Les écarts de sens et les formes de

polysémie en latin

J.-F. Thomas



2. La polysémie des substantifs

L’écart entre les valeurs est moins important lorsque s’opère une adjonction ou une suppression de sèmes que quand les deux phénomènes jouent conjointement. Si un seul de ces phénomènes opère, les valeurs sont des acceptions, sinon ce sont des sens.

2.1. L’adjonction ou la suppression de sèmes et la permanence du sème générique

Le maintien du sème générique fonde une proximité entre les valeurs.

2.1.1. La restriction de sens

Le sème générique est le même, mais la seconde valeur comporte un ou plusieurs sèmes supplémentaires :

fructus : S1 « jouissance, usufruit » : /produit/

S2 « fruit » : /produit/ /des arbres/ 1)

ars : S1 « capacité, habileté, talent » : /disposition/ /à bien faire quelque chose/ /dans l’action/

S2 « ruse » : /disposition/ /à bien faire quelque chose/ /dans l’action/ /pourtromper/ 2).

2.1.2. L’extension de sens

Le sème générique est le même, mais la seconde valeur comporte un ou plusieurs sèmes en moins :

oratio : S1 « parole argumentée » : /action de parler/ /de façon argumentée/

S 2 « parole » : /action de parler/ 3)

gramen : S1 « herbe, gazon » : /végétal/ /à tige fine et courte/ /verte/

S 2 « plante » au sens beaucoup plus large, /végétal/ 4).

Les deux relations sont en soi parfaitement réversibles et l’ordre des sémèmes doit reposer sur un critère précis étroitement dépendant de la conception de la polysémie. S’il s’agit de suivre le développement sémantique, la valeur placée en 1 sera celle dont on a de bonnes raisons de penser qu’elle est plus ancienne, et c’est sur cette base que sont décrits oratio et gramen. Il en est de même pour dux avec S1 « guide » /qui conduit/ puis, par restriction de sens, « chef militaire ». Une démarche prototypique, fondée sur la prégnance du sens, placerait en S 1 « chef militaire » /qui conduit/ /l’armée/ /de par son autorité/, puis par extension de sens, S 2 « guide » /qui conduit/. Quoi qu’il en soit, les deux valeurs restent proches.

2.2. L’adjonction ou la suppression de sèmes, avec le changement du sème générique

L’écart est plus important lorsque le sème générique change au profit d’un nouveau.

2.2.1. La métonymie

La nouvelle valeur reprend globalement les sèmes de la précédente, comporte un sème générique nouveau et les deux sont liées par une relation logique. Elle peut être un rapport cause – conséquence, comme pour scelus :

S 1 « crime » : /action/ /criminelle/

S 2 « être criminel » : /personne/ /qui se rend coupable/ /d’une action/ /criminelle/ 5).

Il en est de même pour calculus entre « caillou » et « calcul », dans la mesure où le calcul peut être fait avec des cailloux sur un boulier. La relation est aussi de proximité : genae signifie au propre « joues », d’où « paupières », « yeux », « orbite », ou elle porte sur la matière : uinea « cep de vigne », d’où « baraque de siège » et « bois de tonnelle ». Sont ainsi souvent liés les trois niveaux du spatial, du temporel et du notionnel, comme l’a montré B. POTTIER (1992, 40). Momentum, issu de *mouementum, offre un exemple particulièrement net : « mouvement, impulsion », « durée d’un mouvement, instant », « influence, poids, importance ». Le phénomène existe aussi pour les noms propres 6), quand le nouveau référent se trouve, par rapport au premier, dans une relation de dépendance, comme avec Falernum « le territoire de Falerne » (Hor. Epo. 4, 13) et « le vin de Falerne » (Hor. O. 2, 3, 8).

2.2.2. La métaphore

La nouvelle valeur se rattache à la précédente par une relation de similitude. Cette similitude, n’étant pas une identité parfaite, voit certains sèmes non actualisés : « Dans la métaphore lexicalisée, un ou plusieurs sèmes sont mis entre parenthèses et il se produit une mise en relief d’un autre sème » écrit Cl. MOUSSY (2011, 32). Sinus signifie « courbure » : /forme/ /incurvée/ et « golf » : /littoral/ /ayant une forme incurvée/ ; silua « forêt » : /bois en nombre important/ et « masse » : /groupe/ /numériquement important/. St. DOROTHEE (2006, 18) distingue, à propos de nodus:

S 1 « nœud » : /entrelacement/ /d’un objet flexible/ /qui rend/ /cet objet/ /difficile/ /à

détacher/

S 2 « obstacle » : /fait/ /qui rend/ /difficile/ /le déroulement d’une action/.

De même pour les noms propres 7). Celui de Caton porte la représentation de la rigueur morale et de l’intransigeance :

  • Val. Max. 2, 10, 8 : … ut quisquis sanctum et egregium ciuem significare uelit, sub nomine Catonis definiat.
    « … que quiconque veut signaler la pureté et l’exception chez l’un de ses concitoyens, le désigne du nom de Caton. » (traduction R. Combès, 1995, CUF)
  • Suet. Aug. 87, 1 : Contenti simus hoc Catone.
    « Contentons-nous de ce Caton. »

La relation reste dans le concret, tend vers l’abstrait ou présente l’orientation inverse. Une typologie intéressante en a été proposée par Fr. GARCIA JURADO (2000). Il distingue ainsi les métaphores à orientation spatiale, par exemple celle associant le positif au mouvement ascendant :

  • Pl. Cap. 305 : Me qui liber fueram seruom fecit, e summo infimum.
    « De moi qui étais libre, elle a fait une esclave ; du plus haut rang, elle m’a précipité au plus bas. » (traduction A. Ernout, 1970, CUF),

les métaphores ontologiques, où le monde concret est l’image d’une notion, entre autres le travail du forgeron pour l’éducation :

  • Pl. Most. 120-121 :
    Primumdum parentes fabri liberum sunt.
    Ei fundamentum superstruont liberorum
    « Tout d’abord, les parents sont les maçons des enfants ; ce sont eux qui jettent les fondations » (traduction P. Grimal, 1991, Gallimard),

les métaphores de l’être humain, dont une caractéristique physique prend une portée symbolique, comme le nombril pour l’idée de moitié :

  • Pl. Men. 155 :
    dies quidem iam ad umbilicum est dimidiatus mortuus
    « C’est que la journée est déjà morte à moitié ; elle est perdue jusqu’au nombril » (traduction A. Ernout, 1963, CUF).

Certains termes enchaînent les valeurs métaphoriques et le plus souvent le point de départ de la filiation se laisse dégager. C’est le cas pour clipeus qui signifie d’abord « bouclier » : /arme/ /défensive/ /portée au bras/ /de forme arrondie/ /et bombée en son centre/, puis s’applique à plusieurs choses : « médaillons (sur lequel les dieux ou les grands hommes sont représentés) », « disque du soleil », « voûte du soleil », « météore », « soupape », qui comportent tous le sème « semblable à un bouclier ». Une telle représentation est résolument fixiste, ce qui n’est pas un défaut en soi. En revanche, elle ne rend pas compte de la plasticité de l’emploi qui se développe souvent en fonction de genres textuels – poésie et traités techniques – et de la créativité inhérente à l’imagination et à l’investigation. Ce constat rejoint le cœur de la théorie des facettes où la valeur de base se module en fonction des sollicitations du contexte § 1. 2.. D’où l’idée de fédérer les valeurs métaphoriques sous une catégorie plus générale, en soi ouverte, « objet ressemblant à un bouclier par une forme arrondie et bombée ». L’on aurait ainsi :

« bouclier » ⇒ métaphore ⇒ « objet en forme de bouclier » ⇒ par autant de spécialisations ⇒ « médaillons (sur lequel les dieux ou les grands hommes sont représentés) », « disque du soleil », « voûte du soleil », « météore », « soupape ».

Les mouvements d’adjonction ou de retrait de sème définissent des polysémies d’acceptions dans la typologie de R. MARTIN (1992, 84).

2.3. L’adjonction et la suppression de sèmes

C’est ici que l’écart entre les valeurs est le plus important. Elles deviennent des sens.

2.3.1. La polysémie étroite de sens

Le sème générique demeure, mais les autres sèmes spécifiques sont modifiés. Un bon exemple est donné par desiderium qui, au-delà de son équivalent français, a deux sens assez distincts :

S 1 « regret » : /désir/ /de ce qui est éloigné, absent, passé/

S 2 « désir » : /désir/ /de quelque chose qui se situe dans l’avenir/.

De même pour signum:

S 1 « statue » : /représentation/ /artistique/ /sculptée/ /d’une divinité/

S 2 « étendard » : /représentation/ /symbolique/ /d’un dieu/ /protecteur/ /d’une unité

armée/ /et permettant de reconnaître cette dernière/ 8),

où les sèmes /artistique/ et /sculpté/ sont remplacés par /symbolique/.

2.3.2. La polysémie lâche de sens

Même les sèmes génériques sont différents, mais il y a au moins un sème spécifique commun. C’est le cas de mensa qui réunit deux sens bien distincts :

S 1 « gâteau sacré » : /gâteau/ /sur lequel on place/ /les offrandes, les victuailles pour

les dieux/

S 2 « table » : /support/ /sur lequel on place/ /les mets/.

Il en est de même pour lustrum, comme on peut le conclure d’après l’étude de H. et A. Petersman 9). Il signifie en premier lieu « éclairage, allumage du feu », plus couramment « sacrifice » et, de manière plus spécialisée, « sacrifice terminant l’opération du cens assimilé à une purification par le feu » (Liv. 1, 44, 2) et « période de 5 ans entre deux recensements ». Or tous ces sens ne peuvent avoir le même sens générique.

Cette polysémie lâche de sens constitue l’écart extrême, au-delà duquel se situe l’absence de sème commun, fondatrice de l’homonymie telle qu’elle existe par exemple entre tempŭs, tempǒris « temps » et tempŭs, tempǒris « tempe ». Il est parfois plus difficile de trancher. Le Grand Gaffiot réunit sous une même entrée les sens d’examen « essaim d’abeille », « troupe (d’hommes ou d’animaux »), « aiguille de balance », « action de peser, examen, contrôle », alors qu’il n’y pas de point commun entre les deux premiers et les deux derniers. L’OLD a une présentation analogue. À l’inverse, le DELL distingue deux entrées :

examen 1 : « aiguille, languette sur le fléau de la balance » et par suite « pesée, examen, contrôle »

examen 2 : « essaim d’abeilles », puis « troupe, bande ».

Cette solution paraît nettement préférable car elle prend acte de l’absence de sème commun en synchronie. Quant à la conjonction des deux ensembles de valeurs sous la même forme, elle tient à ce que la forme du substantif, issu d’ *exagsmen, est en rapport à la fois avec agmen « groupe en marche », d’où examen 2, et avec exigere « mesurer, régler, juger », d’où examen 1. Une collision morphologique génère une homonymie sémantique.



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4) Virg. En. 12, 412-415 : dictamnum …
puberibus caulem foliis et flore comantem
purpureo (non illa feris incognita capris
gramina)
« le dictame … , la tige aux feuilles duveteuses, à la chevelure de fleurs pourpres. Cette herbe n’est pas inconnue aux chèvres sauvages … » (traduction J. Perret, 1987, CUF).
6) , 7) Voir Fr. BIVILLE (2005, 46).
8) St. DOROTHEE (2006, 71). Le sémème S 2 est le S 6 dans son classement.
9) H. PETERSMANN (2002) et A. PETERSMANN lustrum.