Le latin biblique

Présentation et enjeux en vue d’une étude syntaxique



La postposition de l’adverbe d’intensité après l’adjectif
dans l’expression du superlatif absolu dans l’AT

  • (17a) pulchra nimis (gen. 12, 14) ; diues ualde (gen. 13, 2) ; iustus multum (eccl. 7, 17)
    (17b) in montem excelsum ualde (Matth. 4, 8)

Le problème envisagé ici n’est pas la concurrence entre la forme synthétique à suffixe –issim– et les diverses formes analytiques à adverbe en voie de grammaticalisation (ualde, nimis principalement), mais la postposition de ces adverbes à l’adjectif qu’ils modifient : d’après Garcia de la Fuente (1992), ce placement postposé concerne 88 % des adverbes intensifiants. La postposition de l’adverbe dans le G.adj. en latin biblique calque, dans l’AT, la postposition de l’adverbe intensifiant hébreu me’od : 93 % des G.adj. latins à adverbe intensifiant postposé correspondent exactement à un G.adj de format identique de l’hébreu.

On observe même une extension du calque, un calque indirect: la postposition de l’adverbe est sentie comme une marque biblique et étendue en latin là même où l’hébreu use d’autres procédés intensifiants :

  • (18 a) gen 41, 18 :
    Vulgate : septem boues …pulchras nimis
    Texte source hébreu prémassorétique : « Sept vaches belles d’apparence »
    (LXX : ἑπτὰ βόες καλαὶ τῷ εἴδει)
  • (18 b) ex. 11, 9 :
    Vulgate : iratus nimis
    Texte source hébreu prémassorétique : « avec une flamme/une violence de colère » (gén. inversé)
    (LXX = μετὰ θυμοῦ)

La postposition de l’adverbe intensifiant s’observe également dans des textes bibliques traduits du grec (ex. 17b) où il reproduit la postposition d’adverbes intensifiants grecs comme λίαν ou σφόδρα : cette postposition de l’adverbe dans le NT grec, remarquée par Blass-Debrunner (§ 80, 3), peut aussi être un calque sémitique indirectement transmis.

La postposition de l’adverbe intensifiant était très rare en latin classique ; elle s’observe seulement à partir du 1er s. apr. J.C.1), où elle est manifestement marquée :

  • (19) Breuis autem ualde et procellae similis est impetus : intra horam fere desinit. (Sen. ep. 54,1.)

En latin tardif contemporain de la traduction biblique, dans les œuvres non traduites, la postposition de l’adverbe intensifiant est un phénomène minoritaire, mieux attesté apparemment dans un niveau de langue plus familier. Chez Egérie, par exemple, sur 19 ualde intensifiants, 4 sont postposés sans emphase particulière :

  • (20a) aqua ingens, pulchra ualde et limpida (Eger. 11, 2)
    vs
    (20b) peruenimus ad radicem montis Nabau, qui erat ualde excelsus (Eger. 11, 4)

A titre de comparaison, dans la Cité de Dieu, de niveau de langue plus élevé, sur 9 occurrences, ualde n’est postposé qu’une fois, et c’est en contexte de réminiscence biblique ; mais on le trouve postposé avec emphase dans les Confessions:

  • (21) At ego adulescens miser ualde (Aug. Conf. 8, 7)

Il apparaît donc clairement que la postposition de l’adverbe intensifiant en latin biblique est un calque de l’hébreu source. Ici encore, cette organisation non marquée de la langue source rencontrait à la fois une organisation marquée latine très minoritaire, et une évolution possible mais avortée de l’ordre des termes dans le Gr.adj. latin : la hiérarchisation adverbe- adjectif n’a pas été alignée en aval sur la hiérarchisation à l’intérieur du GN ; dans les textes latins postérieurs, l’adverbe est presque toujours antéposé :

  • (22) Fuitque homo ualde elegans ac prudens (Greg. Tur. Hist. Franc. 5, 45)



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1) Cf. Ricca (2009, 165-166).