Les animaux aquatiques en latin

Michèle Fruyt (Université de Paris-Sorbonne, Paris 4)

et Mauro Lasagna (Accademia Nazionale Virgiliana, Mantoue)



2. Les poissons de rivière

Ce corpus des noms des poissons de rivière et d’eau douce fut établi, entre autres, selon les données fournies par l’œuvre d’Ausone, La Moselle. Nous avons consulté pour ce texte les éditions suivantes :

- Ausone. Œuvres en vers et en prose, avec traduction française de Max Jasinki, Paris, Garnier, 1934-35, 2 vol.

- A. Pastorino, Tourin, UTET, 1971 avec traduction italienne.

- H. G. Evelyn White, Cambridge MA etc., 19191 (Loeb), 2 vol., avec traduction anglaise.

- R. P. H. Green, The Works of Ausonius, ed. with Introd. and Comm., Oxford, Clarendon Press, 1991.

- R. P. H. Green : Decimi Magni Ausonii opera, Oxford, Clarendon Press, 1999 (édition critique : l’édition critique la plus récente).



1. acipenser, -eris M. « esturgeon » (Acipenser sturio L.), poisson de mer qui remonte dans les fleuves pour se reproduire. Voir : 1. Poissons de mer.
Ce poisson fournit un mets rare et renommé : Pl. Bacc. fr. ap. Macr. Sat. 3,16,1: uel nunc qui mihi in mari acipenser latuit antehac ; Lucil. 1240 Marx ; Cic. Tusc. 3,43 ; Nig. Fig. 113 Swoboda ; Hor. Sat. 2,2,46 ; Ov. Hal. 134 ; Pline, 9,60, s’étonne qu’à son époque, il ne soit plus recherché ; Macrobe, Sat. 3,16,1-9, en parle longuement, et le par. 8 décrit la procession par laquelle un mets de ce poisson était porté, tel un dieu, aux invités par des serviteurs couronnés de guirlandes au son d’une flûte.
Il s’agit d’un composé, dont le premier terme est associable au groupe de acies, acus (E.M.) avec un radical latin ac- signifiant « aigu, pointu » ; le trait saillant sélectionné pourrait être le museau allongé et pointu du poisson et sa silhouette allongée.
On rencontre des variantes : chez Martial (13,91) : acipensis, chez Lucillius : acupenser ; Athénée traduit par le grec ἀκιπήσιος. Des variantes graphiques : aquipenser, accipenser manifestent des interprétations synchroniques par aqua « eau », accipio « recevoir, prendre », accipiter nom d’un oiseau de proie1).
Il faut distinguer comme deux poissons différents l’acipenser et le helops (voir ce terme).
Mallory & Adams (2006, p. 147) ainsi que d’autres linguistes estiment qu’il s’agit d’un terme d’origine i.-e. pour l’esturgeon, avec des correspondants en baltique et en slave sur une « racine«  i.-e. (lat. ac- dans acus, acer, etc.) signifiant « pointu ». Pour cette origine i.-e. voir Introduction § 0.10.

2. alausa, ae F., « alose »2) relève du genre Alosa, pour des poissons qui remontent les fleuves pour se reproduire. L’espèce de l’Atlantique s’appelle Alosa vulgaris ; celle de Méditerranée : Alosa finta ; dans les lacs de l’Italie du nord, on trouve la variété Alosa lacustris, bien plus recherchée.
Le terme est attesté seulement chez Ausone (Mos. 127: stridentesque focis, obsonia plebis, alausas), selon qui c’est un mets peu estimé, aliment des pauvres gens. Le terme est emprunté au gaulois (E.M. ; P.-Y. Lambert 2003, p. 188). Voir Introduction § 0.9. et 0.10.
L’alose est appelée en italien alosa, et en anglais shad.

3. alburnus, -ī M. « ablette » (Alburnus lucidus dans l’Europe du nord ; dans l’Italie du nord Alburnus alborella). Le terme est attesté seulement chez Ausone (Mos. 126 alburnos, praedam puerilibus hamis).
La base du terme est l’adjectif de couleur albus « blanc, de couleur claire ». Le suffixe -urnus, peu productif, se trouve dans des dénominations d’entités concrètes dans des termes techniques3), et alburnus sert pour une pluralité de lexèmes en latin : alburnus, alburnum « l’aubier » (arbre), Alburnum « montagne de la Lucanie » (toponyme), alburnus « aurore » chez Fulgentius, alburnum « partie du bois située au-dessous de l’écorce », dont la couleur est claire (Plin. 16,182). L’ensemble de ces dénominations sont fondées sur la couleur claire (albus) perçue dans les entités dénotées.
Pour ce poisson, il s’agit soit directement d’une dénomination chromatique comme « le poisson blanc, de couleur claire » (cf. caeruleus « le poisson bleu » pour un squale : voir ce mot, § 1. Poissons de mer)4), soit d’un transfert métaphorique à partir d’une entité terrestre (l’arbre?) qui possédait déjà cette dénomination.
L’alburnus « ablette » s’appelle en italien alburno, et en anglais bleak.

4. anguilla, -ae, F. « anguille », poisson de mer et de rivière (famille Anguillidae L.). Le terme est attesté dès Plaute et déjà dans une métaphore associant un personnage à une anguille, ce qui prouve que l’anguille et ses traits saillants appartenaient au savoir partagé de la communauté linguistique et que, de ce fait, le terme anguilla peut être considéré comme usuel dans la langue quotidienne :

  • Pl. Pseud. 747: Anguillast, elabitur.
    « C’est une véritable anguille, il nous glisse entre les doigts. »

Varron (L. 5,77) cite anguilla comme un exemple de nom de poisson dérivé du nom d’un animal terrestre :

  • Varr. L. 5,77,3: Vocabula piscium pleraque translata a terrestribus ex alqua parte similibus rebus, ut anguilla, lingulaca, sudis.
    « Les noms des poissons sont presque tous tirés de termes désignant des choses terrestres avec lesquelles ils ont un point commun, comme anguilla (anguille), lingulaca (sole), sudis (brochet de mer). » (traduction J. Collart, Paris, CUF, 1954)

Cf. Sén. QN 3,19,3 ; Plin. 9,73 ; 9,74 ; 9,75 ; 9,160 ; 9,177 ; 10,189 ; 32,16 ; 32,145 ; Juv. 5,103 ; Mart. 12,31,5 ; Macr. Sat. 3,15,7.

L’anguilla est un poisson différent de l’acus « aiguille de mer ». Anguilla « anguille » est probablement un suffixé « diminutif » à valeur métaphorique5) d’anguis « serpent » comme « (poisson) qui ressemble à un serpent » par sa forme allongée. Il s’agit du procédé de dénomination usuel : animal terrestre (serpent) → animal aquatique (poisson)6).
Mais on a aussi proposé d’y voir un terme hérité de l’i.-e. et provenant d’une autre forme i.-e. que anguis « serpent », également hérité (Mallory & Adams 2006). Pour ces deux termes, voir ci-dessus, Introduction § 0.10.

5. attilus, -i, M. « gros poisson du Pô », Plin. 9,44 ; il s’agit d’une appellation régionale pour ce qui est probablement un poisson de fleuve et de rivière.

6. barbus, ī M. « barbeau » (genre Barbus ; dans l’Europe centrale l’espèce Barbus vulgaris ; en Italie le Barbus plebeius et le B. caninus). Le terme est attesté seulement chez Ausone (Mos. 94). Cette dénomination est fondée sur les barbillons situés autour de la bouche du poisson : Aus. Mos. 134: propexi iubas… barbi. Ces barbillons sont le trait saillant sélectionné dans le poisson et ils sont associés à la barbe de l’homme.
La dénomination de la barbe de l’homme barba, -ae F. (partie du corps d’une entité terrestre) sert de dénomination au poisson. On note la différence de genre grammatical, qui entraîna le changement de déclinaison entre barba, -ae F. « barbe » (1ère déclinaison) et barbus, -i M. « barbeau ». Le genre masculin du nom du poisson est probablement dû au fait qu’il entrait dans le groupement des noms de poissons, dont l’hyperonyme est masculin (piscis).
Il s’agit d’un transfert métaphorique partant d’une partie du corps selon le schéma habituel : entité terrestre (partie du corps) → entité aquatique (poisson).
Pour d’autres dénominations d’entités aquatiques à partir d’une partie du corps : voir unguis (onyx) pour l’ongle, dactylus pour le doigt. La barbe de l’homme a également servi de terme comparant pour d’autres entités des catégories naturelles, par exemple les plantes : Iouis barba « la joubarbe » (litt. « la barbe de Jupiter »). \\ Le même poisson s’appelle en italien barbo, et en anglais barbel.

7. capitō, -ōnis M., « chevesne, meunier » (Squalius cephalus). Ce poisson vit dans les eaux douces profondes ;

  • Aus. Mos. 85-87:
    squameus herbosas capito inter lucet harenas /
    uiscere praetenero, fartim congestus aristis, /
    nec duraturus post bina trihoria mensis.

Capito dénote deux poissons différents. Il faut distinguer ici le capito des eaux douces « chevesne, meunier » du capito « muge, mulet », poisson de mer, mentionné par Caton en Agr. 158,1 (cf. ThlL s.v. capito, 349,12 et suivantes):

  • Cat. Agr. 158,1: ubi coctum incipit esse, eo addito … piscem capitonem et scorpionem I, cochleas sex et lentis pugillum.
    « quand il commencera à être cuit, ajoutez … un poisson chabot, un scorpion7), six escargots et une poignée de lentilles. » (traduction R. Goujard, CUF, Paris, 1975)

J. André, dans son édition de Caton, Agr. (Paris 1975, CUF p. 318, note 7) pense que le capito dans cette recette de Caton (Agr. 158,1) est le même poisson que le cephalus (emprunt au grec κέφαλος, donc dénomination aussi en grec par le nom de la tête) et qu’il s’agit ici d’un poisson de mer dont il existe une espèce8) d’eau douce (en renvoyant au passage d’Ausone). Mais Le Grand Gaffiot (p. 293 s.v. cephalus) estime que ce terme, attesté chez Ambroise (Hex. 5,10,26), dénote la chevesne, le poisson d’eau douce. Mais ce passage d’Ambroise, au contraire, donne une liste des poissons (animaux) de mer (Ille sinus maris cephalos alit…). Le dictionnaire OLD ne cite que le passage de Caton en traduisant par angl. « a kind of mullet ».
Le terme capitō est un dérivé sur le thème de caput (gén. capit-is) Nt. « tête » (de l’homme et de certains animaux) avec le suffixe -ō, -ōnis M. On peut le traduire littéralement par « qui se caractérise par sa tête ». Ce terme illustre en effet la valeur de caractérisation de ce suffixe9). Cette même valeur se retrouve dans le cognomen Capito dans la famille des Ateius et des Fonteius.
La particularité de la tête est généralement qu’elle a une grosseur supérieure à la normale au sens de « qui a une grosse tête » (Cic. Nat. 1,80), ce qui est appliqué aux parasites chez Plaute (Pers. 60). Le schéma dénominatif à partir d’une partie du corps de l’homme et des animaux vers un poisson est donc la translation habituelle : entité terrestre (partie du corps) → entité aquatique (poisson)10).
Le chevesne ou meunier s’appelle en italien cavèdano. Dans des traductions anglaises, on a chub (Ausonius, éd. H. G. Evelyn White, Loeb Classical Library ; cf. Green 1991, p. 474-475 : éd. commentée d’Ausone, voir Introduction de ce chapitre), qui correspond à it. ghiozzo, alors que it. ghiozzo dénote un poisson différent.
Voir capito, 1. Poissons de mer.

8. chalcis, -idis F. signifie peut-être « l’alose » selon E. de Saint-Denis (1947, p. 20), poisson de mer et de rivière, cf. Aus., Mos. 127 : alausa (poisson de rivière) ; Col. 8,17,12 ; Plin. 9,154 ; 9,162 ; 32,146 ; terme savant, emprunt au grec χαλκίς.

9. coracīnus, -i M. ou coruus, -i M. : le même nom a dénoté 2 espèces différentes :

1°) « le coracin du Nil », poisson de rivière, une espèce grande, qui atteint 2 pieds de long et est considérée comme le meilleur poisson du Nil (Labrus niloticus L.) ; sa chair est succulente selon Martial (13,85,1) ;

2°) « le petit castagneau » (Sparus chromis L.), poisson de mer, qui est une espèce petite, de qualité inférieure, d’un brun châtain ; voir saperda. À Naples on appelle encore ce poisson it.-dial. guarracino.

Selon E. de Saint-Denis, coracinus est un emprunt au grec κορακῖνος, dérivé de κόραξ « corbeau », tandis que le nom latin est coruus, -i M. sur lat. coruus « corbeau » (oiseau) (Plin. 32,145; Aus. epist. 13, 62 Green). La dénomination de « corbeau » est donnée dans divers lieux de la Méditerranée à plusieurs poissons : à l’ombrine (voir lat. umbra), au maigre et au corb (fr. corb noir, corbeau, coracin noir). Elle est due à la couleur des nageoires noires de ces poissons.
Pour ce procédé de dénomination : animal terrestre (oiseau) → animal aquatique (poisson), voir Introduction § 0.7.3.
Voir ces termes dans § 1.Poissons de mer.

10. esox, esocis M. (isox) : poisson de rivière : « gros poisson du Rhin » selon Pline 9,44 ; le terme est peut-être emprunté au gaulois selon le dictionnaire d’Ernout-Meillet (voir aussi P.-Y. Lambert 2003), qui renvoie pour la finale au mot dit alpestre : camox, « le chamois ». De la variante (des manuscrits et des éditions) isox, Isidore (Or. 20,3,30) tire la para-étymologie de isicium (cf. Varr. L. 5,110). Mais E. de Saint-Denis (1947, p. 37) hésite entre « le saumon », « le brochet », « l’esturgeon ». Il s’agit probablement d’un poisson de rivière ou de fleuve. Pour une origine gauloise, voir Introduction § 0.9.

11. exocoetus, -i M. poisson de rivière, poisson de roche, « sorte de muge ou de gobie » ; emprunt au grec ἐξώκοιτος (ἒξω-κοίτη « qui sort pour dormir, qui dort à l’extérieur »). D’après Pline 9,70, il est aussi dénommé adonis. C’est un poisson de l’Arcadie, qui sort de l’eau en s’aidant de la vague pour venir se reposer parmi les roches et y dormir profondément et qui a d’autres caractères fantaisistes (dus à des erreurs de Pline sur l’interprétation de ses sources grecques). 12. glanis, -is M. : « poisson du genre silure » : Plin. 9,145 ; 32,128 avec la forme glanus ; Pline le cite (fautivement) dans son énumération des bêtes de mer, 32,148. Emprunt au grec γλάνις, qui renvoie à un poisson d’eau douce (chez Aristote : poisson de fleuve). Voir silurus.

13. gobio, -ōnis ou gobius, -ii, (variante graphique cobius, -ii) M. dénote un poisson (genre Gobius L.) de rivière : « le goujon », mais aussi un poisson de mer : « le boulereau » ou « goujon de mer ».Le terme est attesté depuis Lucilius à l’époque archaïque. Dans certains passages, il s’agit du « goujon de mer » et dans d’autres du « goujon de rivière ».
Chez Columelle (Col. 8,17,14) et Ausone (Mos. 132 ; 134), il s’agit du petit poisson de rivière, « le goujon » (Gobius Martensi et Gobius avernensis). Martial (13,88,2) mentionne aussi ce petit poisson de rivière pour commencer un repas en Vénétie.
Chez Lucilius et Juvénal il s’agit plutôt du goujon de mer. En Lucilius 938 M., le « goujon de mer » est opposé au thon, pour la taille et la qualité. Chez Juvénal (11,37), le « goujon de mer » est opposé au surmulet, poisson de mer.
Selon E. de Saint-Denis (1947, p. 44), le gobio d’Ovide ( Ov. Hal. 130), le cobio de Pline (Pline 9,175 ; 9,177 ; 32,146), Lucilius et Juvénal doivent être l’un des petits poissons qui se tiennent entre les roches des rivages et dont il y a plusieurs espèces en Méditerranée. Il a pour noms vernaculaires dans les langues contemporaines : fr. gobous, boulereaux (de couleur variée : « boulereau noir / bleu / blanc »), prov. gobi. Gobio / gobius est considéré par E. de Saint-Denis (1947, p. 43) comme un emprunt au grec κωβιός (d’où la graphie cobius, cobio). Mais on note une sonorisation de la consonne initiale en latin. En outre, le terme latin morphologiquement attendu à partir du grec est gobius (de la 2e déclinaison thématique) ; dans la forme gobio, le latin a jouté un suffixe -io, -ionis M., bien représenté dans les dénominations des entités naturelles (poissons, oiseaux, etc.). Pour les poissons, cf. aussi capito, sario.
Or, selon P.-Y. Lambert (2003, p. 197), une origine gauloise serait possible pour lat. gobio (qui est à l’origine de fr. goujon). Il s’agirait d’un « mot expressif » gaulois *gobbo- « bec », qui fut exposé à divers emprunts. L’attestation du terme chez Ausone va aussi dans ce sens. Voir pour l’origine gauloise : Introduction § 0.9.
Le terme grec κωβιός dénote chez Aristote un poisson littoral et saxatile ainsi qu’un poisson de rivière.
Le goujon est appelé en italien ghiozzo et en anglais gudgeon

14. helops (elops), -opis, M. « sorte d’esturgeon », poisson de mer et poisson de rivière. C’est un poisson de mer qui remonte les fleuves pour la reproduction.
C’est un poisson différent de l’acipenser « esturgeon commun » (Acipenser sturio L.), comme le note Pline (9,60 ; 32,153). Le poisson appelé helops est « le petit esturgeon, le sterlet » (Acipenser Ruthenus L.), moins long, mais d’un goût plus fin. Il est très apprécié en cuisine, valait très cher et était rare dans la Méditerranée occidentale, plus commun dans la Méditerranée orientale. Le terme helops est un emprunt au grec ἔλοψ (« muet » ? à la peau rude et écailleuse ?).

Les différents passages soulignent que le poisson est rare, cher, célèbre et très apprécié en cuisine :

  • Ennius (var. 39 V2 (Hedyph. v. 6) apud Apulée Apol. 39) fait les louanges de l’helops acheté à Sorrente ;
  • Lucil. 1276 M.: praeclarus helops ;
  • Ov. Hal. 96 : pretiosus helops nostris incognitus oris ;
  • Varr. Men. 403 ; 549 Cèbe ; R. 2,6,2 : fait l’éloge du poisson de Rhodes,
  • ainsi que Pline (32,153: helopi palmam saporis inter pisces multi dedere ;  9,169)
  • et Aulu-Gelle (6,16,5);
  • Columelle (8,16,9) fait l’éloge du poisson de la mer de Pamphylie ;
  • Quint. 5,10,21.

15. lūcius, ī M. « brochet » (Esox lucius). Ausone (Mos. 120-123), qui est presque le seul à attester ce terme, plaisante sur l’homophonie avec un praenomen « prénom » latin et en décrit la nature de prédateur : hic etiam Latio risus praenomine, cultor / stagnorum, querulis uis infestissima ranis, / lucius, obscuras ulua caenoque lacunas / obsidet.
Certains linguistes ont émis l’hypothèse que cet anthroponyme aurait été donné comme dénomination au poisson par plaisanterie (EM p. 367; M. Niedermann). Cette hypothèse fut critiquée (Walde-Hofmann LEW s. v.). P. Flobert (2000 s. v. lucius) estime que l’origine du terme est « peu nette », tout en rapprochant avec hésitation le verbe lucēre « être lumineux, éclairer ». La conclusion d’EM p. 367 est que lucius est seulement un mot tardif et qu’il est sans étymologie.
L’interprétation synchronique des auteurs latins est de rattacher le prénom Lūcius à lūx (lūcis) F. « lumière » (cf. EM p. 372), comme on le voit chez Paul Diacre, qui estime que ce prénom est donné aux enfants qui naissent au lever du soleil lorsque la lumière du jour apparaît (P. F. 106,21 L. : Lucius praenomen est eius qui primum fuit quia oriente luce natus est ; 135,26-27 L.: Manius praenomen dictum est ab eo quod mane initio natus sit, ut Lucius, qui luce.).
Nous proposons de voir dans le nom du poisson lūcius « brochet » un suffixé en -ius sur le radical latin lūc- (allomorphes lŭc- dans lucerna « lampe », - dans lumen « lumière ») qui dénote la lumière et la brillance, comme « celui qui brille » dans l’eau. En effet les écailles de poisson brillent par nature dans la mesure où elles reflètent la lumière du jour et du soleil. Le brochet peut devenir un assez gros poisson, de forme allongée, aux écailles de couleur claire et il en est d’autant plus visible dans les eaux pour un observateur humain qui se trouve hors de l’eau.
Ce poisson s’appelle en italien luccio, et en anglais pike.

16. mustēla, -ae, F. « la lotte ». C’est un poisson de mer et de rivière. Il est cité par : 

  • Ennius, var. 34 V2 (Hedyph. v. 1) ap. Apul. Apol. 39 : poisson de mer ;
  • Varron L. 113 (pour le nom dérivé d’un animal terrestre) ;
  • Columelle 8,17,8: poisson de mer.

Le poisson d’eau douce (Lota vulgaris) de l’Europe centrale et du nord ainsi que des lacs de l’Italie du nord est mentionné par Pline et Ausone :

  • Plin. 9,63: iecori… mustelarum, quas, mirum dictu, inter Alpis quoque lacus Raetiae Brigantinus aemulas marinis generat ;
  • Aus. Mos. 107.

Le nom du poisson est tiré du nom de la belette ou de la fouine : mustēla, -ae F., qui selon EM (p. 425) n’a pas d’étymologie claire. P. Flobert (2000 s. v. mustela) rapproche mustus sans autre précision sur ce terme : le même dictionnaire cite mustus, -i M. « nouveau » chez Caton Agr. 115. On voit mal le lien sémantique.
Nous proposons de voir dans mustēla « belette, fouine », un dérivé de mūs, mūris (thème en s : mūs-) « souris » (ou animal assimilé, rongeur de petite taille ou de taille moyenne)11), terme hérité en latin, en grec (gr. μῦς), en sanskrit (sk. mūḥ). Dans l’élément final en -tēla, on peut voir le suffixe -ēla, qui peut être l’équivalent du suffixe de diminutif -ella selon l’équation usuelle « voyelle brève + consonne géminée » = « voyelle longue + consonne simple ». Cela semble confirmé par une variante mustella citée par Le Grand Gaffiot. Le sens étymologique serait donc « qui ressemble à une souris ». La belette ou fouine est plus grande qu’une souris, elle a un corps plus long et c’est un prédateur de souris.
M. de Vaan p. 397 range également mūstēla / mūstella angl. « weasel; certain fish (prop. burbot) » sous l’entrée mūs angl. « mouse ».
Il s’agit du procédé de dénomination habituel : animal terrestre (mammifère) → animal aquatique (poisson).
La belette ou fouine devait être bien connue dans les jardins et dans les champs et de ce fait sa dénomination a servi en outre à former d’autres noms de catégories naturelles : en botanique mustēlāgō (-ginis) F. « lauréole, arbrisseau » avec le suffixe -gō / -āgō bien attesté pour les catégories naturelles.
La mustela « la lotte » s’appelle en italien bottatrìce et en anglais (selon EW) sel-pout (mais cf. Green p. 477) ou parfois burbot.

17. perca, -ae, F. « la perche », poisson de mer et de rivière. Cf. Ov. Hal. 112. Plin. 32,145 la range parmi les poissons communs à la mer et aux fleuves. Il faut distinguer deux poissons différents :

a) « la perche de fleuve » : Perca fluviatilis L. ; Ausone (Mos. 115-119) en célèbre les qualités de la chair ;

b) « la perche de mer » : « le serran » (« le serran écriture », Perca scriba L., voir channe ; « le serran proprement dit » : Perca cabrilla L. ; « le petit serran », Labrus hepatus L.).

Selon Delamarre 1984, p. 142, perca est peut-être hérité de i.-e. *perkā comme nom spécifique d’un poisson de rivière : d’autres langues i.-e. ont des correspondants signifiant « la truite » ou « la perche » (grec, v.-irl., v.-h.-a.). Si l’on prend en compte sk. pr̥śni- « tacheté, bigarré », le sens étymologique pourrait être « la tachetée ». Pour une éventuelle origine i.-e. voir Introduction § 0.10.
It. pesce pèrsico, angl. Perch.

18. phȳcis, idis, F. « poisson qui fait un nid », poisson de mer et de rivière ; Plin. 32,150.
La description de Pline en 9,81 (mutat (colorem) et phycis, reliquo tempore candida, uere uaria. Eadem piscium sola nidificat ex alga atque in nido parit.) est empruntée au passage d’Aristote, H. A. 8,29,3. Ce passage d’Aristote est à la base de l’expression périphrastique employée par Ovide à la place de la dénomination du poisson dans : Ov. Hal. 122 : atque auium dulces nidos imitata sub undis. De là, en raison d’une lecture hâtive, Pline attribue ce caractère à la chromis du vers 121 ; voir ce nom.
Le Grand Gaffiot traduit par « gobie », mais il s’agit peut-être de « l’épinoche » (Crenilabrus quinquemaculatus ou Crenilabrus griseus L.), qui vit dans les eaux de mer et de rivière et dont le mâle fait un nid d’herbes où il protège les œufs.
Le terme est emprunté au grec φυκίς F. (« la femelle du poisson φύκης » chez Aristote) et c’est un mot savant, qui ne devait pas être intégré dans la langue quotidienne.
Voir chromis.

19. rhēdo, -ōnis M. « loche ». Cela pourrait être un poisson du genre Leuciscus, avec plusieurs espèces. Le terme est attesté seulement chez Ausone (Mos. 89), où il a une seule occurrence. C’est donc un véritable hapax.
Le poisson est difficile à identifier. Pour certains naturalistes, il s’appelle Cobitis barbatula ou Gradus lota ; pour d’autres c’est une espèce de lamproie; cf. Green p. 475. Le terme ne figure pas dans Le Grand Gaffiot.
Ce poisson s’appelle en italien lasca, et en anglais roach. Le nom de ce poisson dans plusieurs langues romanes (fr., it.) est un emprunt au germanique : longobard aska, all. Äsche, où il s’agit d’un procédé de dénomination par la couleur grise (cf. all. Asche « cendre »).
Pour la couleur comme fondement d’un nom de poisson en latin, cf. caeruleus (bleu), alburnus (blanc, clair) et probablement umbra « ombre » ainsi que, selon nous, lucius « brochet » (lumière, clarté), puisque dans le vocabulaire latin chromatique entrent à la fois les termes de couleur et les termes ayant trait à la lumière.

20. sălăr, -ris M. « truite » (Salmo trutta pour l’espèce typique de l’Europe du centre et du nord ; en Italie les espèces sont Salmo fario, Salmo lacustris, Salmo carpio). Le terme est attesté chez Ausone (Mos. 88 : purpureis… salar stellatus tergora guttis ; 129 ) et Sidoine Apollinaire (Sidon. Epist. 2,2,12 : rapacissimi salares).
Le Grand Gaffiot traduit de manière erronée par « truite saumonée » en renvoyant à salmo. Il se situe dans la lignée d’EM p. 590, qui donne pour sens « sorte de truite ou jeune saumon » en renvoyant à salmo. Voir sario.
Le terme est sans étymologie, mais on ne peut s’empêcher de rapprocher de salar les dénominations de poissons commençant par sal- (salmo), sar- (sar, sario). On remarque d’autre part que sario est considéré par certains comme d’origine gauloise.
La truite s’appelle en italien trota, et en anglais trout.
Voir sario.

21. salmō, -ōnis, M. « le saumon » (Salmo salar L.). Il s’agit d’un poisson de mer et de fleuve, non méditerranéen. Il vit dans la mer et remonte les fleuves pour la reproduction.
Pline le signale en Aquitaine : Plin. 9,68 : in Aquitania salmo fluuiatilis marinis omnibus praefertur. Ausone en fait une longue description en Mos. 97-105 parmi les poissons de fleuve ; 129.
On observe la présence du suffixe -ō,-ōnis M.12), bien représenté dans les termes des catégories naturelles. Le terme n’a pas d’étymologie assurée. Les comparatistes considèrent qu’il existe un nom i.-e. du saumon : *lók̑s (gén. *lek̑sós) attesté en germanique, lituanien, slave, arménien, tokharien, selon Mallory & Adams (1997, p. 497-498). Mais il est différent du terme latin considéré ici.
Le saumon s’appelle en italien salmone, et en anglais salmon.

22. sariō, -ōnis M., « truite saumonée ». Le terme est attesté seulement chez Ausone:

  • Aus. Mos. 130: teque inter species geminas neutrumque et utrumque, / qui nec dum salmo nec iam salar, ambiguusque / amborum medio, sario, intercepte sub aeuuo ?

Green en Aus. Mos. 130, au lieu de sario des manuscrits et de la plupart des éditeurs, écrit uarie (adverbe). Il existe en outre une leçon dépassée (graphie fautive selon E.M.) : fario. Cf. tructa.
P. Flobert (Le Grand Gaffiot 2000), pour l’étymologie, renvoie à sar, attesté chez Isidore de Séville. Il considère donc le terme comme un dérivé suffixé en -io (-ionis) sur sar. Ce suffixe est en effet bien représenté pour les catégories naturelles.
Mais, selon Mallory & Adams (2006, p. 146-147), le terme est emprunté au gaulois et le terme gaulois représente une forme i.-e. terminée en n. Il n’y aurait donc pas de suffixe latin. Voir Introduction § 0.9.

23. silūrus, -i, M. « le silure » (ou « glanis »), gros poisson de mer et de fleuve (Silurus glanis L.). On le trouve dans des fleuves, surtout le Danube, de l’Europe centrale et orientale, de la mer Noire et de la Caspienne : Aus. Mos. 135. Plin. 9,45 en décrit la force.
Mais le même nom était donné à des poissons d’autres régions : Plin. 9,44 : silurus in Nilo ; 9,125 : siluri fluuiatilis, qui et alibi quam in Nilo nascitur, carnes ; en 32,145, il est cité parmi les poissons de mer et de fleuve. Pline, 9,58 et 165, d’après Aristote, appelle silurus le poisson qui s’appelle γλάνις en grec.
Le terme est emprunté au grec σίλουρος.
Le poisson mentionné par Ausone en Mos. 135 est le silure (Silurus glanis) pour quelques commentateurs (Corpet, De la Ville de Mirmont) ; mais pour Pastorino et Marsili, c’est l’esturgeon ; mais cf. Green p. 479.
Le silure s’appelle en italien siluro, et en anglais sheat-fish.
Voir glanis.

24. tinca, ae F. « la tanche » (Cyprinus tinca, Tinca tinca). Le terme est attesté seulement par Ausone, Mos. 125 : uirides, uulgi solacia, tincas.
Le terme latin est emprunté au gaulois (P.-Y. Lambert 2003, p. 202; P. Flobert 2000 s. v. tinca). Pour l’origine gauloise, voir Introduction § 0.9. Selon EM p. 692, le terme est sans étymologie et son origine celtique est seulement possible.
La tanche s’appelle en italien tinca, et en anglais tench.

25. tructa, -ae F., tructus, -i M. « la truite » poisson de rivière. Le terme est attesté chez Plin. Val. (5,43). Il est considéré comme l’équivalent de uarius, -ii de Isid. Or. 12,6,6 : uarii a uarietate, quos uulgo tructas uocant.
Le terme devait appartenir à la langue quotidienne usuelle puisqu’il est passé dans fr. truite et it. trota.
Le terme est peut-être emprunté au gaulois (P. Flobert 2000 s. v. tructa et tructus). Voir Introduction § 0.9.

26. umbra, -ae, F. dénote deux poissons différents, l’un de mer et l’autre de rivière. Pour l’interprétation synchronique : Varr. L. 5,77 ; Isid. Or. 12,6,6. Ce nom correspond sémantiquement au grec σκίαινα « ombre » (poisson), adopté par Pline (32,151, scĭaena).

Il faut distinguer :

1°) un poisson de rivière, « l’ombre fluviatile, l’ombre » (Salmo thymallus L.) : Aus. Mos. 90 : effugiens… oculos celeri leuis umbra natatu ; ce poisson s’appelle en italien tèmolo, et en anglais grayling. Voir thymallus.

2°) un poisson de mer, « l’ombrine commune » (Vmbrina cirrhosa L.), attesté chez Ennius (var. 42 V2 (Hedyph. v. 9) ap. Apulée Apol. 39), Ovide (Hal. 111 : corporis umbrae / liuentis : pour la sorte de raie à queue épineuse de la livrée), Columelle 8,16,8 : Punicas… et indigenas umbras.

Le trait saillant sélectionné dans le poisson est sa couleur sombre, comme l’ombre. On sait en effet que dans le vocabulaire chromatique du latin entrent aussi les termes dénotant l’ombre et la lumière. C’est ainsi que nous proposons de voir dans le nom de poisson lūcius le radical latin lūc- « lumière ». Voir lucius.
Il s’agit d’une dénomination métaphorique de type usuel : entité terrestre (ombre) → entité aquatique (poisson)13).
Voir sciaena et umbra, 1. Poissons de mer.


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1) Voir DHELL, 2e partie, « Oiseaux », accipiter.
2) Le terme ne figure pas dans l’ouvrage d’E. de SAINT-DENIS 1947.
3) Cf. pour les noms de cépages : J. ANDRE 1953 et pour d’autres plantes 1956, 1985 ; Ch. KIRCHER-DURAND 1982.
4) Pour d’autres dénominations de ce poisson à partir de la couleur blanche, voir Introduction § 0.9. note.
5) Pour cette valeur du suffixe dit « diminutif » : voir M. FRUYT 1989-c.
6) , 13) Pour ce procédé, voir Introduction § 0.7.2. et 0.7.3.
7) Il s’agit du poisson de mer « le scorpion de mer » : J. ANDRE, éd. Caton Agr. p. 318, note 8.
8) Il ne s’agit pas d’une espèce différente, mais d’un poisson différent.
9) Pour cette valeur, voir M. FRUYT 1986.
10) Capito n’est pas mentionné dans le corpus de E. DE SAINT-DENIS 1947, de même que cephalus.
11) Même si, selon P. CHANTRAINE, Dict. étym. de la langue grecque, gr. μῦς signifie seulement « souris, mulot » et non « rat » parce que le rat ne serait arrivé en Europe qu’au Moyen-Age, il existait dans l’Antiquité des rongeurs de taille plus grande que la souris. Une dénomination de la belette ou fouine comme « animal qui ressemble à la souris » n’a rien d’étonnant.
12) Pour le suffixe ..(i)o, …(i)onis, voir F. Gaide 1988.