Les animaux aquatiques en latin

Michèle Fruyt (Université de Paris-Sorbonne, Paris 4)

et Mauro Lasagna (Accademia Nazionale Virgiliana, Mantoue)


7. Autres animaux marins : beluae, monstres marins, animaux fabuleux

1. arbor, -oris F. est le nom d’un monstre marin, fait à partir du nom de l’arbre.

  • Plin. 9,8 : in Gaditano oceano arbor, in tantum uastis dispansa ramis, ut ex ea causa fretum numquam intrasse credatur ; 32,144 : ut a beluis ordiamur, arbores.

L’animal n’est pas identifiable. On pense à une pieuvre ou à une méduse géante, ou bien à une algue richement ramifiée provenant de la mer des Sargasses.

2. ballaena : « baleine » : voir « Mammifères marins ».

3. cornūta, -ae , F. littéralement « celle qui a des cornes ». Il s’agit donc d’un monstre marin pourvu de cornes, peut-être « le morse » (mammifère marin cornu). Le terme représente le substantivation au féminin de l’adjectif cornūtus, -a,-um « pourvu de corne(s) » sur cornu,-us Nt. « corne », avec le suffixe -tus (*-to-) marquant la possession et l’inclusion de l’entité dénotée par la base. Devant ce suffixe secondaire, on observe l’allongement de la voyelle finale du thème de la base de suffixation (avec ū).
Le terme est attesté chez Pline : Plin. 1,9,43 (sommaire) ; 32,145. Pline donne une explication pour cette dénomination : la bête possède de longues cornes qui sortent de l’eau : Plin. 9,82 : attollit e mari sesquipedanea fere cornua, quae ab iis nomen traxit.
Selon E. de Saint-Denis (1947, s. v. cornuta), le Thesaurus distingue par erreur cornutus et cornuta, car Pline dans son sommaire en 1,9,43 écrit : de pisce qui noctibus lucet ; de cornuta ; de dracone marino. De ces trois animaux, le second est dénoté en 9,82 par une expression complexe et il réapparaît dans l’énumération de 32,145 à sa place alphabétique : cornuta.
Cette énumération range la cornuta parmi les beluae: ce doit être un mammifère marin cornu. Si le bos marinus est le phoque, la cornuta peut être le morse, dont les défenses sont caractéristiques. Le mot est féminin parce qu’il entre dans le groupement de belua F. « grosse bête (marine) ».
Voir aussi elephantus . 4. elephantus, -i , M. « éléphant marin, éléphant de mer ». Pline 1,9,4 ; 9,10 ; 32,144 ; 32,148. Le terme ne se trouve que chez Pline. Il dénote deux animaux différents : parfois un monstre marin rare, peut-être le morse (Plin. 1,9,4 ; 9,10 ; 32,144) et parfois une espèce de langouste (Plin. 32,148) : voir elephantus dans les Crustacés.
Le morse, comme l’éléphant, a des défenses très caractéristiques et il est, de ce fait, dénommé par le nom de l’éléphant, animal terrestre.
En 9,10, Pline raconte une histoire fabuleuse de monstres abandonnés par la mer sur la côte des Santons (Saintonge) au temps de Tibère : éléphants, béliers de mer et néréides. En 32,144, il met les éléphants dans son énumération des beluae.
Voir aussi cornuta . 5. equus marinus : voir hippocampus . 6. hippocampus, -i , M. « cheval de mer », « hippocampe fabuleux ». Le terme renvoie à des animaux fabuleux :

  • Laev. fr. 21Bl. delphine cinctis uehiculis hippocampisque asperis;
  • Plin. 36,26 Nereides supra… hippocampos sedentes;
  • cf. Virg. G. 4,389 bipedum equorum. Servius, commentant ce passage de Virgile, estime que ces animaux fabuleux sont des chevaux pour la partie antérieure, mais que leur corps se termine en forme de poisson : prima parte equi sunt, postrema resoluuntur in pisces, description reprise par Isidore de Séville en Isid. Or. 12,6,9 : equi marini, quod prima parte equi sunt, postrema soluuntur in piscem.

Ce sont les mêmes animaux fabuleux que ceux qui sont dénotés par le terme campae, -ārum F. pl. mentionné par Paul Diacre en :

  • P.F. 38,15 L.: Campas marinos equos Graeci a flexu posteriorum partium appellant.
    « Les Grecs appellent campae des chevaux marins à cause de la courbure de leurs parties postérieures. »

Ce terme latin campa, -ae F. est un emprunt de signifiant au grec κάμπη « courbure » et « chenille », « chenille du chou », « le ver à soie », etc. (les dictionnaires grecs font deux entrées différentes pour ces deux valeurs dénotatives). Le terme campē sous sa forme morphologique grecque en -ē est aussi employé dans une autre dénomination pour une chenille chez Columelle (10,324: hirsuta campe « la chenille velue ») et Palladius. On comprend aisément qu’une chenille ait pu être dénotée par un terme renvoyant à la courbure, puisque la chenille avance en se propulsant par ses contorsions successives.
Selon P. Chantraine (Dict. étym. de la langue grecque, p. 490), le terme grec κάμπη dénote également en grec un monstre marin fabuleux en Lybie. On aurait donc la même palette sémantique en grec et en latin. Pour l’étymologie du terme grec, P. Chantraine (Dict. étym. de la langue grecque, p. 490) rapproche sk. kapanā F. « chenille », mais estime qu’en synchronie le terme est associable au verbe κάμπτω « courber » et que ce rapprochement est peut-être une « étymologie populaire » (au sens péjoratif où ce dictionnaire emploie généralement le terme), mais qu’il peut exister aussi un lien diachronique entre les deux termes.
La remarque de Paul Diacre laisse penser que cet auteur voyait, effectivement, dans lat. campa le radical synchronique grec signifiant « courber » présent dans le verbe κάμπτω puisqu’il explique cette dénomination grecque par la courbure de la partie postérieure des animaux dénotés.
Voir equus, -i / equus marinus dans les « Monstres marins ».
Pour le poisson dénommé hippocampus, voir hippocampus dans les « Poissons de mer ».

7. homo marinus , M., monstre marin à figure humaine, peut-être « le lamentin », gros cétacé à la tête presque humaine et aux mamelles très apparentes, décrit par Pline :

  • Plin. 9,10 : uisum… in Gaditano oceano marinum hominem toto corpore absoluta similitudine, ascendere eum nauigia nocturnis temporibus statimque degrauari quas insederat partes et, si diutius permaneat, etiam mergi; 32,144 : homines qui marini uocantur.

On interprète les iuvenes marini de Juvénal (14,283 : oceani monstra et iuuenes uidisse marinos) comme une allusion aux Tritons et aux Néréides.

8. lucerna, -ae , F., animal phosphorescent indéterminé (beaucoup d’animaux marins sont phosphorescents). Il est mentionné par Pline :

  • Plin. 9,82 : subit in summa maria piscis ex argumento appellatus lucerna, linguaque ignea per os exerta tranquillis noctibus relucet.

Il s’agit du transfert métaphorique de l’objet usuel lucerna « lampe » vers un animal marin.

9. mūs marinus , M. il s’agit probablement de « la tortue d’eau douce », qui est un reptile, en Pline 9,166 (qui lui attribue les caractères de la tortue d’eau douce d’Aristote). Mais aussi « la souris ou le rat de mer », espèce de poisson cité en Pline 9,71. Pour ce procédé de dénomination, voir M. Fruyt 1989-a, 1989-b, 1993, 1999 (animal terrestre (mammifère) → poisson).

10. musculus, -i, M., poisson légendaire.

  • Plin. 9,186 : amicitiae exempla sunt… ballaena et musculus… uada praenatans demonstrat oculorumque uice fungitur.
  • Veg. Mil. 4,16.
  • Isid. Or. 12,6,6 : musculus, quod sit ballaenae masculus, eius enim coitu concipere haec bellua perhibetur (étymologie fantaisiste, causée par la ressemblance au plan du signifiant entre musculus et masculus).

La familiarité et la solidarité entre la baleine et le musculus devinrent un thème littéraire, cf. Sen. Marc. 18,7 ; Claud. In Eutr. 2,425-431. Dans la description tirée d’Aristote H.A. 3,9, consacrée au poisson mus marinus (voir ce terme), Pline (11,165: musculus marinus, qui ballaenam antecedit, nullos (dentes) habet, sed pro iis saetis intus os hirtum et linguam etiam et palatum) confond les deux bêtes. Cela explique le classement plinien du musculus parmi les beluae en 32,144 : musculi.
Le terme musculus pourrait être morphologiquement un diminutif de mūs « souris » avec le suffixe « diminutif » -culus dans sa valeur métaphorique « qui ressemble à une souris ». On pourrait peut-être penser aussi à une valeur connotative du suffixe à l’origine (cf. l’amitié du cet être avec la baleine). Le suffixe diminutif ne pourrait pas être employé ici dans sa valeur minorative pour dénoter une entité petite.
Cette formation, qui explique le lexème musculus homonyme comme nom d’une sorte de moule (voir musculus dans « Les mollusques »), explique plus difficilement le nom d’un poisson légendaire. 11. Nereis, -idis , F., monstre marin (« Néréide, nymphe de la mer », fille de Nérée).

  • Plin. 9,9 : et Nereidum (forma) falsa non est, squamis modo hispido corpore etiam qua humanam effigiem habet. Namque haec in eodem spectata litore est, cuius morientis etiam cantum tristem accolae audiuere longe, et Diuo Augusto legatus Galliae complures in litore apparere exanimes Nereides scripsit; 9,10 : Nereidas uero multas ; 32,144 (parmi les beluae).

Emprunt savant au grec Νηρηΐς « Néréide ».

12. physeter, -eris , M., « le cachalot ».

  • Plin. 9,8 : in Gallico oceano physeter, ingentis columnae modo se attollens altiorque nauium uelis diluuiem quandam eructans.
  • Sen. Phaedr. 1030 : fluctum refundens ore physeter capax.
  • La belua en Plin. 9,11 est le cachalot : Turranius prodidit expulsam beluam in Gaditana litora, cuius inter duas pinnas ultimae caudae cubita sedecim fuissent, dentes eiusdem cxx, maximi dodrantis mensura, minimi semipedum.

Emprunt savant au grec φυσητήρ.

13. pristis : voir pristis dans « Poissons de mer ».

14. rota, -ae , F., entité inconnue.

  • Plin. 9,8 apparent et rotae appellatae a similitudine, quaternis distinctae hae radiis, modiolos earum oculis duobus utrimque claudentibus; 32,144 (parmi les beluae).

Le terme pourrait peut-être relever d’un transfert du nom de la roue.

15. Tritōn, -ōnis (-ōnos) , M., monstre marin. Cette dénomination est tirée du nom du dieu de la mer, fils de Neptune.

  • Plin. 9,9 Tiberio principi nuntiauit Olisiponesium legatio… uisum auditumque in quodam specu concha canentem Tritonem qua noscitur forma; 32,144 (parmi les beluae).

Emprunt savant au grec Τρίτων, nom de la divinité.

16. uitulus (marinus), -i , M., « le phoque » (famille Phocidae L.). Plin. 32,144 : celebres Homero uituli. L’expression signifie littéralement « le veau de mer » par transfert du nom de l’animal terrestre vers celui de l’animal marin. Voir uitulus (marinus) dans les « Mammifères marins ».

D’autres beluae « grosse bêtes marines » mentionnées par Pline ne sont pas identifiables :

  • Plin. 9,6 : Cadara appellatur Rubri maris paeninsula ingens … huius loci quiete praecipue ad immobilem magnitudinem beluae adolescunt.
  • Plin. 9,7 : exeunt et pecori similes beluae ibi in terram pastaeque radices fruticum remeant et quaedam equorum, asinorum, taurorum capitibus.

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