Le latin biblique

Présentation et enjeux en vue d’une étude syntaxique


1. Les traductions successives dans l'Antiquité : état des lieux

La Bible1) étant composée de deux parties de source, de date, de langues originelles différentes, l’hébreu pour la première, et le grec pour la deuxième, le texte latin est la résultante

- soit d’une traduction simple du grec au latin pour le Nouveau Testament (abrégé dorénavant dans cet exposé en NT), à la fois dans les Vieilles Latines (latin biblique 1) et dans la Vulgate (latin biblique 2),

- soit d’une traduction simple de l’hébreu au latin pour l’Ancien Testament (abrégé dorénavant ici en AT), dans la Vulgate,

- soit d’une chaîne de traduction hébreu—grec—latin, pour l’AT dans les premières traductions latines dites Vieilles Latines (dorénavant VL).

1.1. La Septante et les révisions grecques ultérieures

1.1.1. La Septante

La plus ancienne traduction de l’AT, la Septante, est une œuvre grecque née 200 ans avant la première traduction araméenne2); son berceau est alexandrin. La Septante, qui tire son nom des 70 ou 72 traducteurs légendaires qui auraient produit une traduction unifiée en 72 jours3), a été une entreprise de longue haleine commencée au 3° s. av J.C. et poursuivie dans le courant du 2° s., à travers plusieurs écoles de traducteurs aux options théoriques différentes.

1.1.2. Les révisions grecques ultérieures de la LXX (+1-2s). Les Hexaples d’Origène (3°s.)

Entre le 1er et le 2ème s. après J.C., alors que la LXX était peu à peu annexée par les Chrétiens, trois révisions juives ont vu le jour, à partir d’un texte originel hébreu un peu différent du texte ayant servi de source à la LXX: deux traductions littéralistes, celles d’Aquila et de Théodotion, la troisième non littérale à laquelle Jérôme reconnaitra se référer, celle de Symmaque.

La diffusion de ces traductions s’est faite grâce à l’œuvre monumentale d’Origène (+ 3° s.), les Hexaples, dont il ne nous reste que des fragments dérisoires ; sur 6 colonnes en vis-à-vis, Origène avait reporté le texte hébreu, sa translittération en grec, la traduction d’Aquila, celle de Symmaque, un texte de la LXX dit « texte hexaplaire » un peu modifié par rapport à la traduction initiale de la LXX, et la révision de Théodotion.

Un système de signes diacritiques, obèles et astérisques, permettait de comparer à tout moment les différences entre la LXX et le texte hébreu dit protomassorétique en usage sous Origène (Le canon biblique juif avait été définitivement fixé au 1er siècle, très peu de temps après la destruction du Temple ; c’est ce texte et ce corpus de textes, inchangés depuis lors, que Jérôme aura aussi sous les yeux. Auparavant, avant le 1er s., les textes de l’AT étaient une collection ouverte et en évolution comme en témoignent notamment les manuscrits de la Mer Morte, ou le texte de la LXX proche d’une partie, mais d’une partie seulement des textes de la Mer morte).

1.2. Les Vieilles Latines (VL)

C’est sur des versions diverses des LXX, parfois manifestement à partir de sources grecques perdues, que les VL ont été traduites ; conglomérat de textes de lieux et d’époques divers, traduits vraisemblablement d’abord par fragments destinés à être lus lors des lectures hebdomadaires hérités des juifs.

Les plus anciennes traductions semblent attestées en Afrique vers le milieu du 2° siècle : les milieux chrétiens d’Afrique du Nord n’étaient pas ou pas suffisamment hellénophones. Les recensions européennes sont apparemment postérieures mais peuvent dériver d’une même version primitive.

Certains usages européens, notamment lexicaux, ont pu ensuite être réimportés en Afrique (comment le montrent par exemple les citations d’ Augustin). Une traduction complète de la Bible a dû circuler en Afrique du Nord vers l’époque de Cyprien de Carthage (3°s.), vu l’abondance et la diversité des citations de son Ad Quirinum (testimonia) ; en Europe, il faut attendre le milieu du 4° s. pour que les extraits cités deviennent abondants chez Lucifer de Cagliari.

Les témoins des VL : Les VL sont mal connues et difficiles à reconstituer ; la tradition manuscrite directe est pauvre et fragmentaire: à partir du 9° s., l’homogénéisation de ce qui allait devenir la Vulgate a fait disparaître de nombreux témoins. On a une tradition indirecte faite de citations patristiques.

1.3. La Vulgate

La dénomination de Vulgate ou uulgata editio , c’est-à-dire « édition courante », appliquée à la 2° traduction latine, ne date que du 13° s. (initiative de Roger Bacon). Ce que Jérôme et ses contemporains appelaient précédemment editio uulgata, c’était en fait la LXX. Ainsi, Jérôme, voulant signaler, dans sa traduction du livre d’Esther, qu’il a traduit non seulement la portion de texte hébreu fixé par le canon juif du 1er s., mais également la partie supplémentaire présente dans la seule LXX, annonce, avant d’entamer la traduction du passage de source grecque :

  • (1) Quae in sola uulgata editione repperimus (avant Esth. 11, 3)

Une précision importante : tout le texte latin connu sous le nom de Vulgate n’est pas attribuable à Jérôme : Jérôme, du Nouveau Testament grec, a retraduit seulement les Evangiles ; et dans l’Ancien Testament il n’a retraduit, sur l’hébreu, que les textes intégrés dans le canon juif en vigueur depuis le 1er s. Des textes dits « deutérocanoniques », c’est-à-dire les textes présents dans la Septante mais ultérieurement expulsés du canon juif, il n’a traduit que Judith et Tobie.

1.3.1. Les étapes de la traduction de Jérôme : Evangiles traduits à Rome ; AT (canon juif protomassorétique) traduit à Bethleem

Le travail de traduction de Jérôme s’est étalé en gros sur 20 ans.

Il a commencé à Rome, vers l’âge de 35 ans, par la révision des Evangiles, seule partie du NT qu’il ait revue puisque le reste de la révision du NT est l’œuvre de contemporains vraisemblablement issus du cercle pélagien de Rome.

Il a poursuivi à Bethleem avec la traduction de l’AT sur l’hébreu, travail qui lui a pris une quinzaine d’années (390-405) et qu’il a entamé 4 ans après son arrivée en Palestine.

500 à 600 ans séparent donc la traduction de Jérôme de celle des Septante, 150 ans de la compilation d’Origène, et au maximum 200 ans des premières VL.

De l’AT, on l’a vu, Jérôme n’a traduit que ce qui était conforme au canon juif restreint de son époque tel qu’il était définitivement fixé depuis 3 siècles. Il est donc parti d’un autre corpus que celui, plus large, de la LXX, qui était pourtant le corpus de l’Eglise. A propos des deux seuls textes intégrés à la LXX et expulsés du corpus juif du 1er siècle qu’il ait retraduits, Judith et Tobie, il dit explicitement qu’il les a traduits (du grec donc) à son corps défendant, cédant à la pression de la hiérarchie ecclésiastique :

  • (2) Préface à Tobie : Mirari non desino exactionis uestrae instantiam. Exigitis enim, ut librum chaldeo sermone conscriptum ad latinum stilum traham, librum utique tobiae, quem hebraei de catalogo diuinarum scripturarum secantes… Feci satis desiderio uestro, non tamen meo studio. Arguunt enim nos hebraeorum studia et inputant nobis, contra suum canonem latinis auribus ista transferre. Sed melius esse iudicans pharisaeorum displicere iudicio et episcoporum iussionibus deseruire, institi ut potui…

Tous les autres textes, dits « deutérocanoniques », intégrés à la Vulgate sont donc des traductions VL que Jérôme n’a pas retouchées4).

Une autre exception dans le corpus biblique hiéronymien : Jérôme a traduit une version longue du livre d’Esther (cf. supra, ex. 1), le début, sur le texte hébreu court fixé par les décisionnaires juifs du 1er s. et la suite, sur le grec de la version plus longue qui circulait au temps de la LXX.

Ces différences dans le support textuel lui-même sont un des aspects des difficultés philologiques d’une comparaison entre les traductions anciennes.

Parmi les autres aspects, il y a par exemple des divergences possibles de lecture du texte source hébreu du fait de son absence de vocalisation. Certaines divergences s’expliquent aussi par le fait que parmi les lettres finales, toutes n’étaient pas systématiquement écrites. En gen. 26, 32 (cf. infra, ex. 3), l’absence possible de graphie de la lettre finale explique la confusion entre la négation « lo’» (lecture du texte source hébreu qu’ont traduit les LXX) et le pronom personnel « lō » (texte hébreu transmis par la tradition protomassorétique et traduit par Jérôme). Le résultat est un discours rapporté au contenu diamétralement opposé, selon que l’on a la lecture de la LXX reprise par les VL ou celle du texte hébreu protomassorétique traduit par Jérôme :

  • (3) gen. 26, 32 :
    (3 a) Texte hébreu protomassorétique : « Les serviteurs d’Isaac vinrent lui apporter des nouvelles du puits qu’ils creusaient ; ils LUI dirent : « Nous avons trouvé de l’eau. »
    → Jérôme : Venerunt serui Isaac adnuntiantes ei deputeo quem foderant atque dicentes : « inuenimus aquam ».
    vs.
    (3 b) LXX : παραγενόμενοι οἱ παῖδες Ισαακ ἀπήγγειλαν αὐτῷ περὶ τοῦ ϕρέατος, οὗὤρυξαν, καὶ εἶπαν Οὐχ εὕρομεν ὕδωρ (« Nous n’avons pas trouvé d’eau »)
    → VL : « non inuenimus aquam» (Aug. Hept. 1, 78)

1.3.2. Pourquoi cette traduction nouvelle ?

La traduction à nouveaux frais de Jérôme devait apporter des améliorations à plusieurs points de vue par rapport à la, ou plutôt aux traductions existantes.

- Les VL souffraient de la multiplicité des versions en circulation : leur uitiosissima uarietas était stigmatisée par Augustin autant que Jérôme :

  • (4a) Préface aux Evangiles : Verum non esse quod uariat, etiam maledicorum testimonio conprobatur. si enim latinis exemplaribus fides est adhibenda, respondeant quibus; tot sunt paene quot codices … (Hier. praef. Evang.)
    (4b) si quam dubitationem attulerit latinorum interpretum infinita uarietas (Aug. Doctr. 2, 11)

Il y avait une nécessité en quelque sorte politico-théologique d’une traduction unitaire du texte.

- Cette traduction unitaire devait prendre appui sur une meilleure tradition textuelle. Il pouvait être utile de rectifier les erreurs d’interprétation des LXX et/ou des VL. Dans ses commentaires sur les Prophètes, par exemple, confrontant à des fins exégétiques les diverses traductions, Jérôme répète très souvent qu’il ne comprend vraiment pas les choix de traduction des Septante :

  • (5a) Nescio quid uolentes lxx transtulerunt/interpretati sunt/posuerunt (in Is. 2, 5, 17; 3,6,8 ; 4, 9,14 ; 5 ,19, 18 ;6,13,12 ; 9, 28, 23 ; 9,30,7 ; 13 47, 12) ; Sur Ezechiel 7, 21 ; 8, 25 ; 8, 27 ; sur Amos 1, 3, 9 ; sur Zacharie 2, 10, 1 etc.)
    (5b) Quantis obscuritatibus locus iste iuxta LXX interpretes inuolutus sit, ex eo perspicuum est quod legi uix potest.Dicamus ergo iuxta hebraicum (in Is. 6,16,6, CC 73,261)

Quant aux VL, leurs traductions sont parfois, aux dires de Jérôme, extravagantes :

  • (5c) Ridicule in hoc loco latini codices ambiguitate uerbi graeci …interpretati sunt (in Ier. 31, 2 CC 74, 298)

- Puisque il convient à la fois de rétablir un texte correct et d’offrir une traduction plus juste, la solution est donc de repartir des textes sources, grec du NT, hébreu ou araméen de l’AT :

  • (6a) Cur non ad graecam originem reuertentes ea quae… uel … emendata peruersius uel … addita sunt aut mutata corrigimus? (Hier. praef. Evang.)
    (6b) Sicut autem in nouo testamento si quando apud Latinos quaestio exoritur et est inter exemplaria uarietas, recurrimus ad fontem Graeci sermonis,…ita et in ueteri testamento, si quando inter Graecos Latinosque diuersitas est, ad Hebraicam confugimus ueritatem (Hier. ep. 106,2)
    (6c) Vt enim ueterum librorum fides de hebraeis uoluminibus examinanda est, ita nouorum graeci sermonis normam desiderat (Hier. ep. 71, 5)

En outre, pour l’AT, il pouvait y avoir un arrière-plan théologique polémique à cette traduction nouvelle sur le texte hébreu strictement identique à celui que les Juifs avaient entre leurs mains : elle permettait d’être mieux armé pour croiser le fer dans les controverses avec les Juifs.

Le travail de Jérôme s’inscrit donc dans une perspective autre que celle d’Origène : Origène avait, en publiant les Hexaples, une visée érudite ; pour Jérôme, la visée est normative : il ne peut y avoir vérité là où il y a variation (cf. supra, ex. 4a).

1.3.3. Une traduction très contestée : les jugements critiques des contemporains sur l’entreprise de Jérôme

On sait que l’entreprise de Jérôme, cette décision de remonter à l’hebraica ueritas, n’a pas suscité l’adhésion enthousiaste de ses contemporains. On a des échos de la virulence de la controverse à travers les échanges épistolaires entre Augustin et Jérôme (ep. 28,2 ; 71,4 ; 56, 2). La hiérarchie ecclésiastique restait attachée pour des raisons théologiques et politiques à la version grecque des Septante, version officielle, présentée comme texte inspiré à l’égal de l’original. Et une nouvelle traduction latine divergente par rapport à la version autorisée risquait de semer le trouble parmi les fidèles :

  • (7a) Ego sane mallem graecas potius canonicas te nobis interpretari scripturas, quae septuaginta interpretum perhibentur. Perdurum erit enim, si tua interpretatio per multas ecclesias frequentius coeperit lectitari, quod a graecis ecclesiis latinae ecclesiae dissonabunt … (Aug. ep. 34,2)

Jérôme est bien conscient des dangers de l’entreprise :

  • (7b) Periculosa praesumptio…Quis enim …, cum in manus uolumen adsumpserit et a saliua quam semel inbibit uiderit discrepare quod lectitat, non statim erumpat in uocem, me falsarium me clamans esse sacrilegum, qui audeam aliquid in ueteribus libris addere, mutare, corrigere? (Praef. Evang.)

Et il s’abrite derrière l’autorité des Pères grecs, qui s’adressaient directement à des locuteurs, traducteurs, exégètes, hébreux pour récolter des informations :

  • (7c) Ipse Origenes et Eusebius et Clemens aliique conplures, quando de scripturis aliqua disputant et uolunt approbare quod dicunt, sic solent scribere: ‘referebat mihi Hebraeus’; et: ‘audiui ab Hebraeo’; et: ‘Hebraeorum ista sententia est’. (Hier. Ruf. 1, 13)

1.3.4. La traduction de Jérôme a mis 300 ans à s’imposer

Les Pères latins n’ont utilisé qu’exceptionnellemt les traductions de Jérôme. Au 6° s., par exemple, le texte sur lequel s’appuie Cassiodore est encore un texte VL. La traduction de Jérôme ne se répand vraiment qu’au 7°-8°s. avec Isidore et Bède qui y recourent comme au texte de référence normal. L’influence décisive dans l’adoption de la Vulgate comme texte de référence est celle de deux ministres de Charlemagne, Théodulfe et Alcuin. La consécration est venue au Concile de Trente (1546), avec l’adoption officielle de ce qu’on appelle la Vulgate clémentine, compromis entre VL et traduction de Jérôme.



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1) Voir entre autres la très bonne présentation : «La Bible et les Bibles : histoire du texte des origines à l’époque patristique» : http://www.sources-chretiennes.mom.fr/index.php?pageid=bible; DORIVAL-HARL-MUNNICH 1988 ; ou BOGAERT 1988.
2) La première traduction araméenne du texte hébreu est due à Yonathan ben Ouziel au 1er s. av. J.C. ; la deuxième traduction araméenne sur l’hébreu, celle de Onkelos, est presque contemporaine des premières traductions latines sur texte grec.
3) Cf. Lettre d’Aristée à Philocrate , intr., texte critique, trad. et notes, index par André PELLETIER, Paris, Ed. du Cerf, Sources chrétiennes 89, 1962 (2007). Le chiffre de 70 est très présent dans la symbolique juive (70 nations, 70 langues, 70 interprétations du texte biblique ; cf. Midrash Raba Exode 5 ; Nombres 13).
4) Un test connu pour distinguer ce qui, dans l’AT, est traduit de l’hébreu par Jérôme et ce qui est traduit du grec, par Jérôme ou non : quand foedus ou pactum désignent l’alliance, il s’agit d’une traduction directe et hiéronymienne sur l’hébreu « berīt »; quand on lit testamentum, il s’agit d’un texte traduit, ou seulement révisé, sur le grec διαθήκη; il est très rare que Jérôme emploie testamentum.