Les écarts de sens et les formes de

polysémie en latin

J.-F. Thomas



4. La globalité de la polysémie

Considérée dans sa globalité, la polysémie pose trois problèmes : son architecture, son unité et, finalement, ses enjeux.

4.1. L’architecture

C’est le grand mérite de R. MARTIN (2007) que d’avoir mis en parallèle trois types afin de faire ressortir leur spécificité par comparaison.

La polysémie impliquant la mesure d’un écart, il est assurément le plus marqué dans la polarité disjointe. R. Martin prend l’exemple du fr. rampe : (1) « plan incliné », (2) « balustrade (rangée de barreaux) le long d’un escalier » (qui par nature est un plan incliné), (3) « rangée de lumières au bord de la scène ». Le sens 2 est analogique de 1, le sens 3 est analogique de 2, mais il n’y a rien de commun entre 1 et 3. Sans analyser l’ensemble de la polysémie du mot nota, cette structure s’observe entre 3 de ses valeurs : (1) « signe », d’où par métonymie (2) « étiquette » (Hor. O. 2, 3, 8), et par nouvelle métonymie (3) « qualité (mise en évidence par l’étiquette) » (Hor S. 1, 10, 24, Col. 9, 15 : mel secundae notae « miel de seconde qualité »). Il en est de même d’ailleurs pour le fr. marque.

R. Martin parle de polarité prototypique lorsque toutes les significations attestées ont un lien précis avec l’une d’elles qui est la valeur de base, elle aussi attestée. Le critère pour lui est la prégnance, l’évidence du sens. Pour pied, la désignation de la partie du corps s’impose, le pied de la table, le pied de l’arbre, l’unité de mesure ne viennent que secondairement à l’esprit. Ce critère de prégnance est différent du critère historique qui part du sens premier auquel se rattache les autres, et que l’on peut appeler polarité historicisante, comme complément à la typologie de R. Martin. Calamitosus illustre la différence. La polarité historicisante établit l’ordre (1) « exposé à la grêle » (Cat. Agr. 1, 2), (2) « exposé au ravage » (Cic. Mur. 59 :ad auxilium calamitosorum « pour aider les hommes exposés aux malheurs ») et (3) « qui cause des ravages » (Verr. II, 4, 144 : turpem calamitosamque praeturam « … une préture infâme et ruineuse »). La polarité prototypique met en position prééminente (1 a) « exposé au ravage », (1 b) « qui cause des ravages » et en (2) « exposé à la grêle ».

Dans le cadre de la polarité prototypique de R. Martin et de la polarité historicisante, les valeurs s’enchaînent à partir d’une valeur précise et bien attestée. R. Martin envisage un autre cas, dit polarité hyperonymique, où les différentes valeurs découlent d’une signification fédératrice, mais non attestée : qu’il s’agisse de l’image qui se reflète dans le miroir, de l’image que je donne de moi, de l’image que je me fais de quelque chose, les valeurs du fr. image dérivent toutes d’une valeur plus générale, celle de « représentation ». Cette situation rejoint la corrélation de sens ou d’acception, caractérisant deux valeurs ou plus qui apparaissent ensemble § 1. 3.. C’est le cas avec princeps dont les valeurs « le premier », « le plus important – qui est à la tête de », « qui guide – qui dirige », découlent toutes de « qui prend la première place », non attesté, mais implicite dans l’étymologie et en lui-même fédérateur.

Ces 4 architectures donnent une image plus ou moins resserrée de la polysémie.

4.2. L’unité du polysème

Ce à quoi tend finalement tout ceci, c’est à rechercher dans quelle mesure il existe un élément de sens commun aux valeurs d’un lexème. Deux tendances alors se dégagent, les polarités prototypique, historicisante et hyperonymique constituent les différentes formes d’un mouvement endocentrique, tandis que la polarité disjointe illustre une tendance exocentrique. Gloria a des valeurs très variées « vanité », « gloire », « titre de gloire, grand mérite », « personne qui fait la gloire de », « éclat (d’un objet) », mais elles trouvent leur unité dans l’idée de prestige éclatant qui s’impose à l’attention des autres 1). Sa polysémie est endocentrique. La situation de celeber est différente 2). Il a plusieurs applications référentielles fondatrices de valeurs différentes : un lieu « fréquenté », des hommes ou des choses « répandus dans un lieu », une fête « fréquentée » et donc bien « célébrée », mais aussi un homme ou une chose « connu » et « célèbre ». Les valeurs « (lieu) fréquenté », « (chose) répandu(e) », « (fête) fréquenté(e) et célébré(e) » s’enchaînent entre elles, les secondes « connu », « célèbre », également, mais elles forment un petit groupe plus à l’écart des premières, ce qui donne une polysémie avec une polarité disjointe et donc exocentrique. Le lien, assez ténu, se fait par le sème de /large diffusion/, commun à « fréquenté », « répandu », « connu », « célèbre ».

Mundus pose un problème analogue. « Voûte céleste, ciel étoilé, monde, univers », « monde souterrain », « ornement », et encore très probablement « réserve à grain » sont des valeurs si différentes que la tentation homonymique est forte. L’on en revient à une polysémie, mais avec polarité disjointe et exocentrique, grâce à l’analyse de J.-P. BRACHET (2007) qui place au cœur du sémantisme l’idée de cavité voûtée. Elle est commune en effet à la réserve domestique et à la voûte céleste qui est le siège des dieux d’en haut, elle est également à la base de la représentation du monde d’en bas, avec lequel s’établit une communication lors de rites agraires. L’idée de courbure permet encore de comprendre que mundus ait pu intégrer le sens d’« univers » que lui a donné l’influence du grec kosmos. La disjonction de la polysémie est encore plus forte avec le sens de « parure, ornement » qui ne doit rien à la courbure, mais s’explique comme second calque du grec kosmos. Le latin mundus est un bon exemple de polarité disjointe car le sens de « parure, ornement » n’a pas de lien direct avec celui de « réserve voûtée ».

Cette recherche des liens entre les valeurs pose un problème plus théorique, le statut de ces éléments sémantiques, et plus largement la conception du sens. Il s’agit en somme de situer la racine de la division polysémique. Dans le cadre de la théorie de R. Martin, les sèmes délimités sur une base contextuelle et référentielle se groupent en plusieurs sémèmes. La coexistence de plusieurs sémèmes peut être considérée comme en contradiction avec la nécessaire unité du signifié. Face à cette critique, les travaux de Chr. TOURATIER (2010, 136-143) et de Chr. CUSIMANO (2008, 56-59) font avancer la réflexion : au niveau du signifié sont situés quelques sèmes formant un sémème unique, auxquels se rattachent des traits sémiques d’application, plus précis, moins généraux, qui font les différentes valeurs. La démarche, illustrée par l’étude du mot amour, est séduisante. Le sémème, unique donc, comporte les sèmes /de caractère euphorique/ /d’intensité maximale dans l’application envisagée/ /marquant une relation/, tandis que les traits sémiques d’application \contacts physiques liens affectifs ou psychologiques avec le prochain ou Dieu avec quelque chose\ orientent vers des valeurs plus précises (Chr. TOURATIER (2010, 142). Mais, si elle sauvegarde l’unité du signifié, cette théorie évite-t-elle toujours les difficultés que Chr. Touratier lui-même souligne à propos de celle de R. Martin et de la pluralité des sémèmes, l’absence de trait sémique commun entre cette signification et le sémème unitaire (2010, 136) et, plus largement, le risque que cette recherche unitaire n’aboutisse à une peau de chagrin ou à un non-sens (2010, 126) ?

D’où une suggestion. Ce serait de placer les sèmes d’unité non dans un sémème unique, mais dans les sémèmes où ils sont opérants, avec une mention de leur statut comme « sème globalisant » : ils garantiraient l’unité saussurienne du signifié, mais ils pourraient aussi s’effacer quand le lien entre une valeur du polysème et une autre se fait non plus par eux, mais par un sème plus particulier. Le sème /en forme de cavité voûtée/ serait globalisant dans mundus, mais il n’intègre pas « parure, ornement », sens entrant dans la polysémie par le sème particulier \harmonie et beauté\ que comporte « univers », comme le résume le schéma suivant :

« réserve à grains » « voûte céleste, ciel » « monde d’en bas » « monde, univers »

↕ ↕ ↕ ↕

↔ ↔ sème globalisant /en forme de cavité voûtée/ ↔ ↔ ↓

« ornement, parure »

(lien par sème particulier \ harmonie et beauté\ + calque de kosmos)

Ces sèmes globalisants peuvent ne pas être présents de manière systématique, d’où le nom de vecteur sémique proposé ailleurs afin de rendre cette dynamique 3).



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