Les écarts de sens et les formes de

polysémie en latin

J.-F. Thomas



5. La polysémie dans le fonctionnement de la langue

5.1. Les causes

La polysémie est d’abord au centre d’un faisceau de causes qui relèvent de plusieurs domaines. Un rôle important revient aux relations logiques qui vont de la restriction de sens à la métonymie et à la métaphore, recouvrent les jeux de sèmes internes aux sémèmes et les phénomènes syntaxiques de la polysémie externe. Ces relations ont d’autant plus de poids qu’elles sont suffisamment récurrentes pour être des tendances fortes du code linguistique. La polysémie naît aussi des relations entre les valeurs des bases constitutives des composés et des préverbés. La combinaison sémantique développe une unité d’image, bien analysée par L. NADJO (1998, 72-75), et de là découle une polysémie allant bien au-delà de la somme du sens des deux éléments. Formé sur la base de munus, immunis signifie au propre « dispensé de toute charge, libre de tout impôt » (Caes. B. 7, 76, 1), d’où « qui se soustrait aux charges » (Pline l’A. 11, 53), et de là le sémantisme s’élargit beaucoup, par relation de causalité « paresseux » (Virg. G. 4, 244), « égoïste », ou par extension « libre de » (Virg. En. 12, 559 ; Vell. 2, 35, 2). Un phénomène analogue concerne communis dont le sens premier devait être, en vertu de l’antonymie, « qui partage les charges » : sur cette base, l’adjectif développe les sens de « qui est commun » (Cic. Arch. 2), « bienveillant, sociable » (Cic. Mur. 66), « impartial » (Cic. de Or. 3, 167), « ordinaire » (Cic. Pis. 96) et en latin tardif « impur » (Hier. Ep. 112, 7)

Dans les causes de la polysémie, les données extralinguistiques occupent une place particulière : les mots développent des valeurs nouvelles car les réalités civilisationnelles et culturelles évoluent : princeps désigne le prince en tant qu’il est celui qui tient la première place car cela implique que d’autres jouent un rôle certes secondaire, mais un rôle quand même dans un système qui se veut la restauration de la république par opposition à la royauté, tyrannie d’un seul.

Les deux explications logique et historique ne s’excluent absolument pas. Une valeur nouvelle est liée à un référent nouveau, mais si elle s’intègre au sémantisme d’un lexème, c’est par une de ces relations logiques. Oratio désigne le style par influence du grec lexis, et cette valeur du terme latin est une restriction de sens /manière de parler/ caractérisant/ /la forme/, par rapport à une valeur plus générale et plus ancienne /manière de parler/ 1). Un autre phénomène peut jouer : l’influence de termes proches par la forme ou par le sens. Concernant fingere, P. DUARTE (2010, 256-258) a bien montré comment l’extension de « modeler » à « sculpter » était due à la paronymie de pingere « peindre », en raison de la complémentarité des techniques. Pour certaines des nouvelles valeurs de iuxta en latin tardif « par suite de », « conformément à, selon », « en proportion de », Cl. MOUSSY (2011, 298-305) fait l’hypothèse d’une influence de secundum. Il en est sans doute encore de même pour le sens de gloriosus « (chose, événement) glorieuse / glorieux » d’après gloria, tandis que, dans la polysémie d’indignitas, le développement de « déshonneur » a été favorisé par dignitas et celui de « conscience indignée du déshonneur » par indignatio 2).

5.2. Les enjeux de la polysémie

La polysémie a des enjeux non négligeables. À partir des valeurs qu’elle relie, elle met en évidence des rapports notionnels et cognitifs. Une corrélation très étroite fait s’employer les mêmes termes pour l’expression de l’espace et du temps : « l’intervalle de temps » est un inter-uallum, un « intervalle entre deux pieux », par hypostase d’inter uallos. Spatium, à l’origine du fr. espace, a des emplois en relation de parasynonymie avec tempus « temps », tandis que diu « longtemps » en vient à s’appliquer à la longueur d’un fleuve qui met longtemps à s’écouler vers la mer (Mel. 1, 50) 3). De même, la lexicalisation de l’erreur et de la faute, dans la conduite de la pensée et dans le comportement, se fait par des termes qui désignent un glissement, un faux-pas : aux emplois d’errare, fallere, labi, deuius, peccare à l’origine de « pêché » étudiés ailleurs 4), l’on ajoutera lubricus qui signifie au propre « glissant » avant d’être repris par les chrétiens au sens d’« impudique » (Prud. Cath. 2, 103).

C’est encore sur la polysémie que reposent bien des jeux de mots. Le parasite Labrosse qualifie de carus les objets qu’il voit sur la table car en bon parasite qui se respecte, il ne peut les aimer que parce qu’ils ont une certaine valeur, ils ne peuvent lui être « chers » que parce qu’ils sont « chers » :

  • Pl. Men. 105-106 :
    Domi domitus sum usque cum caris meis.
    Nam neque edo neque emo nisi quod est carissumum.
    « Force m’a été de me claquemurer entre mes quatre murs avec tout ce qui m’est cher ; car je ne mange ni n’achète que ce qu’il y a de plus cher » (traduction A. Ernout, 1963, CUF).

Le point de rupture entre la polysémie et l’homonymie est encore la source de jeu de mots, comme celui qui s’opère entre ius « droit » et ius « jus » à propos de Verrès :

  • Cic. Verr. II, 1, 121 : Hinc illi homines erant qui etiam ridiculi inueniebantur ex dolore ; quorum alii, id quod saepe audistis, negabant mirandum esse ius tam nequam esse uerrinum ; alii …
    « C’est ce qui faisait que l’on trouvait des hommes à qui l’excès de leur indignation inspirait des plaisanteries. Les uns déclaraient - c’était un mot que vous avez souvent entendu répéter – qu’il n’y avait rien d’étonnant dans une pareille juridiction : mauvais jus de verrat ; les autres … » (traduction H de la Ville de Mirmont, 1984, CUF).

Des passages comme celui-ci sont d’ailleurs à la base de l’argumentation de B. GARCIA-HERNANDEZ (2007) pour défendre l’idée qu’à l’origine il existe un seul ius : une même lexicalisation unirait la recette culinaire et la formule juridique.

Ces jeux polysémiques opèrent dans les situations de communication très diverses. Lorsque Naevius écrit à l’adresse des Metelli (Festus 146, 32) :

Fato Metelli Romae fiunt consules,

le terme fato peut se comprendre en un sens laudatif « arrêt du destin » : « Le destin veut qu’à Rome les Metelli soient consuls », mais aussi dans un sens dépréciatif « mort » : « Pour le malheur de Rome, les Metelli sont consuls ». Eux-mêmes ne se sont pas trompés de la portée polémique de ce double sens, puisqu’ils ont répondu par des menaces 5).

Au moment où, dans le palais de Priam envahi par les Grecs, née découvre Hélène apeurée, il est plein de colère envers la responsable des malheurs de son peuple :

  • Virg. En. 2, 588 :
    talia iactabam et furiata mente ferebar.

La polysémie de ferri comporte entre autres deux sens « se diriger vers » et « être emporté par » qui sont ici tous deux possibles : « Telles étaient les pensées qui m’agitaient et fou furieux, je me précipitais », tout comme « Telles étaient les pensées qui m’agitaient et je me laissais emporter par ma fureur ». Le sens de mouvement et le sens psychologique interfèrent pour donner à voir les aspects concret et intérieur du furor dans un emportement général qui confinerait au paroxysme de la vengeance, si le héros n’était stoppé par l’apparition de sa mère 6).

C’est finalement toute une grille qui est proposée pour analyser la polysémie. Sans doute a-t-elle ses bases théoriques et d’autres bases donneront d’autres méthodes, mais au-delà de la technicité, il convient de s’attacher au but, mesurer l’écart entre des significations. Trois niveaux se dégagent. Il s’agit d’abord de situer la polysémie, selon qu’elle est interne au lexème et à ses sèmes, ou qu’elle est externe parce qu’en plus elle interfère avec les constructions syntaxiques. Le second axe concerne la nature des relations entre les sémèmes, car il s’opère soit un effacement ou une adjonction, soit un effacement et une adjonction de sèmes en même temps que le sème générique est modifié ou non. Enfin, l’arborescence qui se dessine permet d’observer si la polysémie est plutôt concentrique ou si une valeur est nettement éloignée des autres : se pose alors le problème des éléments qui font l’unité sémantique ou du moins la font jusqu’à un certain point. tudier la polysémie, c’est évaluer des relations non pas en soi, mais les unes par rapport aux autres, d’où des enseignements linguistiques et cognitifs.



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