Le latin biblique

Présentation et enjeux en vue d’une étude syntaxique



Les nouvelles constructions proleptiques du latin biblique

Le processus de calque dans les constructions proleptiques est d’application numériquement plus restreinte mais il illustre un phénomène voisin : ici le calque n’est pas statistique, il ne porte pas sur l’augmentation significative d’une construction mais sur l’extension d’un champ d’application à une construction voisine1).

Le latin connaît des constructions complexes dans lesquelles le constituant sujet d’une subordonnée complétive objet semble extrait de sa proposition (P), anticipé, pour devenir objet de la principale dont dépend la complétive ; en latin classique, la complétive peut être une interrogative indirecte (partielle), une complétive introduite par ut ou ne ou une complétive paratactique au subjonctif. On ne rencontre pas de construction proleptique associée à une complétive en quod (addo quod).

  • (25 a)Non uides me ut madide madeam ? (Plaut. Pseud. 1297)
  • (25 b) hanc quae siet / neque scio neque noui. (Plaut. Epid. 575-576)
  • (25 c) eam ueretur / [ne perierit] (Plaut. Rud . 390-391)
  • (25 d) Eam te uolo curare [ut istic ueneat] (Plaut. Pers. 523)
  • (25 e) Nunc ego Simonem mi obuiam ueniat uelim (Plaut. Pseud. 1061)

La nouveauté est, en latin biblique, l’extension de cette construction aux complétives constatives en quod / quia / quoniam :

  • (26 a) Viderunt Aegypti MULIEREM [quod esset pulchra nimis] (gen. 12, 14)
  • (26 b) Ignoras ABNER FILIUM NER [quoniam ad hoc uenit ut deciperet te] ? (2 Sam. (2 Rois) 3, 5)
  • (26 c) Tu enim nosti POPVLVM ISTVM [quod pronus sit ad malum] (Ex. 32, 22)

Il s’agit là d’un calque dans la traduction de l’hébreu biblique : ces constructions transposent toutes exactement des constructions à prolepse du texte source dans des propositions complétives constatives après Vbs assertifs, épistémiques, de perception, toutes situations pour lesquelles le latin classique ne connait pas la prolepse :

  • (27a) Gen. 12, 14 : wayyir’ū hammiçrīm ‘èt- hā’ishāh | [kī-yāpāh hī’ me’od]
    Et virent les Egyptiens LA FEMME(objet) [que (kī conjoncteur) belle ELLE extrêmement] (cf. supra ex. 26 a)
  • (27b) Ex. 32, 22 : atāh yādac‘èt-hāc ām [kī berāc hū’ ]
    Toi tu connais LE PEUPLE(objet) [que (kī conjoncteur) dans le mal LUI] (cf. supra ex. 26 c)

Ce qui a rendu le calque possible, c’est-à-dire ici l’extension de la construction d’une catégorie de complétive vers une autre, c’est la présence de verbes introducteurs de même catégorie sémantique dans les langues souche et cible, et le développement des complétives conjonctives en quod, quia, quoniam en latin biblique.

Ce type d’accusatif proleptique avec conjonctive constative s’observe déjà dans la première traduction biblique par double calque hébreu → grec de la LXX → VL :

  • (28) Ps. 24 (25), 19 :
    VL cod. Casin. : Vide inimicos meos quia multiplicati sunt […]
    cod. Veron. : Respice inimicos meos quoniam multiplicati sunt […]
    LXX : ἰδὲ τοὺς ἐχϑρούς μου, ὅτι ἐπληϑύνϑησαν
    Texte hébreu : r əᵓē(h)- ᵓōyəbay[kī-rābbū] =
    Regarde MES ENNEMISobjet [qu’(kī conjoncteur) ils sont nombreux]2).

Il ne semble pas y avoir dans les textes latins bibliques de calque indirect, c’est-à-dire d’extension de la construction à des formats similaires sans modèle direct dans le texte source3). Elle en dit :…”these examples seem to be of the biblical type … It seems possible that this declarative construction originated in the biblical translations and was then carried over to other Christian narrative texts, such as the Vitae Patrum.”)). En revanche, la même construction calque est plus rarement reproduite, dans la traduction de Jérôme, à partir de textes sources grecs (deutérocanoniques ou néotestamentaires), avec en arrière-plan une possible extension indirecte du calque hébreu sur le grec :

  • (29 a) Vidit PRAESUMPTIONEM CORDIS ILLORUM [quoniam mala est] et cognouit SUBVERSIONEM ILLORUM [quoniam nequa est] ( Sir. 18, 10).
    εἶδεν καὶἐπέγνω τὴν καταστροϕὴν αὐτῶν ὅτι πονηρά·
  • (29 b) Videte regiones quia albae sunt iam ad messem (Ioh. 4, 35)
    θεάσασθε τὰς χώρας ὅτι λευκαί εἰσιν πρὸς θερισμόν.

L’accusatif proleptique associé à une subordonnée en ὅτι est très mal attesté en grec avant la LXX ; d’autre part, dans la LXX, il traduit systématiquement les constructions proleptiques de l’hébreu. Cela pourrait laisser envisager une extension indirecte préalable de la construction de l’hébreu en grec4).



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1) Cf. Sznajder 2012 b et c.
2) Même effet interprétatif dans le texte source et ses traductions successives : après V à l’impératif, la complétive conjonctive prend valeur exclamative.
3) Mais cette construction proleptique pourrait avoir exercé une certaine influence sur des écrits chrétiens, indirectement par la médiation du grec de la LXX (via les VL), ou directement, plus tardivement, par le biais de la Vulgate. Hilla HALLA-AHO (« A historical perspective on Latin proleptic accusatives », revue en ligne De lingua latina n° 7, 2012 : 10-11) signale ainsi des constructions du type scire, uidere + acc. proleptique + complétive en quod / quia dans les Vitae Patrum (+ 6°s.) (ex. : et sciebat eum quod vinum non biberet (Vitae Patr. 3.151
4) La construction proleptique grecque usuelle, avec verbes constatifs, se faisait en association avec ὡς, selon Fraser (Glotta 77, 2001, 10, 24 sq.).