Les animaux aquatiques en latin

Michèle Fruyt (Université de Paris-Sorbonne, Paris 4)

et Mauro Lasagna (Accademia Nazionale Virgiliana, Mantoue)



6. Les mammifères marins

1. aries, -etis, M. « le bélier de mer » « l’épaulard » (sorte de grand dauphin) (Delphinus orca L.) ; Plin. 9,10 : in insula… trecentas…beluas… destituit oceanus… interque reliquas elephantos et arietes candore tantum cornibus adsimulatis. Pline en décrit les ruses dangereuses et la voracité en 9,145 grassatur aries ut latro… ; 32,144.
Il s’agit d’un transfert métaphorique : animal terrestre (domestique) → animal marin. On remarque que les deux animaux, celui qui prête son nom, le bélier, et celui qui en bénéficie, l’épaulard, sont considérés comme étant de grande taille par rapport à leur espèce.
Le nom de l’animal terrestre ărĭēs (gén. ărĭĕtis) M. « bélier » n’est pas d’origine bien claire. On a proposé un terme hérité dénotant un animal domestique et rapproché des formes en v.-irl., grec (ἔριφος « chevreau, jeune bouc »), peut-être arménien. Pour les propositions les plus récentes, voir M. de Vaan 54.

2. ballaena, -ae (ballēna) F. « la baleine » ; Pl. Rud. 545 ; Ov. Met. 2,9 ; Plin. 9,4 ; 9,8 ; 9,12 ballaenae et in nostra maria penetrant ; 9,16 ; 9,19 ; 9,41 ; 9,186 ; 11,165 ; 32,144 ; Juv. 10,14 ; Veg. Mil. 4,16 ; P.Fest. 28,6 L. ; Isid. Or. 12,6,7.
Emprunt au grec φάλ(λ)αινα, terme sans étymologie connue, qui a pu être considéré comme emprunté à une langue indéterminée. Mais le terme était bien intégré en latin, comme le montrent ses attestations nombreuses dans des genres littéraires variés ainsi que son suffixé l’adjectif ballaenāceus « de baleine » (avec une suffixe latin en -āceus) chez Pétrone (Sat. 21,2).
Ballaena est passé dans fr. baleine.

3. bos (bouis) marinus, M. « le bœuf marin, le bovin marin », probablement « le phoque » (genre Phoca) ; Isid. Or. 12,6,9 : phocas dicunt esse boues marinos. Cet animal est plus généralement dénommé en latin : uitulus marinus littéralement « le veau marin ».
Voir phoca et uitulus marinus.
Il s’agit d’un transfert métaphorique : animal terrestre (domestique) → animal marin.
En raison de l’importance de l’animal dénoté pour la communauté linguistique, le nom du bovin a connu une pluralité de transferts métaphoriques. Bos dénote aussi un poisson (voir ce mot dans les Poissons) et un oiseau (voir ce mot dans DHELL, 2e partie, « Oiseaux » en raison de son cri qui ressemble à des mugissements). Comme constituant de lexie complexe, il entre dans une dénomination de l’éléphant : Luca bos littéralement « bœuf de Lucanie » (Pl., Lucr., Varr., Pline).
Le nom de l’animal terrestre bōs (gén. bŏuis) terme générique du bovin (au masculin « bœuf » et au féminin « vache ») est hérité avec des correspondants solides dans les autres langues i.-e. : sk. gauḥ au nominatif sg. (< i.-e. *gwōw-s) et sk. gām à l’accusatif sg. (*gwōm < *gwō(w)m), gr. βοῦς (βῶν), v.-irl. bo, etc. Le terme latin a aussi des correspondants dans d’autres langues italiques : par exemple ombr. bum (acc. sg.).

4. cētus, -i, M., cēte, Nt. pl., « animal marin de très grande taille » ; Pl. Aul. 375 ; Capt. 851 ; l’animal est qualifié d’immanis « énorme » en Virg. En. 5,822 : immania cete ; Col. 6,32,1 ; Plin. 32,10 ; 32,82 ; Sil. 7,476 ; 11,480 : ad murmur cete toto exsultantia ponto.
Le terme est emprunté au grec κῆτος Nt. (attesté depuis Homère) « monstre aquatique, tout animal énorme vivant dans l’eau » (baleine, crocodile, hippopotame, etc.), qui dénote en grec en particulier plusieurs animaux marins (baleine, phoque, sorte de gros thon) et se trouve étendu au nom d’une constellation.
De même dans le domaine astronomique chez Manilius (1,612), cetus signifie « la Baleine », constellation.
La forme cēte (du grec κητή) désigne parfois, dans la langue des naturalistes, les cétacées : Plin. 9,78 : hoc genus solum, ut ea quae cete appellant, animal parit ; 9,157 ; Isid. Or. 12,6,8.

5. delphīnus, -i (et delphīn, -īnis), M. « le dauphin » (Delphinus delphis L.). Le terme est fréquent à toutes les époques de la latinité, l’animal dénoté étant bien connu de la communauté linguistique :
Acc. Trag. 404 ; Lucil. 284 M.; Varr. L. 5,77 ; Cic. Nat. 1,77 ; Virg. En. 3,428 ; 8,673 ; 9,118 ; Ov. Her. 18,199 ; Met. 1,302 ; 2,266 ; Sen. QN 4,2,13 ; Pline 8,91 ; 8,220 ; etc. ; Stat. S. 1,3,28 ; Juv. 10,14 ; Plin. Epist. 9,33,4.
Le terme latin est un emprunt latinisé à gr. δελφίς, δελφίν, -ῖνος.
Le dauphin est souvent mentionné dans les textes latins littéraires ou savants. Il est caractérisé par son caractère amical entraînant une grande familiarité avec les marins, avec lesquels il semble jouer parfois, et par ses caractéristiques physiques : la forme de son corps, le profil courbe de sa masse, son museau camus, sa peau luisante dépourvue de poils, ainsi que par sa manière de se déplacer : sa rapidité, ses bonds hors de l’eau.

6. orca, -ae, « l’orque, l’épaulard » (Delphinus orca L.). Pline en donne des descriptions précises en 9,12-14 et en 9,15 (pour la chasse à une orque entrée dans le port d’Ostie).
Le nom est considéré comme provenant du grec ὄρυγα, acc. sing. de ὄρυξ, peut-être par un intermédiaire étrusque (en raison de la correspondance entre une consonne occlusive sonore en grec et une sourde en latin).
Selon Paul Diacre (P. F. 195,4 L. : orca genus marinae beluae maximum, ad cuius similitudinem uasa ficaria orcae dicuntur ; sunt enim teretes atque uniformi specie), orca dénoterait une sorte de bête marine de très grande taille et c’est en raison de leur ressemblance avec cette bête que certains vases (uasa ficaria « qui concernent les figues ») seraient appelés orcae. Mais orca au sens de « vase » est considéré comme venant de gr. ὔρχη, à moins que le deux mots ne proviennent d’une langue méditerranéenne ; cf. urceus « cruche » et urna « urne », cf. E.M. s. v.

7. phōca, -ae (phōcē, -es) F. « le phoque » ; Virgile Georg. 4,432 ; Ov. Met. 1,300 ; 2,267 ; 7,388 ; Plin. 9,19 ; Val. Fl. 2,319. Emprunt au grec φώκη « phoque, veau marin » (attesté depuis Homère).
Voir bos marinus « le bœuf marin, le bovin marin » et uitulus marinus « le veau de mer ».

8. platanista (-es), -ae, M. « le dauphin du Gange », cétacée d’eau douce (Platanista gangeticus L.). Selon Pline (9,46 : in Gange Indiae platanistas uocant, rostro delphini et cauda, magnitudine autem xvi cubitorum), il a le rostre et la queue d’un dauphin, mais mesure 16 coudées, soit environ 7 mètres de long. Lat. platanista est un emprunt au grec πλατανιστής, mais la seule attestation de ce terme grec se trouve ici dans ce passage de Pline.

9. porcus, -i, M. « le marsouin » (Phocaena phocaena L.) ; Plin. 32,19 : Apion piscium maxime mirum esse tradit porcum, quem Lacedaemoni orthagoriscum uocent ; grunnire eum, cum capiatur ; 32,56 ; 32,150 ; Isid. Or. 12,6,12 ; on trouve le diminutif porculus en Plin. 9,45 : porculus marinus.
Selon Pline (32,19), le trait saillant sélectionné pour dénommer le marsouin serait ici qu’il grogne (grunnire « grogner » pour le porc) comme un porc lorsqu’on le capture.
Il s’agit d’un transfert de dénomination à partir du nom du porc1) : animal terrestre (domestique) → animal marin.

10. uĭtulus marīnus, M. « le phoque » (genre Phoca). Le terme offre les attestations suivantes :

- Plin. 2,146 ; 9,19 : et uituli marini, quos uocant phocas, spirant ac dormiunt in terra ; Pline nous informe ici sur l’existence d’un autre terme pour dénommer le phoque : phoca, emprunté au grec. Voir phoca.

- Plin. 9,41 : uitulus… hic parit in terra… ipsis in sono mugitus – unde nomen uituli, et la description qui suit est tirée de ce qu’Aristote (H.A. 1,5,489a ; 6,12,566 sq.) dit de la φώκη ;

- Plin. 11,151 ; 11,171 ; 11,215 ; 11,235 ; 32,130 ; 32,144 ;

- Calp. Sic. 7,65-66 : aequoreos ego cum certantibus ursis / spectaui uitulos. Le terme est généralement une lexie complexe avec l’adjectif marinus, mais uitulus est ici déterminé par l’adjectif aequoreus « marin, de mer » (sur aequor « mer ») pour dénoter le phoque dans ce passage poétique ;

- Juv. 3,238 : eripient somnum Druso uitulisque marinis (cf. Plin. 9,41 : nullum animal grauiore somno premitur) ;

- Suet. Aug. 90 ;

- Col. 6,32,2 : adeps marini uituli : le phoque est considéré comme un animal gras (adeps « graisse »).

En Pl. Rud. 982-993, se trouve un jeu de mots entre uīdulus « valise, panier à poisson, récipient en osier » et uitulus (marinus). Selon Pline (9,41 : passage cité ci-dessus), le trait saillant sélectionné dans le phoque pour expliquer cette dénomination serait qu’il pousse des cris ressemblant à des mugissements (mugitus) de bovins.
Il s’agit d’un transfert métaphorique : animal terrestre (domestique) → animal marin.
Le même animal est également dénommé non à partir du jeune bovin (uitulus « veau »), ce qui induit un animal de taille relativement petite dans son espèce, mais à partir du bovin adulte bos dans la lexie complexe bos marinus littéralement « le bœuf marin » ou « le bovin marin », ce qui induit une grande taille dans l’espèce.
Voir phoca, bos marinus.

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1) Pour le terme porcus, voir DHELL, 1ère partie, Lexique latin, s. v. porcus, sus.