La formation des mots

Bibliographie raisonnée

Michèle FRUYT

Université de Paris-Sorbonne (Paris 4)


§ 4. Les variations du vocabulaire selon les genres littéraires

Parmi les variations diastratiques (que nous avons commencé à étudier au § 3 précédent) se trouvent des variations lexicales imposées par le genre littéraire d’un texte. La contrainte du genre littéraire pèse sur le lexique latin de toutes les oeuvres, le vocabulaire rencontré variant selon le genre littéraire du texte considéré. Il s’agit, en fait, du conditionnement lié à la situation d’énonciation dans la production d’un énoncé.

L’opposition lexicale prose vs poésie se manifeste à l’intérieur de la même synchronie et relève donc de la variation diastratique. Toutes les études sur la langue latine sont sensibles à la différence entre prose et poésie, qui est incontournable en latin. Certains termes ne se rencontrent qu’en prose et sont exclus de la poésie ; d’autres à l’inverse sont seulement poétiques et sont exclus de la prose ; d’autres encore sont suffisamment importants dans la langue latine en général à une certaine époque pour être présents dans tous les types de textes, quel que soit leur genre littéraire. De nombreux travaux ont donc cherché à mettre en valeur le vocabulaire latin spécifique à la poésie et, inversement, les termes latins exclus de la poésie.

4.1. Analyse quantitative : les fréquences des lexèmes

Les listes de fréquence du LASLA (Laboratoire d’Analyse Statitique de l’Université de Liège) distinguent le nombre des occurrences en prose et en poésie, faisant ainsi apparaître nettement les mots seulement poétiques et seulement prosaïques.

Voir toutes les publications du LASLA depuis l’ouvrage fondamental de 1981:

  • DELATTE L., EVRARD Et., GOVAERTS S. & DENOOZ J., 1981: Dictionnaire fréquentiel et Index inverse de la langue latine, LASLA, Liège.

Pierre Salat s’est intéressé à la question avec des études de statistique lexicale fondées sur des nombres d’occurrences pour les lexèmes dans différents textes latins et notamment des textes poétiques. On peut souligner le mérite de cet auteur, puisque ces comptages furent au début effectués “à la main”, sans l’aide des moyens numériques actuels :

  • SALAT Pierre, 1991: Verborum ratio. Exemples d’études statistiques portant sur le vocabulaire latin, Presses universitaires Blaise Pascal, Clermont-Ferrand.
  • SALAT Pierre, 2004 : Poetarum opificina. L’atelier des poètes. Presses de l’Université Blaise Pascal, Clermont-Ferrand.

4.2. Analyse qualitative: les traits linguistiques selon le genre littéraire

Les latinistes se sont intéressés depuis longtemps aux propriétés linguistiques spécifiques de certains textes très marqués, par exemple la prose d’art :

  • NORDEN E., 1915 : Die antike Kunstprosa, Leipzig.

et la langue poétique, qui exclut l’usage de certains termes :

  • AXELSON B., 1945 : Unpoetische Wörter. Ein Beitrag zur Kenntniss der lateinische Dichtersprache, Lund.

Deux ouvrages collectifs ont récemment tenté de faire la synthèse des traits linguistiques concernés par l’opposition entre prose et poésie. On y trouve, entre autres, des données portant sur le lexique :

  • Adams J. N. & Mayer R. G., (éds.) 1999: Aspects of the Language of Latin Poetry, Oxford University Press.
  • ReinhardtT. , Lapidge M. & Adams J. N., (éds.) 2005 : Aspects of the Language of Latin Prose, Oxford University Press.

Même à l’intérieur de chacun des deux sous-ensembles des textes latins que sont les textes de prose et de poésie, on observe des variations liées au genre littéraire du texte : pour la poésie, on peut distinguer l’épopée, l’élégie, etc. ; pour la prose, les discours, les traités, les récits historiques, etc.

Il convient en outre d’intégrer dans les variantes la liberté qu’a chaque auteur de choisir ses termes à l’intérieur de la contrainte du lexique du genre littéraire concerné (voir le § 5).

Puisque presque tous les travaux portant sur la littérature latine doivent tenir compte des variations liées au genre de texte, ils sont trop nombreux pour que nous puissions les citer ici. Nous pouvons mentionner les travaux récents (2011) regroupés dans la 4e partie de l’ouvrage collectif suivant :

  • Clackson J., (éd.) 2011, A Companion to the Latin Language, Wiley-Blackwell, p. 464-483.

Ce sont les chapitres :

  • DE MELO Wolfgang, 2011 : “The Language of Roman Comedy”, in J. Clackson (éd.), A Companion to the Latin Language, Wiley-Blackwell, p. 321-342.
  • FERRI Rolando, 2011 : “The Language of Latin Epic and Lyric Poetry, J. Clackson (éd.) 2011, A Companion to the Latin Language, Wiley-Blackwell, p. 344-365.
  • CHAHOUD Anna, 2011 : “The Language of Latin Verses Satire”, J. Clackson (éd.) 2011, A Companion to the Latin Language, Wiley-Blackwell, p. 367-382.
  • POWELL J. G. F., 2011 : “The Language of Roman Oratory and Rhetoric”, J. Clackson (éd.) 2011, A Companion to the Latin Language, Wiley-Blackwell, p. 384-406.
  • SHUTTLEWORTH-KRAUS Christina, 2011 : “The Language of Latin Historiography”, J. Clackson (éd.) 2011, A Companion to the Latin Language, Wiley-Blackwell, p. 408-423.
  • HALLA-AHO Hilla 2011 : “Epistolary Latin”, J. Clackson (éd.) 2011, A Companion to the Latin Language, Wiley-Blackwell, p. 426-443.
  • POWELL J. G. F., 2011 : “Legal Latin”, J. Clackson (éd.) 2011, A Companion to the Latin Language, Wiley-Blackwell, p. 464-483.


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