Le latin biblique

Présentation et enjeux en vue d’une étude syntaxique



Aperçu sur les complétives conjonctives après verbes assertifs en latin biblique

Les données résumées permettent de poser le problème en ces termes :

1) Les complétives conjonctives après verbes de déclaration et de perception sont particulièrement fréquentes en latin biblique

L’augmentation significative, chez les auteurs chrétiens, des constructions conjonctives après verbes assertifs, d’attestation précédemment beaucoup plus sporadique, est un fait largement attesté et repéré : « C’est surtout chez les écrivains chrétiens que l’usage de quod s’étend d’une manière considérable » (P. Perrochat: 1932, 141). Et de remarquer, à partir de relevés faits par Th.Dokkum (1900), que l’usage des conjonctives augmentait sensiblement par rapport aux A.c.I. (Accusativus cum infinitivo) chez Augustin après sa conversion.

On a déjà remarqué également que, dans la littérature d’inspiration chrétienne, c’est en contexte de citations ou réminiscences bibliques1) que ces constructions étaient en outre particulièrement fréquentes.

Cette présence significativement plus importante des conjonctives après verbes assertifs dans les textes de traduction bibliques est mise en lumière notamment dans un corpus de Lore Wirth-Poelchau (1977) reprenant les données fournies par Mayen (1889) et cité par Calboli (à paraître) : étudiant la répartition A.c.I.-conjonctives après verbes déclaratifs chez Tertullien, Cyprien, Lucifer, elle constate que le pourcentage de conjonctives est de l’ordre de 60 à 75% dans leurs citations bibliques, tandis qu’inversement, dans leurs écrits personnels, les A.c.I. continuent à dominer très largement (de l’ordre de 90 %). Les relevés de Garcia de la Fuente (1981) sur le corpus des quatre livres des Rois vont dans le même sens2): les conjonctives y sont nettement plus fréquentes que les A.c.I. puisqu’elles représentent presque 90 % des complétives (185 conjonctives pour 25 A.c.I.).

La proportion de complétives conjonctives est donc largement supérieure dans le texte biblique à ce qu’elle est dans la littérature ambiante, y compris dans la littérature chrétienne qui est celle qui leur fait pourtant le plus de place. Contrairement en effet à une idée longtemps répandue, dans les textes en latin vulgaire des premiers siècles3), ce ne sont pas du tout les conjonctives qui sont implantées après verbes assertifs, mais bel et bien les A.c.I.4).

On notera en outre que les complétives en quia sont particulièrement présentes dans les textes bibliques et chrétiens traduits du grec.

La répartition des conjonctives après uerba dicendi est telle que dans l’AT Jérôme utilise proportionnellement plutôt quod et dans le NT plutôt quia. Corrélativement, on constate que les VL, traduites sur le grec, recouraient bien davantage à quia et que Jérôme substitue souvent quod au précédent quia dans sa nouvelle traduction sur l’hébreu.

  • (24 a) gen. 3, 11 :
    VL : Quis nuntiauit tibi quia nudus es ? (Aug. Gen. Litt. 11, 1 etc.)
    Vulg. :Quis enim indicauit tibi quod nudus esses ?
  • (24 b) gen. 29,12 :
    VL indicauit ei quia frater est eius et quia filius Rebeccae est (Aug. Quaest.hept. 1, 87)
    Vulg. : inicauit ei quod frater esset patris eius et filius Rebeccae.

2) L’origine de la construction conjonctive après les verbes assertifs doit être recherchée en latin même

En effet, tout le monde s’accorde à y voir une évolution naturelle interne à la langue latine. De nombreuses études posent les jalons et les étapes de la progression latine de la construction conjonctive, depuis les verbes de sentiment vers les verbes de dire, en passant par l’usage classique de addo quod ou des pronoms objets neutres cataphoriques précédant la complétive ; les hypothèses explicatives se situent à divers niveaux (cf. entre autres J.Herman, Ch.Touratier, G.Calboli, et l’étude magistrale de P. L. Cuzzolin), et font appel à l’extension analogique, au renouvellement par expressivité et “volume” phonétique, à la neutralisation modale constitutionnelle de l’A.c.I., à l’affaiblissement flexionnel, et établissent une corrélation avec le changement dans l’ordre SOV-SVO.

On a longtemps invoqué le caractère populaire du tour conjonctif. Mais si les premières attestations de complétives conjonctives après uerba dicendi-sciendi, avec conjonction quod (Pl. Asin. 52 sq. : scire quod, Bell. Hisp. 36, 1 : renuntiare quod)5), se trouvent manifestement dans des textes qui n’appartiennent pas au niveau littéraire relevé, les recherches les plus récentes signalent un fait frappant : la construction conjonctive n’est pas représentée dans les textes non littéraires des premiers siècles (voir par exemple Adams (2005) cité supra).

3) Y a –t-il une influence des langues sources ?

Sujet de débat de longue date: le développement incontesté des complétives conjonctives chez les auteurs chrétiens est-il dû au caractère “populaire” du tour, les écrivains chrétiens ayant une affection (théorique) notoire pour le parler populaire? ou bien à l’influence des langues sources - en l’espèce la seule langue source généralement invoquée dans le débat est le grec -?

Pour éliminer ou minimiser l’influence du grec dans le développement des conjonctives, on invoque la non systématicité des correspondances dans la traduction (Perrochat, 1932) et les sources populaires du tour latin qui justifieraient à elles seules son adoption par les écrivains chrétiens.

Or, les recherches actuelles tendent plutôt à affaiblir ce deuxième argument : le “vulgarisme” de la construction conjonctive a peut-être été exagéré.

Au vu du taux particulièrement élevé de conjonctives dans les traductions bibliques latines, au détriment des A.c.I., il n’est pas déraisonnable de penser qu’ici encore, la langue de la traduction biblique a joué un rôle non négligeable d’accélérateur dans le développement de la construction. Encore faut-il ajouter qu’on doit prendre en compte l’influence probable, sur cette traduction, des deux langues sources, l’hébreu tout autant que le grec6): après verbe déclaratif, les constructions conjonctives étaient largement employées en grec (conjoncteur ὅτι) et elles étaient seules employées (sauf constructions asyndétiques) en hébreu biblique (conjoncteurs kī/ᵓǎšεr ; cf. Joüon-Muraoka: 2009, 554-557, § 157).

Au premier argument (non systématicité des correspondances), on peut opposer qu’il y aurait là un exemple d’extension indirecte de l’emploi à travers le terreau latin : il y a eu selon toute vraisemblance ici une rencontre entre une construction latine en expansion et une double construction calque (grec et hébreu) qui, en échange, a exercé une influence indirecte sur la progression globale de la construction.



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1) « On observe une brusque augmentation du nombre des exemples [de complétives en quod/quia] dans les écrits des premiers grands écrivains chrétiens (Tertullien, Cyprien, Lucifer de Cagliari), en particulier dans les citations bibliques. » (J. Herman: 1963, 32).
2) Les relevés y portent à la fois sur les uerba dicendi et les uerba sciendi.
3) Voir l’étude de J.-N. Adams (2005) et les relevés faits sur des textes non littéraires en divers points de l’Empire romain, par exemple dans les tablettes de Vindolanda, dans les lettres de Claudius Terentianus, dans les lettres sur ostraca de Rustius Barbarus.
4) Voir J.-N. Adams (2005) qui montre que la ou une spécificité de ces infinitives par rapport aux A.c.I. des textes de niveau de langue plus relevé est qu’elles sont largement postposées.
5) La première attestation de dicere quia serait à chercher chez Pétrone, dans un passage en langue intentionnellement vulgaire : dixi quia mustella comedi (Petr. 46,4).
6) Voir à ce sujet également les remarques de Calboli (à paraître).