La formation des mots

Bibliographie raisonnée

Michèle FRUYT

Université de Paris-Sorbonne (Paris 4)


§ 3. Latin et variations linguistiques : variations diastratiques

3.1. Les variations linguistiques en linguistique générale

La théorie des variations linguistiques a amené les linguistes à distinguer :

a) les variations diastratiques selon les niveaux de langue et les registres

Elles incluent les variations selon les genres littéraires, l’opposition entre prose et poésie, avec les différentes sortes de textes de prose (prose d’art vs prose de langue usuelle, etc.) et de poésie (voir les § 3, 4, 5, 6) ;

b) diatopiques selon les régions ou zones géographiques

(Voir ci-dessous le § 7)

c) diachroniques selon les époques

(Voir ci-dessous les § 6, 8 et ci-dessus les § 2, 3 sur la périodisation du latin).

Mise au point pour les langues vivantes contemporaines, la théorie des variations linguistiques, qui a renouvelé la linguistique générale, fut appliquées à des langues anciennes qui ne sont plus parlées, mais qui l’ont été et qui l’étaient à l’époque où elles furent consignées par écrit.

Ces variations sont d’autant plus facilement observables que sont grands les volumes des textes pour l’aspect quantitatif et leur variété (niveaux de langue, genres littéraires, etc.) pour l’aspect qualitatif. Or, le latin répond positivement sur ces deux points. L’application de la théorie des variations lingistiques au latin a, de ce fait, considérablement renouvelé les études sur la langue latine depuis le début des années 90.

Un important travail récent d’ensemble présente une pluralité de variations linguistiques à la fois diastratiques, diaphasiques et diatopiques en étudiant les expressions sermo rusticus, sermo agrestis, sermo plebeius, sermo humilis, sermo uulgaris, sermo quotidianus, sermo familiaris, consuetudo, sermo usitatus, sermo communis, sermo urbanus, sermo latinus et latinitas. Comme on le voit par ces expressions, cet ouvrage concerne aussi la conscience linguistique :

  • MÜLLER Roman, 2001 : Sprachbewusstsein und Sprachvariation im lateinischen Schrifttum der Antike, München, Verlag C. H. Beck (Zetemata, Monographien zur klassischen Altertumswissenschaft, Heft 111).

3.2. Variations diastratiques en latin : l'oral

A partir du moment où l’on reconnut que le latin fut, lui aussi, une langue parlée et qu’à ce titre, il connut les différentes sortes de variations linguistiques attestées dans les langues contemporaines, il devint important de partir “à la recherche du latin parlé”, d’autant plus que ce sont les variantes parlées du latin qui, soumises aux différents phénomènes de l’évolution linguistique, sont passées dans les langues romanes.

Dans bien des études, on tente de retrouver derrière les textes latins des éléments qui pourraient nous guider vers la connaissance de la langue latine telle qu’elle fut parlée, c.-à-d. relevant de niveaux de langue plus spontanés que les énoncés écrits et offrant des variantes diastratiques liées aux différents groupes sociaux allant jusqu’aux idiolectes techniques ou bien dues à l’opposition entre sujets parlants lettrés, illettrés, semi-lettrés.

On trouve un précurseur de cette démarche en J. B. Hofmann dans son ouvrage bien connu sur la langue latine familière :

  • HOFMANN Johann Baptist, 1951 : Lateinische Umgangssprache, 1ère éd. 1951, Heidelberg, C. Winter; 4e éd. 1978.
    Traduction italienne 1980: La lingua d’uso latina, Introduzione, traduzione e note a cura di Licinia Ricottilli, Bologna, Patron, 1ère éd. 1980 ; 3e éd. 2003.

Voir aussi, entre autres, l’ouvrage suivant, dont le second chapitre s’intitule “Late Latin, Vulgar Latin, Romance”:

  • LÖFSTEDT Einar, 1959: Late Latin, Oslo.

Depuis plusieurs décennies, on a tenté d’approcher des énoncés latins de l’oral (plus ou moins spontané) grâce à certains textes latins : voir § 6 ci-dessous.

Récemment on a opposé le latin parlé usuel et le latin littéraire dans l’ouvrage collectif suivant, qui concerne tous les aspects de la langue latine, y compris les faits lexicaux :

  • Dickey E. & Chahoud A. (éd.), 2010: Colloquial and Literary Latin, Cambridge University Press.

3.3. Autres variations diastratiques selon les réalités sociales

Les variations diastratiques peuvent inclure d’autres variantes que celles qui existent entre l’oral et l’écrit. J. Clackson dans le chapitre suivant :

  • CLACKSON James, 2011 : “The Social Dialects of Latin”, in J. Clackson (éd.), A Companion to the Latin Language, Wiley-Blackwell. p. 505-525.

analyse successivement les variations de langue entre les hommes et les femmes (p. 508-511), entre les personnes d’âges différents (p. 512-514), entre les personnes appartenant à des classes sociales différentes (p.14-519). Pour les variantes morphologiques affectant les substantifs, adjectifs, pronoms et verbes, voir aussi p. 521-523.

Nous verrons dans le § 4 qui suit qu’entrent aussi dans les variations diastratiques celles qui concernent les genres littéraires, les genres de textes en général et notamment l’opposition entre prose et poésie.

3.4. Critique et actualisation de l'expression latin vulgaire

Ce qu’on a appelé fr. latin vulgaire (angl. vulgar Latin) représente, en fait, selon les termes de J. Herman (1975, p. 16) : “la langue parlée des couches peu influencées ou non influencées par l’enseignement scolaire et par les modèles littéraires”. J. Herman consacre un ouvrage à ce qu’il appelle le latin vulgaire, qui est, en fait, une variante diatrastique de bas niveau de langue et relativement spontanée en usage chez les gens illettrés et semi-lettrés :

  • HERMAN Joseph, 1967 (1975) : Le latin vulgaire, Paris, Presses universitaires de France, 1ère éd. 1967, 3e éd. revue et corrigée 1975.
    Traduction en espagnol par Carmen ARIAS-ABELLÁN en 1997 : HERMAN József, El latín vulgar, Barcelona, Ariel (Ariel Lingüística).

3.5. Combinaison de deux types de variations

Les études sur la langue parlée telles qu’elle est perceptible au travers des textes latins reposent, en fait, sur la combinaison de deux types de variations : diastratiques et diachroniques et, plus précisément, il s’agit des variations diastratiques dans la perspective diachronique.

C’est également la perspective adoptée par Veiko Väänänen dans un ouvrage capital orienté dans le sens de l’évolution du latin vers les langues romanes et de la détection en latin des signes précurseurs de cette évolution :

  • VÄÄNÄNEN Veiko, 1981 : Introduction au latin vulgaire, Paris, Klincksieck, 3e éd. revue et augmentée 1981, réimpression 2012, Paris, Klincksieck.

Voir aussi les analyses linguistiques et commentaires rencontrés dans les recueils de textes suivants :

  • DÍAZ Y DÍAZ Manuel, 1950 (1985): Antología del latín vulgar, Madrid, Editorial Gredos, 1e éd. 1950, 2e éd. 1962 (4e réimpression 1985).
  • ILIESCU Maria & SLUSANSKI Dan 1991 : Du latin aux langues romanes. Choix de textes traduits et commentés (du IIe siècle avant J.C. juqu’au Xe siècle après J.C.), Wilhelmsfeld, Gottfried Egert Verlag.


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