Les animaux aquatiques en latin

Michèle Fruyt (Université de Paris-Sorbonne, Paris 4)

et Mauro Lasagna (Accademia Nazionale Virgiliana, Mantoue)



5. Cnidaires, annélides, échinodermes, spongiaires

La dénomination zoophyte n’étant plus scientifique, nous employons ici les termes cnidaires, annélides, échinodermes, spongiaires1). La place de ces entités dans le classement des animaux aquatiques que nous avons adopté est donc la suivante :

1. Les poissons sont une superclasse du phylum Cordata [fr. Cordés].

2. Les mollusques constituent un véritable phylum.

3. Les crustacés sont une classe du phylum Arthropodes.

4. Les Cœlentérés ou Cnidaires (ce dernier terme étant plus scientifique) constituent un phylum comprenant les polypes, méduses, coraux, actinies, madrépores.

Les éponges sont plus primitives que les Cœlentérés et appartiennent au phylum des Porifera (it. Poriferi, fr. Spongiaires).

Les étoiles de mer, les hérissons de mer, les holothuries, les ophiures appartiennent tous au phylum des Échinodermes, qui sont des animaux beaucoup plus évolués que les Cœlentérés, et donc très différents d’eux parce que beaucoup plus complexes. Ils suivent les Arthropodes et précèdent les Cordata.

nom français classement scientifique actuel comprenant :
ANNÉLIDES phylum ANELLIDAE scolopendre
CNIDAIRES (CŒLENTÉRÉS) phylum CNIDARIA polypes, méduses, coraux, actinies, madrépores, etc.
ÉCHINODERMES phylum ECHINODERMA étoiles de mer, hérissons, holothuries, ophiures
SPONGIAIRES classe du phylum PORIFERA éponges

Le lexique latin illustre ces catégories scientifiques par les lexèmes suivants :

a) annélides : scolopendra (marina).

b) cnidaires : cnide, halipleumon, holothurium, pulmo, urtica (marina).

c) échinodermes : cucumis, echinus, stella.

d) spongiaires : achillium, aplysiae, manos, spongea (-ia), tragos.

Liste des termes

1. achillium, -ii, Nt. « sorte d’éponge » (Spongiaire, Euspongia officinalis L.) ; Plin. 9,148 : (genus spongearum) tenue densumque, ex quo penicilli, Achillium.
On suppose généralement pour cet animal aquatique un emprunt direct au grec Ἀχίλλειον. Mais un transfert métaphorique latin (entité terrestre → entité marine) à partir du nom de plante Achilleos F. / -ion Nt. « le millefeuille », « la crapaudine », ou « une plante indéterminée »  (J. André 1985 p. 3) n’est pas exclu. Le nom de la plante est emprunté au grec Ἀχίλλειον « l’herbe d’Achille » (plante découverte par le héros selon Pline).
Voir manos, stragus, spongea.

2. aplysiae, -arum, F. pl. : espèce d’éponges compactes et noires, correspondant à une vaste série de genres d’éponges ; Plin. 9,150 : pessimum omnium genus est earum quae aplysiae uocantur, quia elui non possunt ; emprunt au grec ἀπλυσίαι (d’Aristote H.A. : 5,14,6, qui en donne l’étymologie).

3. cnīdē, -es F. « l’ortie de mer » (Cnidaire, plusieurs genres de méduses urticantes). Le terme est cité par Pline, qui écrit que le terme latin correspondant est urtica : Plin. 32,147 : cnide, quam nos urticam uocamus.
Il s’agit d’un emprunt de signifiant au grec κνίδη « ortie » (plante : genre Urtica L. ; emprunté pour le nom de la plante en latin : J. André 1985, p. 70) et « ortie de mer », où l’on observe un transfert métaphorique de dénomination de la plante vers l’animal marin (entité terrestre → entité aquatique). Le même procédé de dénomination explique le terme latin urtica « ortie de mer » à partir de urtica « ortie » (plante).
Voir urtica.

4. cucumis, -eris, M. « le concombre marin, concombre de mer », « l’holothurie » (Échinoderme, genre Holothuria L.). Il s’agit d’un échinoderme, animal répandu dans toutes les mers et ressemblant à un concombre. Le terme est mentionné par Pline 32,148.
Il s’agit d’un transfert de dénomination (entité terrestre → entité marine) à partir de la plante appelée cucumis, -eris M. « concombre » (Cucumis sativus L.), « momordique, concombre d’âne » (Ecballium elaterium Rich.), « coloquinte » (Citrullus colocynthis Schrad.)(J. André 1985, p. 80). Le nom de plante est considéré comme emprunté à une langue non indo-européenne (André 1985, p. 80) et comme contenant un redoublement « expressif » (J. André, 1978, p. 49).

5. echīnus, -i M. « l’oursin », litt. « hérisson de mer » (Échinoderme, classe des Echinoïdes ; Paracentritus lividus L.). Le terme est attesté à toutes les époques du latin et l’animal fut utilisé de tout temps dans l’alimentation : on le trouve chez Plaute (Rud. 297) en première position dans une liste d’animaux marins (échinodermes, mollusques) récoltés par les pêcheurs :

  • Pl. Rud. 297-299 :
    Echinos, lopadas, ostrias, balanos captamus, conchas, /
    Marinam urticam, musculos, placusias striatas.

    « Nous tâchons de prendre des oursins, des patelles, des huîtres, des glands, des conques, de l’ortie de mer, des moules, des plaguses striées2). » (traduction A. Ernout, Paris, CUF)

Il est également attesté chez Lucilius 1201 ; Horace Epist. 1,15,23 : utra magis piscis et echinos aequora celent ; Pline 9,40 ; 9,100 ; etc. ; Plin. Epist. 1,15,3 ; Juv. 4,143 ; Aus. Epist. 20,12 Green.
L’oursin était très apprécié en gastronomie comme le montrent les passages suivants :

- Enn. var. 44 V2 (Hedyph. v. 11), apud Apul. Apol. 39 : dulces quoque echini.

- Mart. 13,86,2 mollis echinus.

- Dans un menu cité par Macrobe (Sat. 3,13,12), l’echinus figure en entrée.

- D’après Horace (Sat. 2,4,33 : Miseno oriuntur echini), les oursins de Misène étaient réputés, on les cuisait et on les aromatisait :

- Les recettes3) d’Apicius 9,8 font grand usage de l’oursin. Il peut être consommé frais (recentes) ou salé (salsi). L’oursin frais est assaisonné, puis bouilli :

  • Apic. IX,8,1 (n° 415) : In echino : accipies pultarium nouum, oleum modicum, liquamen, uinum dulce, piper minutum, facies ut ferueat. Cum ferbuerit, in singulos echinos mittis, agitabis, ter bulliat. Cum coxeris, piper asperges et inferes.
    « (Sauce) pour l’oursin : vous prenez un plat (à bouillie) neuf, un peu d’huile, du liquamen, du vin doux, du poivre concassé, vous faites bouillir. Quand ça a bouilli, vous mettez (de la sauce) dans chacun des oursins, vous remuez ; faites bouillir trois fois. Quand c’est cuit, vous saupoudrez de poivre et servez. »

cf. Apic. IX,8,3(n° 417).

Pour les oursins salés, Apicius mentionne des sauces :

  • Apic. IX,8,4 (n° 418) : In echino salso : echinum salsum cum liquamine optimo, careno, pipere, temperabis et adpones
    « (Sauce) pour l’oursin salé : vous mélangez l’oursin salé avec du liquamen de première qualité, du caroenum, du poivre, et vous servez. »

cf. Apic. IX,8,5 (n° 419).

Isidore décrit l’oursin avec ses piquants, qu’il compare à ceux d’une châtaigne (entité terrestre → entité marine) et justifie le lien dénominatif que l’oursin entretient avec le hérisson en latin :

  • Isid. Et. 12,6,57 : Echinus a terrestri echino nomen traxit quem uulgus hericium uocat. Huius testula duplex, spinis aculeata in modum castanearum, quando adhuc opertae de arboribus cadunt.
    « L’echinus (‘hérisson de mer’) a tiré son nom de l’echinus terrestre (‘hérisson’), que les gens appellent communément hericium (‘hérisson’). Sa coquille est double, hérissée de piquants à la façon des châtaignes, quand elles tombent de l’arbre, encore fermées. »

Lat. echinus, -i M. « hérisson » comme animal terrestre a servi à dénoter l’oursin en raison des piquants des deux animaux4). Le transfert de dénomination a pu se faire à l’intérieur du lexique latin à partir de echinus « hérisson (terrestre) », emprunté au grec ἐχῖνος.
On observe le même procédé de dénomination par transfert (animal terrestre → animal marin) en grec dans ἐχῖνος « hérisson » et « oursin ».
En outre, dans le passage cité plus haut, Isidore (Or. 12,6,57 : echinus a terrestri echino nomen traxit quem uulgus hericium uocat. « l’echinus ‘hérisson de mer’ a tiré son nom de l’animal terrestre, que les gens appellent hericium ») nous dit que le mot usuel pour le hérisson (terrestre) en latin était, en fait, à son époque lat. hericium, qui est l’ancêtre de fr. hérisson (avec un suffixe ajouté par le français).
Il s’agit de la substantivation de l’adjectif (h)ērĭcius « de hérisson » (Varron apud Nonius ; dans le vocabulaire militaire : « chevaux de frise » Cés. BC 3,67,5) à côté d’un autre adjectif pourvu d’un autre suffixe: (h)ērĭcīnus (analysable en her-ic-inus) « de hérisson » (Augustin, Faust. 30,1). Ces deux adjectifs ont pour base de suffixation lat. hēr / ēr (gén. ēris) M. « hérisson », qui, pour l’étymologie, est mis en rapport avec le verbe lat. horreo « avoir les cheveux dressés sur la tête, avoir peur » et le grec χήρ « hérisson ». D’après X. Delamarre (1984) et P. Flobert (Le Grand Gaffiot 2000, s. v.), lat. her « hérisson » relève des noms d’animaux hérités par le latin et provient de la racine i.-e. *ghēr- comme « celui qui a des piquants ».
Pline, 9,100 : ex his echinometrae appellantur quorum spinae longissimae, appelle echinometra, -ae F. une espèce à longs piquants (détail emprunté à Aristote, H.A. 4,5,2). On remarque que, dans un passage de Varron (L. 5,774)5), l’oursin (echinus) est rangé dans les coquillages ou mollusques (conchylium) au même titre que l’huître (ostreum). Cette extension de la classe des conchylia à un animal qui n’a pas de coquille est probablement due au fait que l’animal marin est mis sur le même plan que les mollusques pour l’alimentation, comme objet de consommation. Une autre extension du même type est observable pour le nom générique des poissons piscis, qui peut dénoter non un poisson, mais le poulpe dans certains contextes culinaires comme matière de consommation (voir polypus, § 4. Mollusques et § 0.8.1.).
Les naturalistes modernes appellent cette espèce Echinus cidaris. Selon E. de Saint-Denis, c’est peut-être « le mâle » des pêcheurs provençaux (prov. lou mascle), qui est abondant à Naples.
Lat. echinus sert aussi à dénommer une plante offrant des piquants (J. André 1985, p. 92) pour une espèce de chardon. On suppose pour le nom de la plante un emprunt direct au grec (J. André 1985, p. 92), mais il peut s’agir d’un transfert de dénomination à partir du nom de l’animal terrestre pour le trait saillant des piquants.

6. halipleumon, -onis, dénote peut-être la méduse, cnidaire mobile. Le terme est cité par Pline. Plin. 9,154 multi eadem natura quae frutici, ut holothuriis, pulmonibus, stellis ; Plin. 18,359 pulmones marini in pelago plurium dierum hiemem portendunt ; Plin. 32,149.
Le terme latin est un emprunt au grec ἁλιπλεύμων (alors qu’Aristote, H.A. 5,13,10 ; P.A. 4,5, emploie le simple πλεύμων).
Contrairement à E. de Saint-Denis (1947, p. 44), qui estime que le terme grec fut « traduit » pour dénoter ce même cnidaire dans le terme latin pulmo « poumon » et pulmo marinus « poumon de mer », pulmo pour cet animal est une dénomination latine parallèle au grec : voir pulmo.
La méduse, masse gélatineuse et flasque, ressemble au poumon des mammifères par sa consistance et son mouvement perpétuel pour se déplacer, comme le montre le nom vernaculaire que l’animal possède en français, par un renouvellement cyclique par rapport au latin : fr. poumon marin.
Voir pulmo.

7. holothurium, -ii, Nt. « sorte de madrépore » (selon G. Gaffiot) (Cnidaire, genre Madrepora avec plusieurs espèces) ; Plin. 9,154 : multi eadem natura quae frutici, ut holothuriis, pulmonibus, stellis. Rien ne permet de préciser davantage. Emprunt au grec ὁλοθούριον (cf. Aristote H.A. 1,1,487b ; P.A. 4,5,681a).
Voir halipleumon.

8. manos, -i, F. « sorte d’éponge » (Spongiaire, plusieurs espèces). Les éponges (spongea) selon Pline, qui en 9,148-150 en donne une longue description tirée d’Aristote H.A. 5,16,548ab, sont dénommées par plusieurs termes, dont manos et tragos :

  • Plin. 9,148 : spongearum tria genera accepimus : spissum ac praedurum et asperum tragos uocatur, spissum et mollius manos, tenue densumque, ex quo penicilli, Achillium.

Emprunt au grec μανός (M.), d’où le pluriel manoe en Plin. 9,149 : maximae fiunt manoe.
Voir aussi tragus et achillium.

9. pulmo, -ōnis, M. dénote peut-être la méduse, cnidaire mobile. Le terme est mentionné par Pline : Plin. 9,154 ; 18,359 ; 32,102 : (aiunt prodesse) item pulmonem marinum decoctum in aqua ; 32,130 ; 32,135 : eadem uis pulmonis marini ; 32,141 : pulmone marini si confricetur lignum, ardere uidetur.
Contrairement à E. de Saint-Denis (1947, p. 44), qui estime que le terme grec πλεύμων employé par Aristote fut « traduit » par le terme latin pulmo « poumon » (Plin. 9,154) et pulmo marinus « poumon de mer » (Plin. 18,359), pulmo est une dénomination latine parallèle au grec. En effet, le même trait saillant fut sélectionné en grec et en latin et servit de base à la dénomination. La méduse, masse gélatineuse et flasque, ressemble au poumon (comme partie du corps des mammifères : pulmo, -ōnis M.) par sa consistance et son mouvement perpétuel pour se déplacer. Il s’agit donc d’un transfert métaphorique en latin et en grec (entité terrestre → entité marine).
Le nom vernaculaire fr. poumon marin montre un renouvellement cyclique avec le même procédé dénominatif en français qu’en latin.
La dénomination de la méduse empruntée (emprunt de signifiant) au grec ἁλιπλεύμων est lat. halipleumon, -onis M. (Plin. 32,149). Voir ce mot. 

10. scŏlŏpendra, -ae (marina), F. « scolopendre de mer, néréide », sorte de ver annélide (Annélide, genre Nereis des Annélides Polychètes) qui vit dans la mer sur les fonds vaseux. Le terme est mentionné par Pline :

  • Plin. 9,145 : scolopendrae, terrestibus similes, quas centipedes uocant ; 32,135 scolopendrae marinae cum oleo.

Le terme résulte d’un transfert métaphorique à partir de la dénomination du chilopode scolopendra « scolopendre, le mille-pattes » (le genre des Chilopodes appartient à la famille des Myriapodes). Le nom latin du mille-pattes scolopendra est emprunté au grec σκολόπενδρα et a donné le nom du chilopode appelé en français cloporte.
Le nom grec du mille-pattes (ou scolopendre) σκολόπενδρα a aussi été utilisé en latin sous la forme de son suffixé σκολοπένδριον pour donner un nom de plante (J. André 1985, p. 230) : scolopendrion Nt. / -ia F. / -dros M. pour des sortes de fougères à frondes étroites munies en dessous d’écailles disposées comme les pattes d’une scolopendre appelées « cétérach, doradille » et « scolopendre, langue-de-bœuf », ainsi que pour une plante utilisée contre les scolopendres appelée « boucage ».

11. spongea / spongia, -ae, F. « éponge » (Porifera L.). Selon Pline, il s’agit du terme générique pour l’éponge, alors qu’il existe des termes spécifiques pour différentes espèces :

  • Plin. 9, 148 : spongearum tria genera accepimus : spissum ac praedurum et asperum tragos uocatur, spissum et mollius manos, tenue densumque, ex quo penicilli, Achillium.
    Voir ces trois substantifs.

Lat. spongea (-ia) est considéré comme un emprunt au grec σπογγιά / σφογγιά. Mais le terme est bien intégré au latin, puisqu’il a servi à former des termes latins de botanique. En effet, spongea, -ae F. (avec les variantes orthographiques sphongea Columelle, sfongea Palladius) est aussi employé dans la phytonymie pour dénommer des plantes ou des parties de plantes spongieuses (J. André 1985, p. 247) :

a) « bédégar, galle spongieuse recouverte d’une sorte de mousse, provoquée sur l’églantier par la piqûre d’un insecte » (> anc.-fr. esponge) (Pline ; Marc.).

b) « morilles » chez Pline (it. spongiola).

c) « conferve » chez Pline (anc.-fr. esponge de rivière ; fr. éponge d’eau).

12. stella, -ae, F. « l’étoile de mer » (Échinoderme, classe Astéroïdes, Asteroidea L.). Le terme est mentionné par Pline : Plin. 9,183 claros sapientia uideo mirari stellam in mari (avec la description tirée d’Aristote H.A. 5,13,10 [= 5,15,548a] de l’animal appelé ἀστήρ) ; 32,151.
Le terme est transféré à partir du nom de l’étoile céleste en raison de la forme de l’animal, qui ressemble à l’interprétation graphique que l’on donne de l’entité céleste avec des parties pointues rayonnant autour d’un centre.
Le nom de l’étoile céleste stella est également employé en latin, suivi du suffixe -āgō (-āgĭnis F.), pour dénommer une plante dont les feuilles sont couchées à terre et étalées en étoile (J. André 1985, p. 249) : stellago « plantain corne-de-cerf » (Plantago coronopus L.).

13. tragos, -i, M. « sorte d’éponge » (« chimousse » ou « fine dure ») (Spongiaire). C’est l’un des termes spécifiques cités par Pline pour une espèce particulière d’éponge :

  • Plin. 9,148 : spongearum tria genera accepimus : spissum ac praedurum et asperum tragos uocatur, spissum et mollius manos, tenue densumque, ex quo penicilli, Achillium ; 31,123 maribus alias duriores, quas appellant tragos, tenuissimis fistulis atque densissimis.
    Voir aussi les trois autres substantifs.

Lat. tragos est un emprunt au grec τράγος « bouc », qui a aussi servi à dénommer une sorte d’éponge ainsi qu’un petit poisson de mer et diverses plantes. Il faut aussi distinguer en latin ce tragos « sorte d’éponge » du poisson appelé tragus « la mendole ». Lat. tragos sert également en phytonymie (J. André 1985, p. 263) chez Pline pour une plante qui est une espèce d’éphèdre (le trait saillant étant la forme du fruit à pointe en tire-bouchon qui ressemble aux cornes de l’animal) et pour une espèce de blé exotique.
À partir du nom grec du bouc emprunté par le latin, les transferts métaphoriques sont donc semblables en latin et en grec : animal terrestre (domestique) → animaux marins et animal terrestre (domestique) → plante.

14. urtīca, -ae (marina), F. « l’ortie de mer » (Cnidaire, méduse urticante de la classe des Scyphozoaires).
Le terme devait être usuel dans la langue parlée familière puisqu’il est mentionné par Plaute (Rud. 298) dans une liste d’animaux marins (échinodermes, mollusques) récoltés par les pêcheurs :

  • Pl. Rud. 297-299 :
    Echinos, lopadas, ostrias, balanos captamus, conchas, /
    Marinam urticam, musculos, placusias striatas.

    « Nous tâchons de prendre des oursins, des patelles, des huîtres, des glands, des conques, de l’ortie de mer, des moules, des plaguses striées6). » (traduction A. Ernout, Paris, CUF)

En outre, Pline le cite dans son contexte encyclopédique et fait le rapprochement entre l’ortie de mer et la plante, appelant la plante « l’ortie de terre » :

  • Pline7) 9,146 : Vrticae noctu uagantur locumque mutant. Carnosae frondis his natura et carne uescuntur. Vis pruritu mordax eademque terrestris urticae.
    « Les orties voyagent et déménagent pendant la nuit. Leur structure est celle d’un feuillage charnu ; elles se nourrissent de chair. Elles ont la propriété de causer une démangeaison, comme l’ortie de terre. » (Traduction E. de Saint-Denis, 1955, Paris, CUF)

L’urtica marina est utilisée dans l’alimentation et en médecine (Plin. 32,102 : aiunt et urticam marinam in uino potam prodesse ; 32,135 : urtica marina trita ex aceto scillite) et Apicius mentionne l’urtica marina dans ses recettes de cuisine8), par exemple :

  • Apic. IV,3,1 (n° 165) : Minutal marinum : pisces in caccabum <mittes>, adicies liquamen, oleum, uinum, cocturam. Porros capitatos, coriandrum minutatim concides, esiciola de pisce minuta facies et pulpas piscis cocti concarpis, urticas marinas bene lotas mittes. Haec omnia cum cocta fuerint, teres piper…
    « Plat de la mer : (vous mettez) des poissons dans une cocotte, vous ajoutez du liquamen, de l’huile, du vin, du bouillon. Vous hachez menu des poireaux à bulbe et de la coriandre, vous coupez en petits morceaux des petites quenelles de poisson et vous levez les filets du poisson cuit, vous mettez des orties de mer bien lavées. Quand tout cela sera cuit, vous pilez du poivre… »

Pour le procédé de dénomination, il s’agit d’un transfert de dénomination à partir du nom de l’ortie comme plante (entité terrestre → entité marine). Le trait saillant commun doit être la nature urticante des deux entités.
Le nom latin correspond au grec κνίδη pour la valeur référentielle, comme le dit Pline (32,147 : cnide, quam nos urticam uocamus). Voir aussi cnide.
Le phytonyme urtīca « ortie » a probablement pour sens étymologique « celle qui brûle » et le terme a continué à être motivé, étant rapproché par certains auteurs latins du verbe urēre « brûler » (J. André 1985, p. 276 ; M. Fruyt 1986). Comme nom de plante, urtīca a d’abord dénoté l’ortie, puis le terme s’est étendu à d’autres plantes non urticantes, mais qui ressemblaient à l’ortie par divers traits saillants (J. André 1985, p. 276)9).


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1) Nous remercions vivement Andrea TRUZZI, naturaliste, pour ce classement scientifique actuel des animaux aquatiques ainsi que pour les définitions suivantes.
2) , 6) Dans une note dans cette édition, A. ERNOUT précise que les termes placusias striatas (« des plaguses striées ») ne sont pas sûrs pour la forme et le sens. Il songe sans certitude à une sorte de coquillage.
3) , 8) Voir DHELL, 2e partie, « Cuisine et alimentation » (A. CHRISTOL).
4) Dans les langues romanes, la métaphore par laquelle l’oursin prend la dénomination du hérisson s’est conservée, mais avec renouvellement lexical du nom du hérisson : it. riccio di mare (riccio « hérisson »), esp. erizo de mar (erizo), port. ouriço de mar (ouriço), roum. arici de mare (arici). Voir DHELL, 2e partie, « Cuisine et alimentation » (A. CHRISTOL).
5) Cité dans § 0.7.2.
7) Aux paragraphes 146-147 figure la description tirée d’Aristote H.A. 4,6,531a.
9) Lat. urtica « ortie » (plante) a donné le nom de l’ortie (plante) dans la plupart des langues romanes : it. ortica, esp. ortiga, port. urtiga, fr. ortie, roum. urzică.