Les écarts de sens et les formes de

polysémie en latin

J.-F. Thomas



3. La polysémie des adjectifs et des verbes

Elle présente parfois la même limite incertaine avec l’homonymie. Pour deformare, le Grand Gaffiot établit deux entrées, considérant qu’il n’existe pas d’élément commun : deformare 1 « donner une forme, dessiner, représenter » et deformare 2 « enlaidir ». En revanche, l’OLD réunit sous une même entrée « donner une forme, dessiner, représenter » et « enlaidir ». Cette solution est meilleure, comme l’a montré M. FRUYT (2007, 52-53) qui explique la différence de sens du verbe par celle du préverbe dē-, valeur directive pour « donner une forme », valeur ablative pour « enlaidir ».

Les différences d’écart utilisées pour évaluer la polysémie des substantifs, de la restriction de sens à la polysémie lâche, valent également pour les adjectifs et les verbes. Mais les uns et les autres ont une spécificité : leur valeur peut dépendre également de la construction, et ce dans des proportions importantes. L’un des apports de la typologie de R. MARTIN (1992, 86-95) est de bien distinguer deux cas. La polysémie est due seulement au jeu entre les ensembles de sèmes, entre les valeurs : elle est dite alors interne. Lorsqu’aux relations entre les sémèmes s’ajoutent des variations de construction, elle est qualifiée d’externe.

3.1. La polysémie adjectivale

Plusieurs exemples permettent d’illustrer les principaux cas.

3.1.1. La polysémie interne : nouus

L’adjectif nouus a un sens très général « nouveau » /qui n’existe pas auparavant/ :

  • Liv. 3, 15, 1 : Nihil noui nouus annus attulerat : legis ferendae aut accipiendae cura ciuitatem tenebat.
    « La nouvelle année n’avait rien apporté de nouveau ; proposer ou adopter la loi tenait en souci toute la cité. »,

mais assez souvent, il signifie aussi « radicalement nouveau » :

  • Pl. Amph. 89-90 :
    Quid admirati estis, quasi uero nouum
    nunc proferatur, Iouem facere histrioniam ?
    « Pourquoi cette surprise, comme si c’était vraiment un spectacle nouveau que Jupiter fasse métier d’acteur ? »,

d’où l’explicitation « radicalement nouveau » /qui n’existe pas auparavant/ /et constitue une rupture marquée/. Entre la valeur 1 « nouveau » qui est première d’après l’étymologie et la valeur 2, s’opère un ajout de sème caractéristique d’une restriction de sens, mais cela ne s’accompagne pas d’un changement de construction : la polysémie est interne.

3.1.2. La polysémie externe : recens

L’adjectif a deux valeurs. L’une, « récent », s’explicite : /qui existe depuis peu/, l’autre, « qui n’est pas fatigué, frais, dispos », peut être ainsi développée : /qui existe depuis peu/ /et conserve sa vitalité/. Il est difficile d’établir une hiérarchie entre les deux puisqu’elles sont attestées chez Plaute (respectivement Poen. 728 et As. 178) et que la valeur étymologique n’est pas connue. L’on ne peut donc déterminer s’il s’agit d’une restriction ou d’une extension de sens et l’on s’en tiendra à une corrélation de valeurs § 1. 3.. La différence entre les deux valeurs tient certes au jeu des sèmes, mais aussi aux constructions. Celle de « récent » est en effet la seule à s’accompagner d’une construction ablative exprimant le point de repère par rapport auquel se mesure le court temps d’existence :

  • Varr. R. 2, 8, 2 : …pullum asininum a partu recentem …
    « …un ânon qui vient de naître … »
  • Virg. En. 6, 450-451 :
    Inter quas (= umbras) Phoenissa recens a uolnere Dido
    errabat silua in magna …
    « Parmi ces ombres dans la grande forêt, errait la Phénicienne Didon, peu de temps après sa blessure … ».

Plus encore, l’adjectif peut se rapporter à des substantifs relevant du même domaine référentiel, mais la différence de construction fait la différence de valeurs. Appliqué aux soldats, l’adjectif signifie qu’ils sont en service depuis peu et donc qu’ils sont « dispos » :

  • Caes B. 5, 16, 4 : … milites integri et recentes …
    « …des troupes intactes et fraîches … »,

mais en :

  • Tac. H. 3, 77, 4 : … recens uictoriā miles …,
    l’adjectif, avec un ablatif, signifie que leur nouvelle situation est considérée comme « récente » par rapport à la victoire : « …un soldat fraîchement victorieux ».

La différence de sens dépendant aussi de la syntaxe, la polysémie est externe.

3.1.3. Coexistence des deux polysémies : continens

Les deux types interne et externe peuvent exister dans le sémantisme d’un adjectif comme continens. Construit avec le datif ou cum + abl, il signifie « joint à, attenant à » :

  • Cic. Caecin. 11 : …huic fundo … continentia quaedam praedia …
    « …des domaines attenants à celui-ci … »,

d’où /qui est relié à/ /pour former une unité/ /bien délimitée/. Sans ce type de compléments, il signifie aussi « continu », autrement dit /qui forme une unité/ /bien délimitée/, par exemple en :

  • Cic. Rep. 2, 6 : … terra continens aduentus hostium denuntiat …
    « …une vaste zone révèle ainsi l’arrivée des ennemis …»
  • Nep. Them. 3, 2 : … inter Euboeam continentemque terram …
    « … entre l’Eubée et le continent … ».

Le changement de valeur correspond à un changement de construction, d’où une polysémie externe de sens. L’unité concrète représente l’absence de débordement sur le plan moral, et l’adjectif signifie « sobre, tempérant » :

  • Cic. Tusc. 4, 36 : … quem moderatum, … constantem continentemque dicimus.
    « … dont nous disons qu’il est modéré, … équilibré et maître de soi. »

ce qui peut s’expliciter /qui évite les excès/ /en restant dans une conduite/ /bien délimitée/. Le glissement du plus concret au plus abstrait relève de la relation métaphorique. Il ne s’accompagne pas d’un changement de construction et relève de la polysémie interne.

3.1.4. La corrélation de valeurs : les adjectifs en –osus et –tus/ -sus

Assez originale est la situation des adjectifs ayant des sens contraires, ou du moins d’orientation contraire. Il en est ainsi pourinuidiosus « qui envie » et « qui suscite l’envie », ou encore laboriosus « qui demande du travail, pénible » et « qui se donne au travail ». Il en est ainsi également pour le type illustré par infestus « dirigé contre, ennemi, hostile » et « exposé aux dangers ou aux attaques », confessus « qui avoue sa faute, sa culpabilité » et « avoué ». La coexistence des deux valeurs s’explique par la valeur des suffixes (la réalisation de la notion dans l’objet pour –tus, l’augmentation pour –osus). Aucune différence de construction ne vient interférer dans cette polysémie, qui reste donc interne. Une analyse sémique donnerait, dans le cas de confessus:

/(personne) qui avoue/ /sa culpabilité/

/(chose) dont la culpabilité/ /est avouée/,

pour inuidiosus :

/(personne) qui éprouve/ /de l’envie/

/(personne ou chose) qui suscite/ /de l’envie/.

Le changement du sème générique oriente vers une polysémie lâche de sens, mais l’écart est-il aussi grand que pour mensa « gâteau sacré » et « table » § 2. 3. 2. ? L’on pense à une relation métonymique dans la mesure où « celui qui envie » est bien confronté à un facteur déclenchant « qui suscite l’envie ». L’inverse est également possible quand la chronologie des valeurs ne donne rien de concluant. Or la métonymie n’est en général pas réversible. Cette réversibilité paraît relever de la corrélation de valeurs § 1. 3..

Ces quelques exemples d’adjectifs montrent finalement qu’analyser une polysémie revient à mesurer non pas un, mais deux écarts : la distance entre les valeurs du lexème proprement dites, et leur dépendance plus ou moins grande vis-à-vis des constructions syntaxiques et de leurs implications sémantiques. Il en est de même pour les verbes.

3.2. La polysémie verbale

3.2.1. Les polysémies interne et externe : mactare

1) Des exemples comme :

  • Enn. An. 9, 301 (éd. V.) :
    Livius inde redit magno mactatus triumpho.
    « Livius revient de là honoré d’un grand triomphe. »
  • Cic. Vat. 14 : … cum puerorum extis deos manis mactare soleas …
    « … puisque tu as l’habitude d’honorer les dieux mânes avec les entrailles d’enfants immolés … »

actualisent une valeur première :

« honorer » (1) : /pourvoir ou gratifier (un dieu)/ /d’un accroissement/ /au moyen

d’une victime/.

Mais il existe une autre valeur, nettement différente :

« sacrifier, immoler » (2) : /immoler ou offrir (à un dieu)/ /en sacrifice/ /une victime/

illustrée par :

  • Pacuv. Trag. 289 :
    coniugem macto inferis …
    « je sacrifie mon épouse aux dieux d’en bas… »
  • Liv. 9, 40, 9 : Eos (= hostes) se Orco mactare Iunius dictitans
    « Junius répétant qu’il immolait les ennemis à Orcus ».

La polysémie affecte les actants, l’instrumental d’objet (mactare hostiā, triumpho, extis « honorer par ») cédant la place à l’accusatif d’objet (mactare hostiam, coniugem, hostes « sacrifier »), ce qui caractérise une polysémie externe. L’écart entre les valeurs dépend aussi du jeu entre les sèmes et il se mesure comme une adjonction et un effacement de sèmes sur la base d’un sème commun /victime/, avec un changement du sème générique. En plus d’être externe, la polysémie est une polysémie de sens lâche 2).

Enfin, mactare signifie (3) « tuer, faire périr » :

  • Acc. Trag. 324 (éd. D.) :
    Quod utinam me suis arquitenens telis mactasset dea !
    « Si seulement la déesse porteuse d’arc m’avait fait périr de ses traits ! »,

d’où un sémème « tuer, faire périr (3) : /immoler/,

issu de « sacrifier, immoler » (2) : /immoler ou offrir (à un dieu)/ /en sacrifice/ /une victime/, par l’effacement de deux sèmes et une extension de sens entre deux acceptions. La construction n’est pas modifiée, ce qui relève de la polysémie interne.

3.2.2. La polysémie sélectionnelle : mutare

Le même verbe mutare présente, entre autres, deux constructions, l’une avec accusatif d’objet « changer de quelque chose » (1), l’autre, intransitive, avec en sujet la chose qui change « quelque chose change » (2), comme l’illustrent les deux groupes d’exemples :

  • (1) Cic. Par. 4, 31 (à propos des criminels) : … exules sunt, etiam si solum non mutauerunt.
    « …ils sont des bannis, même s’ils n’ont pas changé de sol. »
  • Hor. Ep. 1, 1, 90 : … uoltus mutantem Protea …
    « … Protée changeant de figure … »
  • (2) Liv. 39, 51, 10 : Mores populi romani quantum mutauerint …
    « Combien ont changé les mœurs du peuple romain … »
  • Catul. 22, 9-11 :
    … bellus ille et urbanus
    Suffenus unus caprimulgus aut fossor
    rursus uidetur ; tantum abhorret ac mutat.
    « … ce Suffenus si élégant, si plein d’urbanité, te fait, en revanche, l’effet d’un trayeur de chèvres ou d’un terrassier, tant il est maladroit et différent de lui-même. » (traduction G. Lafaye, 1996, CUF).

La différence sémantique entre « changer de lieu / de visage » (1) et « les habitudes de vie changent » (2) est liée à une différence de construction, si bien qu’elle relève d’une polysémie externe, mais comme cette dernière relève juste d’un déplacement d’actant qui d’objet devient sujet et non d’un changement référentiel, R. Martin parle de polysémie externe de nature sélectionnelle 3).

3.2.3. La polysémie et la tentation de l’homonymie : despondere

L’analyse sémique n’a pas pour but de poser des étiquettes de technicité sur les valeurs qu’elle met en relation, mais si elle mesure les écarts entre les valeurs, si elle mesure le rôle variable de la syntaxe dans les écarts sémantiques, c’est pour chercher les liens entre les valeurs, y compris lorsque l’homonymie n’est pas à exclure à première vue. Tel est le cas de despondere « promettre en mariage », « promettre », « renoncer à ». Au sens de « promettre en mariage », despondere n’est pas tout à fait spondere et les contextes montrent que le verbe s’emploie en particulier lorsque la promesse revêt une solennité particulière ou se fait dans des circonstances difficiles ou tragiques, par exemple pour la redoutable initiative de Sassia dans le Pro Cluentio 4). D’où un sémème de la valeur première :

  • S 1 /prendre l’engagement de/ /donner en mariage/.

Le verbe signifie aussi :

  • S 2 /prendre l’engagement de/,

valeur secondaire et rare, due à une extension de sens qui relève de la polysémie interne car demeure la même construction transitive. Il s’agit bien encore d’un engagement car la promesse a des conséquences importantes : par exemple, un nouveau système d’alliances est interprété comme l’engagement de la fortune - despondente fortuna - à ouvrir une nouvelle étape de l’impérialisme romain, passant du bassin méditerranéen à l’orient 5).

Or il existe un despondere qui signifie « renoncer à ». L’écart de sens évident est-il une rupture fondatrice d’une homonymie ? ou bien cette dernière valeur se rattache-t-elle aux précédentes ? Sans doute serait-il tentant de dire que « promettre sa fille en mariage », c’est y « renoncer », et donc de poser une polysémie. Cette filiation n’est cependant pas très satisfaisante car on voit mal pourquoi, au sens de « renoncer à », despondere est suivi du seul accusatif animum-animos. Or les contextes de cette nouvelle valeur mettent en général l’accent sur un découragement brutal venant casser une dynamique d’action, comme en :

  • Pl. Men. 34-35 :
    Pater eius autem postquam puerum perdidit,
    animum despondit …
    « Son père, après avoir perdu son fils, abandonna toute force de vie … »

Tous les exemples de « renoncer à » montrent que le sujet rompt la dynamique d’énergie qu’il avait, et c’est cette dynamique qui était à la base de l’engagement dans « promettre en mariage ». Dans les deux procès, se trouve la même implication du sujet, ascendante et descendante, d’où le sème d’ /engagement/ commun à :

« promettre en mariage » : /prendre l’engagement de/ /donner en mariage/

et à

« renoncer à » : /abandonner/ /une qualité/ /engagée dans l’action pratique/.

Si l’on admet cela, il n’y a pas homonymie mais polysémie, en l’espèce polysémie lâche de sens. Elle est interne car dans les deux sens, le verbe est suivi de l’accusatif. Quant à la conjonction de deux valeurs liées certes, mais si différentes, elle est très vraisemblablement en rapport avec le préverbe. La valeur de despondere « promettre en mariage » se rattache à celle de spondere « s’engager » grâce à la fonction transitivante du préverbe de- 6). Le même spondere « s’engager » est à l’origine de despondere « perdre courage » car le préverbe peut être un opérateur d’inversion du procès 7).

Les relations établies entre les valeurs conduisent à une vue d’ensemble de la polysémie.



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1) Cl. MOUSSY (2011, 137-148).
2) Voir R. MARTIN (1992, 93).
4) Cic. Cluent. 179 : … ut hunc Oppianicum aliud agentem ac nihil eius modi cogitantem ad hanc accusationem detraheret inuito despondit ei filiam suam, illam quam ex genero susceperat, ut eum nuptiis adligatum simul et testamenti spe deuinctum posset habere in potestate. « … elle voulut amener à son accusation d’aujourd’hui notre Oppianicus qui avait d’autres pensées et ne songeait à rien de tel, en le fiançant malgré lui à sa fille, celle qu’elle avait eue de son gendre, afin de le lier par ce mariage, de l’enchaîner en même temps par l’espoir de son testament et de l’avoir ainsi à sa discrétion. » (traduction P. Boyancé, 1953, CUF).
5) Liv. 26, 37, 5 : … Aetoli noui adsciti socii Attalusque Asiae rex, iam uelut despondente fortuna Romanis imperium Orientis.
« … mais l’on s’était fait de nouveaux alliés, les toliens et Attale, roi d’Asie, comme si la fortune s’engageait déjà à donner aux Romains l’empire de l’Orient » (traduction P. Jal, 1991, CUF).
6) Voir J.-P. BRACHET (2000, 139-140).
7) Voir J.-P. BRACHET (2000, 192-200).