Les écarts de sens et les formes de

polysémie en latin

J.-F. Thomas



1. La délimitation des sens et les liens entre eux

La polysémie est un ensemble de significations qui doivent être d’abord identifiées les unes par rapport aux autres pour être ensuite mises en relation. Cette question est illustrée essentiellement par des noms et des adjectifs car les verbes posent des problèmes particuliers en raison des implications de leur syntaxe § 3.

1.1. Distinguer les sens d’un polysème : les critères et la terminologie

La lexicographie met l’accent sur la diversité des référents afin de décrire l’usage, ce qui est le but des dictionnaires, la lexicologie recherche une description raisonnée et organisée du code linguistique en matière de sémantique lexicale. L’on admet à première vue sans difficulté que le changement de référent entraîne un changement de sens, mais les choses ne sont pas si simples car, face à une chaîne référentielle qui constitue souvent un continuum, à partir de quel moment s’opère le saut d’un sens à l’autre 1) ?

Le premier critère est l’existence de propriétés communes supérieures aux différences et propres à fonder le niveau de généralité inhérent au sens. Le Grand Gaffiot distingue pour exhaurire plusieurs emplois selon le référent des compléments d’objets : exhaurire poculum (Cic. Cluent. 31) « vider une coupe », exhaurire pecuniam ex aerario (Cic. Agr. 2, 98) « vider l’argent du Trésor », exhaurire prouinciam (Cic. Att. 6, 1, 2) « épuiser la province », sibi uitam exhaurire (Cic. Sest. 48) « s’ôter la vie », et tous entrent dans un sens général « vider, épuiser, retirer entièrement de ». Ailleurs, le verbe signifie « accomplir entièrement » :

  • Cic. Att. 5, 13, 3 : Deinde exhauri mea mandata maximeque si quid potest de illo domestico scrupulo quem non ignoras
    « Après cela, fais entièrement tout ce dont je t’ai chargé et en particulier ce qui concerne la petite difficulté que tu n’ignores pas … »
  • Quint.11, 3, 147 : Cum magna pars est exhausta orationis …
    « Quand a été achevée une grande partie du plaidoyer … »
  • Liv. 25, 31, 7 : … periculorum terra marique tam diu exhaustorum …
    « … des dangers traversés si longtemps sur terre et sur mer …».

Les référents font distinguer deux sens « vider entièrement » et « réaliser complètement ». Inversement, le verbe iubere est donné comme polysémique par le Grand Gaffiot: « inviter à, engager à », « ordonner, commander, faire faire », mais M. POIRIER (2005, 894-898) n’y voit qu’une fausse polysémie car il reconnaît au verbe une valeur unique, unitaire « dire de faire, dire que + subj. », et c’est la situation dans laquelle est prononcée cette parole qui actualise les traits ‘facultativement’ ou ‘impérativement’ aboutissant aux deux traductions inviter à, commander.

Une bonne articulation entre sens et référent est donnée par P. LECAUDE (2010, 621) entre les emplois (E) et les valeurs sémantiques (VS) qui en sont en quelque sorte l’émanation. Pour uirtus, elle différencie E1 courage du guerrier au combat, E2 mérite(s) du guerrier, E3 courage de l’homme d’Etat face aux difficultés inhérentes à la vie politique, E4 mérite(s) de l’homme d’Etat, E5 vertu morale d’un être humain, E6 bonne qualité d’une chose, lesquels se regroupent en VS1 /courage/ /de X/ /face à l’adversité/ et VS2 /bonne qualité – valeur/ /de X/ (p. 621). La distinction de P. Lecaudé rejoint celle établie antérieurement par J.-F. THOMAS (2008 a) : les emplois sont les données de l’expérience linguistique, les valeurs les éléments fédérateurs sémantiques de ces emplois, la signification l’ensemble des valeurs d’un polysème, ce qui permet de réserver les termes d’acception et de sens pour une mesure de l’écart entre les valeurs § 2.

Une place particulière revient aux noms propres. L’adjectif propre « un, unique » semble exclure une pluralité de valeurs en raison de sa fonction de désignation spécifique pour identifier l’entité dénotée. Cependant, il peut être utilisé dans une fonction de caractérisation à partir du ou des traits attachés à la personne ou à l’endroit désigné en premier lieu. Cicéron parle ainsi d’une séance mouvementée au Sénat en faisant référence à la bêtise proverbiale des habitants de la ville d’Abdère, en Thrace :

  • Att. 4, 17, 3: Terentius intercessit. Consules qui illud leui bracchio egissent rem ad senatum detulerunt. Hic Abdera non tacente me.
    « Térentius mit son veto. Les consuls, qui avaient mené tout cela mollement, en référèrent au Sénat. Alors, ce fut une vraie Abdère, où je ne suis pas resté silencieux » (traduction L.-A. Constans, 1950, CUF) 2).

Si, pour déterminer le passage d’une valeur sémantique à l’autre, il est nécessaire de mesurer les points communs référentiels et les différences, cette recherche est un critère délicat à manier car il consiste en une évaluation.

D’où le recours à deux autres critères :

  • l’existence de plusieurs synonymes est l’indice d’une différence entre des valeurs d’un même lexème. M. FRUYT (2005, 27-29) cite le cas de forma qui a bien deux sens, « forme, aspect », en relation avec facies, figura, species, et « règle », en relation avec regula. Citons également arguere dont les valeurs de « montrer, prouver » et « montrer, montrer pour dénoncer » sont assez proches, mais néanmoins distinctes avec des relations synonymiques différentes, probare et accusare.
  • l’existence de dérivés est aussi un facteur pour différencier les sens. Pater a 3 sens car il a 3 dérivés : « père géniteur ou adoptif » (paternus), « père ayant la puissance » (patrius), « père de la patrie, sénateur » (patricius). Il en est de même pour tempus où se distinguent les valeurs de « moment » (temporalis) et « moment favorable » (tempestiuus).

1.2. La hiérarchie entre les valeurs

Le niveau référentiel et l’existence de synonymes et de dérivés sont donc les deux critères pour rechercher l’autonomie des valeurs mais, outre que leur maniement dans la pratique n’est pas toujours chose aisée, le résultat est une arborescence qui peut être étendue. Ce n’est pas en soi un problème si la distinction entre les valeurs est justifiée. La question concerne plutôt leur hiérarchisation, laquelle dépend de la conception de la polysémie, et il en existe principalement trois 3).

L’optique prototypique détermine d’après la pratique des locuteurs une valeur prégnante, évidente, et les autres s’y rattachent selon leur ressemblance plus ou moins forte avec le modèle, avec le sens de base, comme l’illustre l’exemple classique du fr. jeu

schéma emprunté à Chr. TOURATIER (2010, 133)

Cette approche a fait l’objet de critiques sévères. Il est aussi possible de concevoir une représentation dynamique du sens. Les valeurs réalisent un signifié très abstrait en fonction des interprétations référentielles données par le prédicat ou le discours : c’est la théorie des facettes, faisant par exemple des différents sens de boîte le résultat de modulations contextuelles ou situationnelles à partir d’un niveau très général ‘X contenir Y pour produire / fournir Z où X marque la place de boîte ’, selon la formule de B. Cadiot 4).

Le cas d’imbrex est un bon exemple pour apprécier la différence. Le Grand Gaffiot décrit ainsi le sémantisme du substantif : le sens premier de ce dérivé d’imber « pluie » est « tuile faîtière, tuile creuse », mais le dictionnaire donne aussi « auge », « filet de porc », « cloison des narines », « façon d’applaudir avec le creux des mains ». La conception prototypique partirait de « tuile creuse » et classerait les autres emplois selon ce qui est plus ou moins proche de la « tuile faîtière, tuile creuse », mais l’on serait bien embarrassé pour établir un ordre. Une conception dynamique pose un signifié unique qui se module, et pour imbrex, ce serait « de forme allongée et creuse », mais est-ce vraiment satisfaisant ? Applicable à des termes ‘concrets’, cette approche s’élève à la pure abstraction pour les termes plus ‘abstraits’ qui n’ont pas le support d’un référent plus immédiat.

D’où le retour à une troisième conception, plus fixiste, qui recherche des sens stables dégagés de séries d’occurrences placées en contexte en procédant par une approche généralisante. Cela ne veut pas dire que la conception dynamique soit sans intérêt par les questions qu’elle pose 5).

1.3. Les relations entre les valeurs

Une fois opérée la délimitation des valeurs, l’analyse les met en relation en recherchant des rapports, qui sont de deux ordres. La démarche est d’abord historique et lexicologique pour établir une chronologie des significations, laquelle s’inscrit dans le temps long de l’évolution linguistique. La démarche est d’autre part sémantico-logique car elle évalue les écarts entre les valeurs : l’écart est faible quand le sème générique demeure et que s’opère seulement une adjonction ou un retrait de sème spécifique ; l’écart est plus important lorsque s’opèrent des changements affectant le sème générique et les sèmes spécifiques, sous forme d’ajout et de retrait. L’écart repose aussi sur la comparaison intrinsèque des sèmes, selon qu’ils passent du même au même (métaphore) ou procèdent d’une efficience (métonymie). Le degré de l’écart et le rapport logique sont deux niveaux conjoints abstraits, qui motivent l’appellation de sémantico-logique donnée à cette démarche, dans laquelle on reconnaît la typologie de R. MARTIN (1992), mais elle remonte en fait, pour une bonne part, à l’Essai de sémantique de M. BREAL (1924). Les deux orientations, sémantico-logique et historique, ne sont pas contradictoires. La langue est un code qui, pour fonctionner et être partagé, repose sur des règles relevant du premier niveau ; elle exprime des représentations qui évoluent avec le temps, et c’est le second niveau, historique. Comme la langue ne dénomme pas toujours, tant s’en faut, les nouvelles représentations par des lexèmes monosémiques nouveaux, il est bien nécessaire que les nouvelles significations aient avec les précédentes des liens suffisamment récurrents et repérables pour que la langue fonctionne comme code. Fides « parole donnée » désigne par métonymie la « confiance », puis par restriction de sens la « foi en Dieu », qui est chronologiquement secondaire et liée à des évolutions culturelles évidentes.

Les démarches historique et sémantico-logique sont confrontées à des situations particulières, liées aux lacunes dans la connaissance des premiers temps du latin. Il s’avère d’abord que la valeur première n’est pas forcément la valeur étymologique, comme pour arma. La valeur première en est « armes », attestée dès Plaute, à laquelle se rattachent « armée » et « guerre » qui sont secondaires (César et Cicéron) et se relient à la précédente par une double relation métonymique. L’écart est grand avec la valeur étymologique, reconstituée par la comparaison des langues, « équipement adapté », mais attestée de manière très secondaire, chez les poètes du premier siècle ap. JC. :

  • Virg. G. 1, 160-162 :
    Dicendum et quae sint duris agrestibus arma,
    quis sine nec potuere seri nec surgere messes :
    uomis et inflexi primum graue robur aratri
    « Il faut dire aussi quels sont les instruments des rudes campagnards, sans quoi les moissons n’auraient pu être semées ni lever : d’abord le soc et le bois pesant de l’araire cintré … ».

D’autre part, il n’est pas rare qu’un lexème apparaisse avec deux valeurs entre lesquelles il est difficile d’établir une chronologie. En attendant une avancée de la recherche qui, à partir d’investigations étymologiques, établirait une probabilité en faveur de l’un d’eux, il est possible de parler de ‘corrélation de sens / valeurs’. La formulation en reste au niveau du constat certes, mais elle permet de donner une base claire aux développements successifs. Une corrélation de valeurs s’observe ainsi chez Plaute pour dedecus entre « déshonneur » et « action déshonorante » 6).

Dans l’analyse des relations entre les valeurs, seront distingués, à la suite de R. MARTIN (1992, 76-95), les substantifs d’une part et d’autre part les adjectifs et les verbes car le sémantisme de ces deux derniers dépend pour une part non négligeable d’un élément nouveau, les différences de construction (§ 3).



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1) Sur cette question, voir G. KLEIBER (2005).
2) Sur tout ceci, voir Fr. BIVILLE (2005, 37-39 ; 45-47).
3) Voir P. LARRIVEE (2008, 9-17).
4) Formule de B. Cadiot citée par G. KLEIBER (1999, 42).
5) Voir le cas de clipeus § 2. 2. 2..