La formation des mots

Bibliographie raisonnée

Michèle FRUYT

Université de Paris-Sorbonne (Paris 4)


§ 8. Evolution linguistique

8.1. Réflexions d'ordre général sur l'évolution linguistique

8.1.1. Les atouts du latin comme champ d'observation

Le thème de l’évolution linguistique est en faveur dans les études de linguistique générale et il est certain que le latin est un champ d’observation privilégié, puisqu’il offre des attestations sur une très longue période (du -VIIe ou -VIIIe siècle pour certaines inscriptions archaïques jusqu’au +VIIe siècle environ ou même +VIIIe siècle avec le latin mérovingien). Les études sur l’évolution linguistique à l’intérieur du latin de l’Antiquité sont plus ou moins explicitement fondées sur des périodisations de la latinité : voir ci-dessus § 1.

8.1.2. Critique de la notion de "faute"

Pendant longtemps, les écarts observés dans les textes tardifs par rapport aux textes classiques furent considérés par les latinistes comme des “fautes”, des “incorrections” et l’on rencontrait souvent sous leur plume le terme de “confusion”. Cependant la linguistique générale, depuis notamment H. Frei :

  • FREI Henri, 2003 [1929] : La Grammaire des fautes, Ennoïa, Paris, Genève.

a inversé les points de vue en montrant qu’il ne s’agit pas de “fautes”, mais seulement des résultats de l’évolution linguistique, à laquelle toute langue parlée est soumise. Nous parlerons donc non de “fautes”, d’“incorrections” ou de “confusions”, mais de formes évoluées en latin et de latin évolué.

8.2. Les travaux sur l'évolution du latin

8.2.1. Travaux anciens

Depuis le début du XXe s., il ne manque pas de travaux sur l’évolution linguistique et le changement linguistique à propos du latin, comme on le voit dans :

  • COUSIN Jean 1951 : Bibliographie de la langue latine 1880-1948, Paris, Les Belles Lettres, p. 26-31 (dans un chapitre intitulé “Latin post-classique, latin vulgaire et bas-latin”).

Comme le latin est prolongé sur le plan diachronique par les langues romanes, dont certaines furent également prolongées elles-mêmes par des créoles, l’ensemble constitue une chaîne diachronique d’un rare intérêt, s’étendant sur plus de deux millénaires. On trouve un précurseur des travaux actuels sur l’évolution linguistique observée en latin dans :

  • JANSON Tore 1979 : Mechanisms of Language Change in Latin, Acta Universitatis Stockholmiensis n° 23.

8.2.2. Travaux du centre Alfred Ernout

Depuis une quinzaine d’années, l’évolution linguistique du latin dans tous les domaines linguistiques fut l’un des thèmes majeurs de recherche du centre Alfred Ernout à l’Université de Paris-Sorbonne (Paris 4). Ces travaux sont reflétés ici dans le DHELL, dans la 1ère partie “Lexique latin”, 1ère sous-partie “Dictionnaire” dans les § 5, 6 et 7 à propos de chaque lexème traité. Ces travaux du centre Alfred Ernout ont également abouti à des publications individuelles et collectives. Parmi elles, nombreuses sont les contributions portant spécifiquement sur le lexique latin et sur des lexèmes latins particuliers.

  • M. Fruyt & S. Van Laer (éds.) 2008 : Adverbes et évolution linguistique, Paris, L’Harmattan.
  • ALVAREZ-HUERTA Olga 2008 : “La formation des adverbes en latin tardif : le témoignage d’Egérie”, in M. Fruyt & S. Van Laer (éds.) 2008 : Adverbes et évolution linguistique, Paris, L’Harmattan, p. 167-181.
  • BRUNET Claude 2008 : “Lat. merito et iniuria : deux cas d’adverbialisation du substantif”, M. Fruyt & S. Van Laer (éds.) : Adverbes et évolution linguistique, Paris, L’Harmattan, p. 101-114.
  • CRAMPON Monique 2008 : “Les adverbes en -tim de Plaute aux archaïsants”, in M. Fruyt & S. Van Laer (éds.) : Adverbes et évolution linguistique, Paris, L’Harmattan, p. 207-221.
  • FOUBERT Frédéric 2008 : “Les adverbes en -ter, -tim et -tus dans les Res Gestae Alexandri Macedonis de Julius Valérius”, in M. Fruyt & S. Van Laer (éds.) : Adverbes et évolution linguistique, Paris, L’Harmattan, p. 241-250.
  • FRUYT Michèle 2008 : “Adverbes latins, grammaticalisation et lexicalisation”, in M. Fruyt & S. Van Laer (éds.) 2008 : Adverbes et évolution linguistique, Paris, L’Harmattan, p. 49-67.
  • LASAGNA Mauro 2008 : “Le doublet deorsum - iusum : emplois en diachronie et synchronie”, in M. Fruyt & S. Van Laer (éds.) : Adverbes et évolution linguistique, Paris, L’Harmattan, p. 183-204.
  • POCCETTI Paolo 2008 : “Convergences et divergences entre les langues de l’Italie ancienne dans l’expression des adverbes”, in M. Fruyt & S. Van Laer (éds.) : Adverbes et évolution linguistique, Paris, L’Harmattan, p. 27-46.
  • RAMAT Paolo 2008 : “Les adverbes latins du point de vue de l’indo-européen”, in M. Fruyt & S. Van Laer (éds.), Adverbes et évolution linguistique, Paris, L’Harmattan, p. 13-24.
  • A. Christol & O. Spevak (éds.) 2012 : Les évolutions du latin, Paris, L’Harmattan.
  • ORLANDINI Anna & POCCETTI Paolo 2012 : “L’évolution de l’ancien diptyque indo-européen *kwo-*to- du latin aux langues romanes”, in A. Christol & O. Spevak (éds.) : Les évolutions du latin, Paris, L’Harmattan, p. 27-43.
  • BAUER Brigitte L. M. 2012 : “Chronologie et rythme du changement linguistique : syntaxe vs morphologie”, in A. Christol & O. Spevak (éds.) 2012 : Les évolutions du latin, Paris, L’Harmattan, p. 45-65.
  • FRUYT Michèle 2012 : “Evolution du lexique et groupements de lexèmes en latin”, in A. Christol & O. Spevak (éds.) : Les évolutions du latin, Paris, L’Harmattan, p. 105-127.
  • THOMAS Jean-François 2012 : “Le champ lexical du vrai et du faux : problèmes d’évolutions sémantiques”, in A. Christol & O. Spevak (éds.) 2012 : Les évolutions du latin, Paris, L’Harmattan, p. 139-163.
  • VAN LAER Sophie 2012 : “Création lexicale et évolution linguistique : l’exemple du préverbe in- (fr. en-)”, in A. Christol & O. Spevak (éds.) 2012 : Les évolutions du latin, Paris, L’Harmattan, p. 181-199.
  • KIRCHER Chantal 2012 : “Evolution des formations suffixées du latin aux langues romanes et en particulier au français : l’exemple des dérivés en -osus”, in A. Christol & O. Spevak (éds.) 2012 : Les évolutions du latin, Paris, L’Harmattan, p. 201-215.
  • GARCIA-HERNANDEZ Benjamin 2012 : “Le verbe simple et le verbe composé, entre structure et architecture de la langue”, in A. Christol & O. Spevak (éds.) 2012 : Les évolutions du latin, Paris, L’Harmattan, p. 165-179.
  • POIRIER Michel 2012 : “Regards sur la mutation des emplois de dum, donec, quoad : comment a pu se faire l’évolution du système”, in A. Christol & O. Spevak (éds.) 2012 : Les évolutions du latin, Paris, L’Harmattan, p. 325-333.
  • SPEVAK Olga 2012 : “Les clitiques enim et autem dans la diachronie du latin”, in A. Christol & O. Spevak (éds.) 2012 : Les évolutions du latin, Paris, L’Harmattan, p. 335-350.
  • WRIGHT Roger 2012 : “Le latin tardif de l’Espagne musulmane : une influence du latin d’Afrique?”, in A. Christol & O. Spevak (éds.) 2012 : Les évolutions du latin, Paris, L’Harmattan, p. 377-392.
  • M. Biraud (éd.) 2012 : (Dis)continuité en linguistique latine et grecque, Paris, L’Harmattan.
  • BODELOT Colette 2012 : “Les emplois de si dans l’Itinerarium Egeriae : du reflet d’un niveau de langue au reflet d’un état de langue”, in M. Biraud (éd.) 2012 : (Dis)continuité en linguistique latine et grecque, Paris, L’Harmattan, p. 221-234.
  • FLECK Frédérique 2012 : “Rupture et continuité dans l’emploi de immo au tournant des Ier et IIe siècles de notre ère”, in M. Biraud (éd.) : (Dis)continuité en linguistique latine et grecque, Paris, L’Harmattan, p. 235-245.
  • FRUYT Michèle 2012 : “Le vocabulaire fondamental du latin : continuité ou discontinuité?”, in M. Biraud (éd.) 2012 : (Dis)continuité en linguistique latine et grecque, Paris, L’Harmattan, p. 107-119.
  • MOUSSY Claude 2012 : “Les emplois de proprius comme substitut de l’adjectif possessif au cours de la latinité”, in M. Biraud (éd.) 2012 : (Dis)continuité en linguistique latine et grecque, Paris, L’Harmattan, p. 209-219.
  • THOMAS Jean-François 2012 : “Sur le développement sémantique des composés et des préverbés latins”, in M. Biraud (éd.) 2012 : (Dis)continuité en linguistique latine et grecque, Paris, L’Harmattan, p. 59-69.
  • TARA George Bogdan 2014 : Les périphrases verbales avec habeo en latin tardif, Paris, L’Harmattan.
  • FRUYT Michèle 2015 : “Le discours indirect en diachronie : l’évolution du réfléchi indirect en latin”, Revue de linguistique latine du centre Alfred Ernout. De Lingua Latina n°10, janvier 2015.
  • GAYNO Maryse 2015 : Le participe en latin aux VIe et VIIe s. ap. J.-C. Syntaxe et sémantique, Paris, L’Harmattan.

8.3. Du latin aux langues romanes : les travaux des latinistes

Certains travaux de latinistes font directement allusion aux langues romanes comme étant les états d’évolution succédant à la langue latine. Dans les études portant sur le latin de l’Antiquité dont le thème est “Du latin aux langues romanes”, on retrace les différents éléments d’une longue évolution visible dans les textes latins et dont on suppose qu’ils étaient encore davantage présents dans les énoncés oraux. A partir de là, on détecte les indices des phénomènes futurs qui seront plus tard bien installés dans les états de langue ultérieurs. C’était déjà le cas d’A. Ernout dans les années 60 :

  • ERNOUT Alfred, 1969 : « Du latin aux langues romanes », Revue de Philologie 43, 1969, p. 7-14.

Nous signalons ci-dessous de grandes questions récemment étudiées par les latinistes.

8.3.1. Les constructions avec habeo

Pour les signes annonciateurs des périphrases verbales avec le verbe habeo “avoir” des langues romanes, les remarquables études de Ph. Thielmann à la fin du XIXe siècle sont toujours d’actualité :

  • THIELMANN Ph. 1885: ”Habere mit dem infinitiv und die Entstehung des romanischen Futurums”, Archiv für lateinische Lexicographie und Grammatik 2, 1885, p. 48-89.
  • THIELMANN Ph. 1885: ”Habere mit dem infinitiv und die Entstehung des romanischen Futurums”, Archiv für lateinische Lexicographie und Grammatik 2, 1885, p. 157-202.
  • THIELMANN Ph. 1885: ”Habere mit dem Part. Perf. Pass.”, Archiv für lateinische Lexicographie und Grammatik 2, 1885, p. 372-423 et 509-549.
  • THIELMANN Ph. 1885: ”Habere mit dem Part. Perf. Pass.”, Archiv für lateinische Lexicographie und Grammatik 2, 1885, p. 509-549.

Depuis ces travaux de Ph. Thielmann, un grand nombre d’articles furent publiés sur ces questions, abordant un point ou un autre, par exemple:

  • STENGAARD Birte 2008 : « A Semantic Study of habere in the Itinerarium Egeriae from a Romance Perspective », in R. Wright (éd.), Latin vulgaire et latin tardif VIII, Actes du 8e colloque international sur le latin vulgaire et tardif, Oxford, 6-9 septembre 2006, Zürich, Hildesheim, New York, Olms-Weidmann, p. 112-117.
  • FRUYT Michèle & ORLANDINI Anna 2008: ” Some cases of grammaticalisation in the verb in Late Latin”, in R. Wright (éd.), Latin vulgaire et latin tardif VIII, Actes du 8e colloque international sur le latin vulgaire et tardif, Oxford, 6-9 septembre 2006, Zürich, Hildesheim, New York, Olms-Weidmann, p. 230-237.
  • FRUYT Michèle 2010 : “Grammaticalization in Latin”, in Ph. Baldi & P. Cuzzolin (éds.), New Perspectives in Historical Latin Syntax 4, p. 786-810.

Mais le seul travail synthétique depuis Ph. Thielmann est l’ouvrage suivant :

  • TARA George Bogdan 2014 : Les périphrases verbales avec habeo en latin tardif, Paris, L’Harmattan. (avec une bibliographie très complète sur la question depuis la fin du XIXe siècle).

8.3.2. L'expression de la causativité

Pour les signes précurseurs en latin des périphrases causatives des langues romanes :

  • NORBERG Dag 1974 : « ”Faire faire quelque chose à quelqu’un”, recherches sur l’origine latine de la construction romane », in Au seuil du Moyen Age, Padova, Antenore, p.17-60.
  • CHAMBERLAIN Jeffrey T. 1986 : Latin Antecedents of French Causative faire, Frankfurt / Main, Lang.
  • ILIESCU Maria 1995 : « Les racines latines du factitif roman », in L. Callebat (éd.), Latin vulgaire et latin tardif IV, Actes du 4e colloque international sur le latin vulgaire et tardif, Caen, 2-5 septembre 1994, Zürich / Hildesheim / New York, Olms-Weidmann, p. 355-365.
  • SIMONE Raffaele & Donato CERBASI 2001: “Types and diachronic evolution of Romance causative constructions”, Romanische Forschungen 113, p. 441-473.
  • FRUYT Michèle 2010 : “Grammaticalization in Latin”, in Ph. Baldi & P. Cuzzolin (éds.), New Perspectives in Historical Latin Syntax 4, p.782-786.

On trouvera dans l’ouvrage collectif suivant :

B. Bortolussi & P. Lecaudé (éds.) 2014 : La causativité en latin, Paris, L’Harmattan (Actes du colloque Alfred Ernout, juin 2012, Paris-Sorbonne, Paris 4).

des articles traitant de la question sous divers aspects, notamment:

  • CHRISTOL Alain 2014 : “Introduction. La causativité en latin : problèmes théoriques”, in B. Bortolussi & P. Lecaudé (éds.), La causativité en latin, Paris, L’Harmattan, p. 13-24.
  • ALVAREZ-HUERTA Olga 2014 : “L’expression de la causalité en latin : la construction facere ut”, in B. Bortolussi & P. Lecaudé (éds.), La causativité en latin, Paris, L’Harmattan, p. 79-92.
  • CHRISTOL Alain 2014 : “La causativité dans le latin des cuisiniers”, in B. Bortolussi & P. Lecaudé (éds.), La causativité en latin, Paris, L’Harmattan, p. 131- 140.
  • HOFFMANN Roland 2014 : “Les constructions causatives dans les traductions latines des textes hébreux et grecs : le cas de la Vulgate de Jérôme”, in B. Bortolussi & P. Lecaudé (éds.), La causativité en latin, Paris, L’Harmattan, p. 143-174.

Voir ci-dessous le § 25 sur “Causativité et verbes causatifs en latin”.

8.3.3. Les morphèmes grammaticaux

  • FRUYT Michèle 2009 (2010) : “L’emploi de is, his, iste, ille en latin archaïque et classique”, Revue des Etudes latines tome 87, 2009 (publié en 2010), p. 44-75.
  • FRUYT Michèle 2010 : “Deictics and Endophors in the Diachrony of Latin”, Revue de linguistique latine du centre Alfred Ernout. De Lingua Latina n°5, septembre 2010 (revue électronique hébergée à Paris-Sorbonne).
  • GIACALONE-RAMAT Anna & SANSO Andrea 2010 : “L’emploi indéfini de homo en latin tardif : aux origines d’un ‘européanisme’ ”, in M. Fruyt & O. Spevak (éds.), La quantification en latin, Paris, L’Harmattan, p. 93-115.
  • MOUSSY Claude 2012 : “Les emplois de proprius comme substitut de l’adjectif possessif au cours de la latinité”, in M. Biraud (éd.) 2012 : (Dis)continuité en linguistique latine et grecque, Paris, L’Harmattan.

8.3.4. Suffixes et préverbes

  • KIRCHER Chantal 2012 : “Evolution des formations suffixées du latin aux langues romanes et en particulier au français : l’exemple des dérivés en -osus”, in A. Christol & O. Spevak (éds.) 2012 : Les évolutions du latin, Paris, L’Harmattan, p. 201-215.
  • VAN LAER Sophie 2012 : “Création lexicale et évolution linguistique : l’exemple du préverbe in- (fr. en-)”, in A. Christol & O. Spevak (éds.) 2012 : Les évolutions du latin, Paris, L’Harmattan, p. 181-199.

8.3.5. Les adverbes du type fr. -ment

Pour les adverbes en fr. -ment et leurs correspondants dans les langues romanes à partir des tournures latines en “adjectif à l’ablatif F. sg. + mente”, voir entre autres :

  • BAUER Brigit 2010 : “Forerunners of Romance -mente adverbs in Latin prose and poetry”, in E. Dickey & A. Chahoud (éds.), Colloquial and Literary Latin, Cambridge University Press, p. 339-350.

8.4. Les travaux des romanistes

La question du passage du latin aux langues romanes a connu récemment un regain d’intérêt chez les romanistes, qui prennent comme point de référence les faits attestés dans une ou plusieurs langues romanes et remontent vers les faits attestés ou supposés en latin. On peut citer pour les travaux les plus récents les synthèses suivantes :

Pour la morpho-syntaxe :

  • LEDGEWAY Adam 2012 : From Latin to Romance. Morphosyntactic Typology and Change, Oxford, Oxford University Press, Oxford Studies in Diachronic & Historical Linguistics.

Pour les grands phénomènes évolutifs du latin aux langues romanes et notamment au français :

  • COMBETTES Bernard & CARLIER Anne 2015 : “Introduction”, Langue française n°187 (3/2015), p. 5-13.
  • CARLIER Anne & COMBETTES Bernard 2015 : “Typologie et catégorisation morphosyntaxique : Du latin au français moderne”, Langue française n°187 (3/2015), p. 15-58.

Pour la formation des mots :

  • BUCHI Eva & CHAUVEAU Jean-Paul 2015 : “From Latin to Romance”, in P. O. Müller & Ohnheiser I. O. S. & Rainer F. (éds.), Word-Formation. An International Handbook of the Languages of Europe, Berlin / Boston, De Gruyter, vol. 3, p. 1931-1957.

Cet ouvrage, qui porte sur les principales langues romanes, aborde la composition, la dérivation, la conversion et d’autres procédés moins fréquents.

De manière générale pour le lexique des langues romanes du point de vue de l’héritage latin, voir tous les travaux du DERom (Dictionnaire étymologique roman) élaboré à Nancy sous la direction d’Eva Buchi. Voir la bibliographie générale du DHELL.

Plusieurs travaux récents portant sur des points précis de l’évolution participent à la fois de la démarche des latinistes (du latin vers les langues romanes) et de celles des romanistes (des langues romanes vers le latin) :

  • SIMONE Raffaele & Donato CERBASI 2001: “Types and diachronic evolution of Romance causative constructions”, Romanische Forschungen 113, p. 441-473.
  • GIACALONE-RAMAT Anna & SANSO Andrea 2010 : “L’emploi indéfini de homo en latin tardif : aux origines d’un ‘européanisme’ ”, in M. Fruyt & O. Speavk (éds.), La quantification en latin, Paris, L’Harmattan, p. 93-115.

8.5. Mécanismes de l'évolution linguistique illustrés en latin

8.5.1. Cohabitation de traits anciens et nouveaux

Les mécanismes de l’évolution linguistique peuvent faire cohabiter des formes anciennes non évoluées et des formes nouvelles évoluées d’une même langue dans une même variante diastratique et diatopique d’une même synchronie. On peut trouver à l’intérieur de la même oeuvre en synchronie une variation entre une tournure ancienne, conforme au latin classique, et une tournure nouvelle de latin évolué, déviante par rapport au latin classique. Ce flottement est un signe d’un trait évolutif qui émerge et qui va se confirmer. Presque tous les domaines de la langue latine attestent des changements au cours de la latinité. Il est donc attendu qu’il en soit de même pour le lexique, ce dont les textes nous donne des indices. Même si l’évolution linguistique relève d’un continuum et d’une progression lente dans la langue réelle en usage, il existe dans les textes latins des moments charnières, où l’on voit poindre certains phénomènes. Ainsi, dans les oeuvres de Cyprien au début de ce qui est considéré comme le latin tardif (fin du +IIe s. ou plutôt première moitié du +IIIe s.), trouve-t-on généralement encore la syntaxe classique de la proposition infinitive comme complément des verbes “DIRE” et “PENSER”. Mais cet auteur offre aussi l’émergence de quelques occurrences minoritaires d’une construction évoluée avec une subordonnée complétive en quod ou quia. Ce trait sera ensuite plus fréquent et il ne peut être considéré comme une faute, puisqu’il s’agit d’un simple indice de l’évolution de la langue latine. On a montré que la construction en quod ou quia chez Cyprien n’était pas la marque d’un bas niveau de langue chez cet auteur et donc d’un phénomène relevant du style, mais qu’elle était un trait reflétant la langue de l’époque. On observe chez cet auteur une coexistence des deux tournures :

  • FREDOUILLE Jean-Claude, 1992 : « Niveau de langue et niveau de style : note sur l’alternance A.c.I. / quod dans Cyprien, Ad Demetrianum », in Mélanges J. Fontaine I, Paris, p. 517-523.

Cette situation de coexistence est instructive pour la manière dont peut procéder l’évolution linguistique dans certains cas. Elle semble globalement lente. Les débuts sont plutôt des apparitions timides lors de l’émergence d’un fait. On observe ensuite une augmentation de la fréquence des occurrences et donc l’insertion progressive des tournures évoluées dans les énoncés. La proportion entre les deux tournures, l’ancienne et la nouvelle, change au fil du temps et finit par s’inverser. La proposition subordonnée complétive en quod (quia, quoniam) et la proposition infnitive coexistent dans les textes latins jusqu’à la fin de la latinité, comme on le voit par exemple chez Grégoire de Tours :

  • GRECO Paolo 2008 : “Accusativus cum infinitivo and quod-clauses in the first and sixth books of the Historiae of Gregory of Tours”, in R. Wright (éd.), Latin vulgaire, latin tardif VIII (Actes du VIIIe coll. intern. sur le latin vulgaire et tardif, Oxford, 6-9 septembre 2006), Hildesheim,Olms-Weidmann, p. 371-379.

Mais cette cohabitation des tournures anciennes et évoluées pendant un certain temps et le caractère globalement lent des évolutions sur une période assez longue n’empêchent pas l’existence de moments charnières, où les choses se précipitent et où l’évolution s’accélère.

8.5.2. Des tournants pour certains phénomènes au cas par cas

Il existe des périodes charnières où les choses évoluent linguistiquement, mais la langue latine n’a pas évolué d’un seul bloc. Certains phénomènes sont apparus avant d’autres et les rythmes d’évolution varient d’un élément à un autre. Ainsi Frédérique Fleck a-t-elle repéré un changement dans l’emploi de l’adverbe immo au tournant des +Ier et +IIe siècles :

  • FLECK Frédérique 2012 : “Rupture et continuité dans l’emploi de immo au tournant des Ier et IIe siècles de notre ère”, in M. Biraud (éd.) : (Dis)continuité en linguistique latine et grecque, Paris, L’Harmattan, p. 235-245.

De même Michel Poirier met en lumière dans les textes du +IIIe siècle une distribution nouvelle des conjonctions de subordination temporelles dum, donec et quoad, ce qui est révélateur de l’état de langue de l’époque :

  • POIRIER Michel 2012 : “Regards sur la mutation des emplois de dum, donec, quoad : comment a pu se faire l’évolution du système”, in A. Christol & O. Spevak (éds.) 2012 : Les évolutions du latin, Paris, L’Harmattan, p. 325-333.

(Voir aussi sur ce point ci-dessous le § 31.6. pour les subordonnants temporels).

Pour le IIe siècle et IIIe siècles, Michèle Fruyt a montré que le réfléchi indirect ne fonctionne plus comme à l’époque classique et qu’on pourrait dire qu’il n’existe pratiquement plus en tant que tel, puisqu’il n’est plus un moyen morpho-syntaxique libre répondant à des critères sémantico-référentiels. En effet, il subit des contraintes syntaxiques fortes qui en changent la nature :

  • FRUYT Michèle 2015 : “Le discours indirect en diachronie : l’évolution du réfléchi indirect en latin”, Revue de linguistique latine du centre Alfred Ernout. De Lingua Latina n°10, janvier 2015 (revue électronique hébergée à Paris-Sorbonne,Paris 4).

8.6. Les signes précurseurs

Des indices d’une évolution future sont parfois susceptibles d’être repérés dans certains textes de l’époque classique, par exemple des textes de nature composite comportant des éléments de plusieurs niveaux de langue et, entre autres, des éléments de latin évolué. C’est le cas du Bellum Africum , qui offre le premier exemple de licet employé dans la fonction de conjonction de subordination concessive, alors que cette fonction syntaxique pour ce terme ne deviendra usuelle que plus tard, dans la prose tardive. Mais on trouve des signes précurseurs à l’époque classique ou légèrement post-classique dans d’autres types de textes, parfois même en poésie.

8.7. Permanences et disparitions dans le lexique

Dans le cadre de l’évolution du lexique latin et des indices pré-romans, Maria Iliescu tente d’expliquer pourquoi tel lexème latin a survécu dans les langues romanes tandis que tel autre a disparu :

  • ILIESCU Maria 2006 : « Traits lexicaux généraux dans le vocabulaire latino-roman. A la recherche des facteurs qui règlent le mécanisme de la survie, de la disparition et du remplacement des lexèmes en latin proto-roman », in Latin vulgaire et latin tardif VII, C. Arias-Abellàn (éd.), Actes du 7e colloque international sur le latin vulgaire et tardif (Séville, 2-6 septembre 2003), Séville, Universidad di Sevilla, p. 369-380.

Pour les disparitions dans les conjonctions de subordination temporelles, voir ci-dessous le § 31.6.

8.8. Evolution et régularisation

Le latin montre également que l’une des tendances de l’évolution linguistique peut être justifiée par un phénomène de régularisation au sein de la morphologie (nominale et verbale) et du lexique. On a parfois interprété ce phénomène comme relevant de l’analogie :

  • ERNOUT Alfred 1973 : « Elimination des formes anomales dans la conjugaison », in Probleme der Lateinischen Grammatik, K. Strunk (éd.), Darmstadt 1973, p. 213-240.
  • FRUYT Michèle 1998 : « Le renouvellement linguistique : quelques faits latins », in B. Bureau & C. Nicolas (éds.), Moussylanea. Mélanges de linguistique et de littérature anciennes offerts à Claude Moussy, Société pour l’information grammaticale, Louvain-Paris, Peeters, p. 77-87.
  • FRUYT Michèle & ORLANDINI Anna 2008 : « Some Cases of Linguistic Evolution and Grammaticalisation in the Latin Verb », in R. Wright (éd.), Latin vulgaire et latin tardif VIII, Actes du 8e colloque international sur le latin vulgaire et tardif, Oxford, 6-9 septembre 2006, Zürich, Hildesheim, New York, Olms-Weidmann, p. 221-227.

Il en est de même pour la phonétique ou la phonologie :

  • HERMAN József, 1990 : « Modification du système linguistique en latin vulgaire et tardif : phonologie », in Du latin aux langues romanes. Etudes de linguistique historique réunies par Sandor Kiss, Tübingen, Niemeyer, p. 196-231.

et pour la syntaxe :

  • KISS Sándor, 1972 : Tendances évolutives de la syntaxe verbale en latin tardif, Debrecen.

8.9. Evolution et grammaticalisation

Deux processus furent récemment remis à l’honneur comme étant à l’oeuvre dans l’évolution linguistique : l’analogie au sens de F. de Saussure ou bien au sens d’A. Meillet (voir le § 8.7. précédent) et la grammaticalisation. Le latin joua un rôle particulièrement important dans les études de linguistique générale sur l’évolution linguistique, puisque lorsque qu’Antoine Meillet, au début du XXe siècle, créa le terme et le concept de grammaticalisation, il l’illustra très largement à l’aide d’exemples latins. Pour cette position d’A. Meillet, voir :

  • FRUYT Michèle 2010 : “Grammaticalization in Latin”, in Ph. Baldi & P. Cuzzolin (éds.), New Perspectives on Historical Latin Syntax 4. Complex sentences, Grammaticalization, Typology, Berlin, Mouton - De Gruyter, p. 680-683.

Pour la grammaticalisation, qui touche de nombreux domaines latins et est bien illustrée dans cette langue, voir :

  • ROSÉN Hannah 2000 : « Grammaticalization in Latin? Two cases studies », Glotta 76, 1-2, 94-112.
  • FRUYT Michèle 2010: “Grammaticalization in Latin”, in Ph. Baldi & P. Cuzzolin (éds.), New Perspectives on Historical Latin Syntax 4. Complex sentences, Grammaticalization, Typology, Berlin, Mouton - De Gruyter, p. 661-864.


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