Le latin biblique

Présentation et enjeux en vue d’une étude syntaxique



La concurrence entre constructions prépositionnelles et constructions casuelles

Le dernier exemple concerne la double construction datif / ad-acc. avec les verbes de dire et illustre le principe du calque quantitatif qui a pu jouer ici encore un rôle d’adjuvant dans un processus latin interne en cours1):

  • (30) Dixit autem serpens ad mulierem (gen. 3, 4)
    Mulieri quoque dixit (gen. 3, 16)

En latin classique, dicere ad équivalait à dicere apud « prendre la parole devant une collectivité » (Liv. 3, 41, 1).

Dans ce contexte précis, la concurrence ad-datif de l’allocutaire individuel avec les verbes de dire (cf. l’ex 30) ne se développe pas avant les écrits chrétiens.

Les citations VL reflètent la double construction possible, au besoin avec variante sur un même verset :

(31) gen. 3, 1 :
- et dixit serpens ad mulierem : « quare dixit deus …? » (Aug. Gen. Man. 2, I, 2 ; PL 34, p. 196)
-et dixit serpens mulieri : « quid quia dixit deus…? » (Aug. Gen. litt. 11, 1)

C’est dans l’AT que la construction ad + acc. est la mieux représentée.

Il va de soi que pour les patronymes, majoritairement invariables, la construction prépositionnelle était la solution toute trouvée ; et, de fait, la construction en ad + acc. est choisie pour les ¾ des allocutaires représentés par des noms propres:

  • (32) Locutus est autem Deus ad Noe dicens (gen. 8, 15)

Mais, même si l’on exclut les patronymes invariables du décompte, il reste que 53 % des allocutaires noms communs sont construits avec ad-acc ; cette proportion est supérieure à ce qu’on observe dans les Lettres de Jérôme (43 %) et surtout dans le NT (22 %).

Le développement de ces constructions en ad + acc. s’inscrit dans le vaste essor des constructions prépositionnelles en latin tardif. A propos de ces réorganisations structurelles et de leurs étapes, on peut évoquer plusieurs hypothèses à divers niveaux d’analyse2). On a notamment souligné les défaillances phonologiques et morphologiques du système casuel, la recherche d’expressivité de la langue populaire qui tend vers une formulation plus analytique. Ad + acc. était par ailleurs depuis longtemps dans la langue familière un substitut possible du datif de l’allocutaire auprès de certains verbes de communication suivis de discours narrativisé comme nuntiare (Plaut. Merc. 177).

Toujours est-il que ce que l’on peut souligner ici, à propos de la répartition ad + acc. / datif en latin biblique après les verbes de dire, et de la sur-représentation spécifique des constructions en ad + acc., c’est que cette double construction se superpose à peu près exactement, dans les mêmes proportions parce qu’ exactement dans les mêmes contextes, à la double construction des verbes de dire en hébreu biblique, construits soit avec la préposition autonome ʾεl, soit avec la préposition clitique soudée -: la répartition latine ad + acc. / datif recouvre la répartition ʾεl / - à 94 %. Semblablement, avec des nuances dans le détail, la répartition πρός / datif après verbes de dire de la LXX recouvre la répartition de l’hébreu à 85 %. (Helbing : 1928, 218).

S’il n’y a pas dans ces convergences influence directe de la double construction de l’hébreu, à tout le moins la double construction ad + acc. / datif qui était de plus en plus disponible dans la langue latine a été renforcée par la double construction de l’hébreu. Ici encore, la configuration syntaxique de l’hébreu n’a pas déclenché celle du latin, mais, par le biais de la traduction, elle a contribué à alimenter un courant préexistant.



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1) Cf. Sznajder (2012a).
2) On peut entre autres pour une synthèse se reporter à Pinkster (1990).