La formation des mots

Bibliographie raisonnée

Michèle FRUYT

Université de Paris-Sorbonne (Paris 4)


§ 5. Liberté lexicale d'un auteur

5.1. Langue vs style ; contrainte vs liberté

Le vocabulaire d’une oeuvre donnée dépend du genre littéraire, du sujet traité, mais aussi de la liberté rédactionnelle de l’auteur. La question de la formation des mots peut donc être étudiée à propos de chaque auteur, d’un double point de vue, puisque l’on peut distinguer langue et style.

Pour la langue, il s’agit du vocabulaire que l’auteur reprend à la langue usuelle de son époque, ce qui relève plutôt de la contrainte puisque cet état de langue contemporain s’impose à lui.

Pour le style, il s’agit du vocabulaire qu’il emploie pour des raisons personnelles et, tout particulièrement, des lexèmes qu’il crée lui-même pour les besoins de son exposé, qui peuvent être de nature différente (clarté, esthétique, ornement de l’énoncé, comique, etc.). Ce point relève donc d’un certain degré de liberté.

5.2. Les degrés de créativité des créations

Les créations faites par les auteurs latins se situent généralement à l’intérieur et sur le modèle de formations préexistantes, dont elles augmentent le nombre des lexèmes. Elles correspondent, dans la très grande majorité des cas, à des “mots attestables” ou “mots possibles”1) , “mots virtuels”, respectant les règles de formation habituelles. Le degré d’innovation est alors faible.

Dans d’autres cas, plus rares, les innovations sont vraiment originales et manifestent un haut degré de créativité, allant parfois jusqu’au “monstre” linguistique, création étonnante non conforme au système de la langue et déviant par rapport aux tendances de l’usage. Ces créations lexicales peuvent relever de jeux sur la langue, que ce soient des formations plaisantes forgées par Plaute dans ses comédies, ou des formations extrêmement raffinées et complexes fabriquées par Tertullien pour orner sa langue de perles rares. Dans les deux cas, les lexèmes créés, parce qu’ils sont déviants par rapport à la langue usuelle de la même époque, ont toutes chances d’être des créations de discours sans lendemain, éphémères, qui ne s’installent pas dans la langue et qui ne sont pas institutionnalisées et lexicalisées pour la communauté linguistique.

On oppose donc création lexicale durable et création éphémère, création de langue lexicalisée et création occasionnelle de discours”. Pour ces deux types de création lexicale et leurs différents degrés d’innovation, voir :

  • FRUYT Michèle, 2000 : “La création lexicale : généralités appliquées au domaine latin”, in M. Fruyt & Ch. Nicolas (éds.), La création lexicale en latin, p. 11-48 et en particulier p. 11-14, § 1.

5.3. L'instant de la création d'un terme

Quand on travaille à partir de textes anciens, il est parfois difficile de savoir qui est le créateur d’un terme apparaissant en première attestation dans un texte. En effet première attestation ne signifie pas première apparition du terme dans la langue parlée.

Cependant, nous avons parfois la chance de rencontrer un texte privilégié où un auteur nous apparaît comme étant, précisément, en train de créer un nouveau lexème. Voir par exemple :

  • FRUYT Michèle, 2000 : “La création lexicale : généralités appliquées au domaine latin”, in M. Fruyt & Ch. Nicolas (éds.), La création lexicale en latin, p. 12-13.
    (Cicéron dans le Brutus 260 raconte une anecdote à propos de Sisenna, qui forge l’adjectif sputatilicus pour attirer l’attention des juges, création lexicale occasionnelle issue d’un individu).

5.5. Le vocabulaire des auteurs

Les études sur la langue d’un auteur et en particulier sur son vocabulaire ont toujours été nombreuses depuis la fin du XIXe siècle, notamment pour les autres chrétiens, par exemple pour Tertullien, qui est le premier auteur à nous offrir en première attestation la terminologie du vocabulaire spécifiquement chrétien. On a souvent parlé de lui comme d’un créateur de mots particulièrement fertile, ce qui est vrai sur certains points. Mais pour le vocabulaire spécifiquement chrétien, il est probable que Tertullien reflète en grande partie le vocabulaire chrétien existant dans l’usage de l’idiolecte des cercles chrétiens qui l’entouraient :

  • HOPPE H., 1903 : Syntax und Stil des Tertullian, Leipzig.
  • BRAUN René, 1977 : Recherches sur le vocabulaire doctrinal de Tertullien, Paris, Institut d’Etudes Augustiniennes.

Le vocabulaire spécifique des auteurs chrétiens et la constitution d’un domaine terminologique sont abordés dans la contribution récente suivante :

  • BURTON Philip, 2011 : “Christian Latin”, in J. Clackson (éd.), A Companion to the Latin Language, Wiley-Blackwell. p. 485-501; voir en particulier : p. 489-490 le paragraphe intitulé : “The Lexicon of Christian Latin”.

Même en dehors des auteurs chrétiens, le vocabulaire d’un auteur donné est un type d’étude souvent pratiqué pour les auteurs latins de toutes les époques2).


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1) Termes employés au sens de : D. CORBIN, B. FRADIN, B. HABERT, F. KERLEROUX, M. PLENAT (éds.) 1997: Mots possibles et mots existants, Silexicales n°1, Publications de l’URA 382 du CNRS (SILEX), Université de Lille 3.
2) Cf. par exemple: ADAMS James Noel, 1973-a : « The vocabulary of the speeches of Tacitus’ historical works », in Bulletin of the Institute of Classical Studies n° 20, p. 124-144.