celle du pivert (angl. woodpecker) au geai (angl. jay). Il faut donc supposer que des traits saillants communs avaient été perçus entre ces oiseaux : la rapacité pour l’aigle et le milan, la couleur verte et bleue des plumes des ailes pour le pivert et le geai.

Seuls quatre termes i.-e. ont survécu avec la même valeur sémantique dans au moins cinq lexiques dans les langues i.-e. selon Mallory & Adams (1997, p. 66) : les noms i.-e. de la grue, de l’oie, de l’aigle et du canard :

- i.-e. *ger- « grue » (angl. crane). La grue est connue avec des dénominations issue de cette forme en celtique, italique (lat. grus), germanique, baltique, grec, arménien, iranien.

- *ĝhan-s « oie » (angl. goose) ; le nom de oie i.-e. se retrouve en celtique, italique (lat. anser), germanique, baltique, slave, grec, iranien et sanskrit.

- *h3er- « aigle » (angl. eagle). La dénomination de l’aigle est issue de cette forme i.-e. en celtique, germanique, baltique, slave, hittite. Mais le latin a conservé la forme i.-e. dans son sens générique originel : lat. auis « oiseau ».

- *haenhat- « canard » (angl. duck) ; le canard est dénommé à partir de cette forme i.-e. en italique (lat. anas), germanique, baltique, slave, grec et sanskrit.

Ainsi, dans ce peloton de tête des dénominations i.-e. conservées dans les langues particulières, le latin aurait-il conservé les noms de la grue (lat. grus), du canard (lat. anas), de l’oie (lat. anser) pour les mêmes oiseaux avec maintien de la même valeur sémantique spécifique. En outre, le latin a conservé aussi la base i.-e. qui est citée pour le nom de l’aigle dans la liste précédente, mais dont le sens ancien est « oiseau » comme terme générique et le latin l’a conservé sous son sens ancien de terme générique pour l’oiseau en général (lat. auis : voir ci-dessus § 1.8.). Le latin s’est donc montré particulièrement conservateur pour ces quatre dénominations fondamentales.

Derrière ces dénominations i.-e. héritées, Mallory & Adams (1997, p. 67) mentionnent un second groupe de termes conservés dans 2, 3 ou 4 langues i.-e. :

- Le nom i.-e. hérité du « merle noir » (angl. blackbird) est conservé en celtique, italique (lat. merula), germanique.

- Le nom i.-e. du « coq de bruyère » ou « grand tétras » (angl. capercaille, capercaillie, capercailzie) se retrouve en germanique, baltique, grec.

- La « foulque » (angl. coot) et plus précisément la « foulque macroule » a une dénomination i.-e. héritée conservée en italique (lat. fulica, fulix), germanique, grec.

- Le nom i.-e. du « faucon » (angl. falcon, hawk) est prolongé en italique (lat. falco), germanique, slave.

- Le « choucas » (angl. jackdaw) conserve une dénomination d’origine i.-e. en baltique, slave.

- La dénomination i.-e. du geai (angl. jay) serait conservée en italique, germanique, grec.

- Le milan (angl. kite) a une dénomination d’origine i.-e. en grec, arménien.

- La pie (angl. magpie) : baltique, slave.

- La chouette ou le hibou (angl. owl) : celtique, germanique.

- Le faisan (angl. pheasant) : slave, iranien.

- La caille (angl. quail) : grec, sanskrit.

- Le petit oiseau de couleur très sombre : « l’étourneau sansonnet » (angl. starling ; nom scientifique Sturnus vulgaris) aurait une dénomination d’origine i.-e. conservée en italique, germanique.

- La cigogne (angl. stork) : germanique, arménien, hittite.

- La grive (angl. thrush) aurait un nom hérité de l’i.-e. en italique, germanique, baltique, slave.

En outre, selon Mallory & Adams (1997, p. 67), un groupe lexical important comporte des termes faits dans les langues particulières sur une base signifiant « produire un son rauque » ou sur un nom de couleur : cela serait bien attesté pour les noms de la colombe (angl. dove), du pigeon (angl. pigeon), du pinson (angl. finch), du moineau (angl. sparrow), du vautour (angl. vulture), de la mouette et d’autres oiseaux semblables comme le goéland et le sterne (angl. gull).

Enfin, Mallory & Adams (1997, p. 67) mentionnent le groupe des termes fondés sur des onomatopées, dont ils estiment (à juste titre) qu’ils ne sont pas hérités de l’i.-e., mais qu’ils ont au contraire été créés dans les langues individuelles, par exemple la séquence onomatopéique qu’ils notent : *ker-, *kor-, *kr̥- pour le corbeau (angl. crow ; cf. lat. coruus « corbeau »). Ils présentent aussi les dénominations du coucou et de la huppe comme des « re-créations onomatopéiques indépendantes ». Néanmoins, dans Mallory & Adams 2006 (p. 143-144), les onomatopées sont posées comme de date i.-e. et passées par héritage dans les langues i.-e. particulières. Voir la discussion ci-dessous § 1.10.2.2.

Il existe aussi, selon ces auteurs, de nombreux noms d’oiseaux résultant de créations dans chaque langue individuelle et fondés sur d’autres critères que les onomatopées, ce qui est une situation fréquente dans les langues i.-e. pour la colombe et le pigeon.

Ces dénominations montrent quels étaient les oiseaux importants pour les diverses communautés linguistiques : les oiseaux qu’il est nécessaire de dénommer pour communiquer à l’intérieur de cette communauté. Ce sont les oiseaux de proie, dont il faut se protéger pour préserver les troupeaux (vautours, aigles, buses, faucons, etc.), les oiseaux particulièrement remarquables par leur forme inhabituelle et très caractéristique, qui frappe la vue, ou / et par leur couleur (la grue, la cigogne, le héron), leurs habitudes (la cigogne, le pivert). Ce sont aussi les oiseaux domestiques (canard, oie, poule, etc.) ainsi que les oiseaux que l’on chasse et que l’on mange (angl. gamebirds ; coq de bruyère, perdrix, faisan). Certains d’entre eux furent d’abord chassés, puis élevés et engraissés pour être mangés (pigeon, caille, sarcelle, ortolan, etc.). Les corvidés sont également très présents dans les lexiques des langues i.-e. et dans la conscience linguistique de ces communautés si l’on en juge par la présence régulière de dénominations : ce sont des oiseaux assez gros et de couleur noire, souvent observés, qui sont facilement reconnaissables, et donc proches de l’homme, et que l’on range souvent dans la même catégorie et sous la même dénomination : le corbeau, la corneille, le choucas, et même le merle noir. En outre, toutes les langues ont une ou plusieurs dénominations pour les oiseaux nocturnes et en particulier la chouette et le hibou, qui portent souvent la même dénomination et ne sont donc pas distingués dans la vie quotidienne. De même beaucoup de langues ont un terme générique qui regroupe divers petits oiseaux (en latin passer).

1.10.2. Les noms d’oiseaux en latin d’origine i.-e.

1.10.2.1. Origine indo-européenne

De même que le terme générique auis « oiseau » fut hérité par le latin, certains noms d’oiseaux latins fonctionnant comme des termes spécifiques pour des oiseaux particuliers peuvent être hérités de l’i.-e. (cf. le § 1.10.1 précédent).

Les termes suivants sont considérés comme hérités par le latin avec des correspondants dans d’autres langues i.-e. :

- lat. anser (-eris) M. « l’oie » (angl. goose) ; i.-e. *ghans (Delamarre 1988, p. 139) ; *ĝhan-s (Mallory & Adams 1997, p. 66-67) ; i.-e. *ĝhh2ens (nominatif), *ĝhh2ns-os (génitif) selon de Vaan 2008, p. 44. Mallory & Adams (2006, p. 144) rappellent qu’on a proposé un rapprochement avec la « racine » i.-e. ĝhan- angl. « gape, yawn » : cf. WH s.u. ; J. André (1967, p. 29) considère, effectivement, que le terme latin est peut-être apparenté à gr. χαίνω « ouvrir la bouche, bailler », procès appliqué aux oies lorsqu’elles jacassent. Mais la forme lat. *hanser phonétiquement attendue dans cette hypothèse étymologique n’est pas attestée en latin, phénomène qu’on a expliqué par une analogie avec le nom du canard lat. anas ou bien par l’emprunt d’une forme rurale dialectale (EM ; Ernout 1929, p. 109).

- lat. fulica, -ae F. « la poule d’eau, la foulque » (angl. coot), en particulier « la foulque macroule » à tache blanche sur la tête (M. Fruyt 1986) est généralement rattaché à la « racine » i.-e. *bh- « blanc ». Cette « racine » i.-e. de la couleur blanche est posée par de Vaan (2008, p. 248) sous la forme *bhe/olH-. Acceptant cette étymologie, Delamarre (1984, p. 139) rapproche : sk. balākā F. pour bhal- « cigogne » ; gr. φαληρίς « poule d’eau » ; v.-h.-a. belihha « poule d’eau ».

Mais Mallory & Adams (2006, p. 145) considèrent que lat. fulica, grec φαλαρίς, v.-h.-a. belihha remontent à un mot i.-e de l’aire occidentale et centrale et posent une forme *bhel- « foulque » sans allusion à la « racine » signifiant « blanc ».

D’un autre côté, de Vaan 2008, p. 248 estime que l’origine de fulica et fulix est obscure, parce que nous ne savons pas si le terme latin renvoie à un oiseau caractérisé par la couleur blanche. Cependant, selon l’avis de J. André (1967, s.u.), qui est fondé sur l’examen des textes latins, fulica dénote bien « la foulque macroule », appelée « la poule d’eau » dans la langue usuelle, et cet oiseau est bien caractérisé par le contraste entre une callosité blanche au-dessus du bec et un plumage noir sur le reste du corps. Quand on voit l’oiseau, on comprend bien que le trait saillant sélectionné ait été la zone blanche sur la tête. Pour d’autres interprétations de latinistes allant dans le sens de J. André, voir ci-dessous s.u. fulica.

- lat. anas, gén. anatis (anitis) « canard » (angl. duck) ; i.-e. *anHtī selon X. Delamarre (1984, p. 138) ; i.-e. *haenhat- selon Mallory & Adams (1997, p. 66-67) ; i.-e. *han̥hat- selon Mallory & Adams (2006, p. 143) ; de Vaan (2008, p. 41) pose i.-e. *h2enh2-ti- « canard ». On cite des correspondants avec le même sens en sanskrit, grec, germanique (v.-h.-a. ; all.-mod. Ente ; vieil-islandais), lituanien, vieux-slave. 

- merula, -ae F. “merle (noir)”. On évoque une origine i.-e. (Delamarre 1984, p. 140 ; Mallory & Adams 1997, p. 66-67 ; André 1967, p. 104) pour le nom du « merle noir » (angl. blackbird). Delamarre (1984, p.140) pose *(a)mesl- “merle” comme un mot i.-e. occidental avec *mesula > lat. merula ainsi que des correspondants celtiques et germaniques. Mallory & Adams (2006, p. 145) voient dans le terme latin merula également un descendant d’un terme i.-e. du nord-ouest : i.-e. *haemes-l- « merle noir » (angl. blackbird). De Vaan (2008, p. 375-376) part d’une base i.-e. signifiant “l’oiseau noir” avec des correspondants en celtique et germanique et, pour le latin, il suppose une forme ancienne *mesVl-. Mais il fait état d’une autre opinion, selon laquelle le terme serait un emprunt à une langue de substrat, non indo-européenne, du fait que les formes germaniques commencent par une voyelle a-.

1.10.2.2. Origine onomatopéique

Les termes onomatopéiques, qui constituent le plus gros contingent en latin dans les dénominations des oiseaux, peuvent ressembler à des termes d’autres langues sans pour autant être hérités2). En effet, le même cri du même oiseau peut avoir été interprété de manière semblable parallèlement dans plusieurs langues à plusieurs époques et dans plusieurs régions. La preuve en est que les spécialistes des noms d’oiseaux (par exemple J. André 1967) retrouvent des séquences phonétiques semblables pour un cri donné dans des langues qui n’appartiennent pas à la famille indo-européenne. Mallory & Adams (2006 p. 143-144) reconnaissent aussi que ce phénomène relevant de l’onomatopée dépasse les frontières des familles de langues : ils signalent que le nom du coucou est présent sous des formes semblables dans des langues non i.-e. comme l’akkadien et le turc. Dans le domaine des oiseaux, les ressemblances des dénominations sont souvent le résultat de processus cognitifs.

Mallory & Adams (2006, p. 143) citent une forme i.-e. *pipp- « jeune oiseau, oisillon », dont ils estiment trouver des représentants dans lat. pipō, gr. πῖπος, sk. pippakā-. Cependant, J. André (1967, p. 130) mentionne pour le latin une forme lat. pīpiō (-iōnis) M.3) comme formation onomatopéique dénotant le pépiement de l’oisillon, à rapprocher des verbes dénotant le même bruit lat. pīpīre, pīpāre, pīpiāre, pīpilāre « pépier » (gr. πιππίζω »pépier »)4). Puisqu’il s’agit clairement d’une base onomatopéique, le caractère hérité est discutable, le même bruit produit par le même oiseau ayant pu être adapté en linguistique par une séquence de phonèmes semblable (selon les phonèmes de la langue) à différentes époques et dans différentes langues. Ce point de vue sur la nature linguistique et diachronique des dénominations à base onomatopéique est partagé par Mallory & Adams 1997, p. 67 (cf. ci-dessus § 1.10.2.2. et note 2).

La même situation peut s’appliquer à d’autres noms d’oiseaux de nature onomatopéique (le corbeau, le coucou, la huppe, la chouette ou le hibou, le pivert et la grue) :

a) le nom du corbeau : Mallory & Adams (2006, p. 143) posent une base i.-e. *kVr-C- pour « le corbeau » (angl. crow) et « le grand corbeau » (angl. raven), dont ils voient des représentants dans lat. coruus « corbeau » et angl. rook « corbeau freux ». Mais, en même temps, Mallory & Adams (2006, p. 144) affirment que le mot i.-e. est clairement onomatopéique, attesté en italique (cf. latin), germanique, slave, grec (κόραξ), sanskrit (sk. karaṭa- et karāva-).

b) le nom du coucou : Mallory & Adams (2006, p. 143-144) posent une base i.-e. *kukū « le coucou », qu’ils retrouvent dans lat. cucūlus et anglais moderne cuckoo « coucou ». Ils estiment que le mot est clairement onomatopéique et ils le retrouvent non seulement en latin, mais aussi en celtique, germanique, baltique, slave, grec, arménien, indo-iranien. Ils reconnaissent que des termes semblables se retrouvent aussi dans des langues non indo-européennes, en akkadien et en turc.

c) le nom de la huppe : Mallory & Adams (2006, p. 143-145) posent une base i.-e. *h1epop- « huppe » (angl. hoopoe), d’où ils font venir lat. upupa « huppe » et grec ἔποπς de même sens, citant également des formes en germanique (angl. hoopoe), baltique, slave, arménien, iranien. Ils reconnaissent néanmoins (p. 145) l’origine onomatopéique de la formation et rappellent le cri significatif de la huppe dans la comédie d’Aristophane intitulée Les oiseaux. Pour d’autres détails, voir ci-dessous s.u. upupa.

d) un des noms de la chouette ou du hibou : Mallory & Adams (2006, p. 143) posent une base i.-e. *h2/3uh1e/olo- « chouette, hibou » (angl. owl), à laquelle ils rattachent angl. mod. owl. Mais une onomatopée contenant une séquence phonématique semblable peut également expliquer lat. ulula, qui est en latin l’une des dénominations de la chouette (voir ci-dessous ulula). Il semble, cependant, que ce terme latin, ulula, soit concerné par Mallory & Adams (2006, p. 143) lorsqu’ils posent avec hésitation (avec un point d’interrogation) une base i.-e. *ulu- « chouette, hibou » (angl. owl), dont ils trouvent des descendants dans lat. ulu©us et sk. ulūka-. Mais selon J. André (1967, p. 161), la forme latine est plutôt uluccus avec une géminée et elle est empruntée au gaulois. Pour cette forme et d’autres détails sur ulula, uluccus, voir ci-dessous s.u. ulula.

e) un autre des noms du hibou ou de la chouette : Mallory & Adams (2006, p. 143) posent avec hésitation (avec un point d’interrogation) une base i.-e. *b(e)u- « chouette, hibou » (angl. owl), dont ils voient des représentants dans lat. būbō « hibou, duc, grand duc » (voir ci-dessous būbō), grec βύας.

f) le nom du pivert (appelé aussi fr. pic, pic-vert) : Mallory & Adams (2006, p. 143) posent une base i.-e. *(s)p(e)iko/eha- au sens de « oiseau » (angl. bird) et « pivert » (angl. woodpecker), à laquelle ils rattachent lat. pīcus « pivert » et sk. pika-. On aurait pu ajouter pīca « la pie » : les deux oiseaux sont bien différents, mais ils sont tous deux dénommés par les bruits qu’ils produisent, qui sont également différents, mais ont été adaptés par la même séquence phonématique en latin. Voir d’autres détails, voir ci-dessous s.u. picus.

g) le nom de la grue : pour lat. grūs « la grue » (angl. crane), on pose i.-e. *ger- « grue » selon Mallory & Adams (1997, p. 66-67 ; 2006, p. 143) ; de Vaan (2008, p. 274-275) pose i.-e. *ĝerh2-ou-s / *ĝrh2-eu- / *ĝrh2-u-os et pour le latin i.-e. *ĝrh2-u-. Il considère que le u long du latin grus peut résulter d’une métathèse en *ĝruh2- au nominatif sg.. Delamarre (1984, p. 139) pose i.-e. *gerHnos « grue ». On rapproche (de Vaan 2008, p. 274-275) des formes dans diverses langues i.-e. : en grec γέρανος “grue”, en gaulois (gaul. Garanos), breton (bret. garan “grue”), lituanien, allemand, slave. Mallory & Adams (2006, p. 143) rapprochent aussi angl. crane « grue ». Il pourrait s’agir d’un terme véritablement hérité et qui ne soit pas une onomatopée. Cependant, s’il s’agit d’une onomatopée (comme l’affirme J. André 1967, s.u.), elle pourrait résulter de processus cognitifs semblables aux termes précédemment cités. Les termes concordants dans les différentes langues i.-e. pourraient répondre aux mêmes critères dénominatifs, mais être indépendants dans les différentes langues.

Si la base de tous ces termes est onomatopéique, il n’est pas certain qu’on puisse les ranger parmi les termes i.-e. La nature onomatopéique de la base fait plutôt songer à des renouvellements cycliques de nature cognitive. Ainsi, sur les 20 étymons i.-e. de noms d’oiseaux proposés par Mallory & Adams (2006, p. 143), les bases véritablement i.-e. (c.-à-d. qui ne sont pas d’origine onomatopéique) ayant fourni des noms d’oiseaux en latin sont-elles réduites au nombre de 3 : auis « oiseau » (terme générique), anas « canard, cane », anser « oie ». Pour ce dernier terme, de surcroît, anser « l’oie », on a aussi proposé une origine onomatopéique, qui peut se comprendre quand on entend le cri de l’oiseau. Si tel était le cas, le nombre des dénominations latines de noms d’oiseaux d’origine i.-e. se réduirait à 2 lexèmes : auis « oiseau » et anas « canard ». En conclusion, on peut affirmer que le domaine d’expérience des oiseaux est une zone à part, où les critères cognitifs de perception auditive jouent un rôle tellement prégnant que ce secteur lexical échappe aux tendances observables ailleurs dans le lexique latin, ou, de manière plus générale, dans le lexique des langues i.-e.

1.10.2.3. Origine discutée

Pour d’autres termes, l’origine est discutée :

- lat. ardea « héron ». On a pensé à une origine i.-e. possible, mais elle est discutée ; le terme latin est à rattacher à i.-e. *arHdā selon Delamarre (1984, p. 138), qui trouve des correspondants avec le même sens en grec, et, au sens de « sarcelle », en v.-isl. Selon André 1967, p. 33, le mot est apparenté à gr. ἐρω̣διός « héron », à un terme de v.-suéd. signifiant « sarcelle », et à un terme serbe signifiant « cigogne ». Mallory & Adams (2006, p. 143) ne mentionnent pas le terme dans leur liste des termes i.-e., mais ils le mentionnent p. 145 dans des termes i.-e. du domaine central et occidental avec une forme *h1orhxdeha- pour dénoter un oiseau aquatique comme le héron ; ils citent en outre une forme du vieux-norrois et le grec (ἐ)ρωδιός « héron ». Mais de Vaan (2008, p. 52) estime qu’ardea n’a pas d’étymologie claire. Pour une nouvelle étymologie, cf. ci-dessous s.u. ardea.

- Lat. căuannus « chouette-hulotte », qui serait selon Delamarre (1984, p. 139) une dénomination comme « l’oiseau crieur »5), est peu attesté en latin et il l’est tardivement. C’est un emprunt au gaulois (cf. ci-dessous § 1.11) selon P. Flobert (Grand Gaffiot 2000) et P.-Y. Lambert (2003, p. 195) : gaul. cauannus (scholies de Berne sur les Bucoliques de Virgile) est apparenté à v.-bret. couann, gall. cuan « chouette », terme onomatopéique. Mallory & Adams (2006, p. 145) estiment qu’il existe une base onomatopéique *kāu- ou *kău- dans les langues i.-e. du nord-ouest pour dénommer le hibou ou la chouette, en citant gall. cuan, vha hūwo. Nous pourrions ajouter lat. cauannus comme un emprunt tardif et de bas niveau de langue au gaulois.

Gaul. cauannus directement ou indirectement, par l’intermédiaire du mot latin de même forme emprunté au gaulois, a donné fr. *chaüan (variante dialectale chouan), qui a évolué par ré-interprétation en fr. chat-huant.

- columba, -ae F. « pigeon, colombe » : de Vaan (2008, p. 126-127) pose une base i.-e. de la couleur bleue pour le balto-slave : *ge/ol-o/embi/o- (v.-prussien, lit., russe). Mais il estime que si le suffixe *-bho- se retrouve souvent dans les dénominations i.-e. des couleurs et des animaux, la nasale qui le précède ne semble pas i.-e. ; Delamarre (1984) ne cite pas d’ancêtre i.-e. pour le nom du pigeon ou de la colombe. De même, Mallory & Adams (1997, p. 66-67) estiment que, dans la plupart des langues i.-e., les noms du pigeon et de la colombe ne sont pas hérités, mais faits dans chaque langue, ce qui est confirmé par Mallory & Adams 2006, p. 143, qui ne citent pas le terme parmi les mots d’origine i.-e. Voir ci-dessous : columba.

- lat. sturnus, -i M. selon Mallory & Adams (2006, p. 145) serait à rattacher à un nom i.-e. du nord-ouest : *storos, celui d’un petit oiseau appelé en anglais starling « l’étourneau sansonnet » (Sturnus vulgaris) ; en plus du latin, ils retrouvent le terme dans l’anglais starling et en vieux-prussien. De Vaan (2008, p. 593) pose avec hésitation une forme italique *storno- « starling » et une forme i.-e *(h2)st(o)r-no- « starling » en rapprochant gr. ἀστραλός « starling », v.-angl. stearn, néerl. stern, vha star(a), v.-angl. stœr et son diminutif stœrling « starling ».

- lat. turdus, -i M. « la grive », selon Mallory & Adams (2006, p. 145), serait à rattacher à un nom i.-e. du nord-ouest : *trosdos « la grive » ; en plus du latin, ils citent angl. thrush « grive » ainsi que des formes en lituanien et russe et, avec hésitation, le grec στροῦθος. De Vaan (2008, p. 634-635) pose italique *torzdo-, et i.-e. *(s)tr(o)sdho- “grive” avec des correspondants en celtique, arménien, baltique, slave, germanique. Il précise que lat. turdus peut représenter phonétiquement *torzdo- ou *tr̥zdo-, mais préfère *tr̥zdo- au vu des formes des autres langues i.-e.

- lat. olor “cygne”. On a proposé qu’olor soit d’origine i.-e. (en raison notamment de correspondants en celtique). Lat. olor est mentionné par Mallory & Adams (2006, p. 145) comme provenant d’une forme de l’aire i.-e. centrale et occidentale : *h1el- « oiseau aquatique, cygne », qu’ils rapprochent aussi du v.-irl. ela. Mais WH pose une “racine” i.-e. *el-/ol- “crier”, hypothèse peu vraisemblable selon André (1967, p. 112), qui préfère une dénomination chromatique par la couleur blanche, rappelant que le cygne fut nommé d’après sa couleur blanche en germanique et slave. Voir ci-dessous s.u. olor.

- lat uoltur, uultur « vautour », selon Mallory & Adams (2006, p. 145), remonterait à une forme de l’i.-e. central et occidental : *gwl̥tur « vautour », retrouvée aussi dans un adjectif possessif gr. βλοσυρ-ῶπις « qui a des yeux de vautour ». Mais l’adjectif gr. βλοσυρός  « effrayant, terrible », qui dans cette hypothèse figurerait au premier terme du composé, est généralement considéré comme d’origine obscure. Voir ci-dessous s.u. uoltur.

1.11. Termes latins d’origine gauloise se rapportant aux oiseaux

Dans son ouvrage sur la langue gauloise, P.-Y. Lambert (2003) cite un certain nombre de termes français relatifs aux oiseaux6) qui pourraient être empruntés au gaulois. Certains d’entre eux, à notre avis, sont passés en latin à partir du gaulois.

Le nom du bec lat. beccus, -i M. est attesté chez Suétone (Vit. 18) pour le bec d’un coq et correspond au français bec ; selon Lambert (2003, p.190), il faut partir du gaulois becco « bec de gallinacé », qui représente en gaulois une formation familière comparable à lat. bucca « bouche » ; le mot est conservé en breton dans beg au sens familier de « bouche, bec, pointe » (de *beko- sans géminée)7).

Selon Lambert (2003, p.195), fr. chat-huant « sorte de hibou ou de chouette » est emprunté8) à gaul. cauannus, qui a donné fr. *chaüan (variante dialectale chouan) réinterprété en fr. chat-huant. Nous en déduisons que lat. căuannus, -i M. « chouette hulotte » est également emprunté au gaulois (cf. P. Flobert, Grand Gaffiot 2000). En français, cauannus a éliminé le terme latin onomatopéique ulula « chouette hulotte » (voir ulula).

D’autres noms latins peuvent être empruntés au gaulois pour dénommer des oiseaux (Lambert 2003, p. 204-205 : gaul. lugos « corbeau ») : voir ci-dessous les oiseaux dénommés en français alouette (lat. alauda), chat-huant.

J. André (1967, p. 49) mentionne en outre carnotina, -ae F. comme un mot du latin de Gaule pour un oiseau qui est peut-être « le hibou moyen-duc » (Asio otus), qui a deux longues aigrettes de plumes sur la tête ressemblant à des cornes, ce qui justifie ses appellations fr.-dial. choue cornerote, cat cornu.


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1) Dans ce cas, le latin peut comporter une base gauloise *gobbo- « bec » (irl. gob « bec, bouche ») selon P.-Y. LAMBERT 2003, p. 197.
2) Sur ce point nous sommes en accord avec Mallory & Adams 1997, p. 66-67.
3) Pour le terme pipio, voir ci-dessous n°123 et pipunculus n°124.
4) Le terme lat. pipio (selon ANDRE 1967, p. 131) s’est spécialisé en latin pour le jeune pigeon domestique, le pigeonneau, et il est attesté seulement à date tardive. Il a un diminutif également tardif dans pipiun-culus. Voir ci-dessous : pipio, pipiunculus.
5) Le terme latin n’est pas étudié par DE VAAN 2008.
6) LAMBERT 2003, p.203 : fr. vanneau est parfois considéré comme venant du celtique *vannello- à cause des noms de l’hirondelle en celtique insulaire et en breton ; mais le terme est plutôt tiré de fr. van (instrument pour vanner le blé) pour la forme des ailes ou le bruit fait lors de l’envol.
7) Selon LAMBERT 2003, p. 197, fr. gober vient d’un verbe dérivé de gaulois *gobbo- « bec ».
8) Pour l’emprunt du latin au gaulois pour ce même oiseau « la chouette hulotte », voir aussi ci-dessus uluccus § 1.10.2.