Dum, donec, quoad,

du latin classique au latin tardif :

la mutation d'un système syntaxique

M. Poirier



Dum, donec et quoad se traduisent tantôt par “tant que”, tantôt par “jusqu’à ce que”. “Tant que” exprime une simultanéité s’étendant sur la durée, un recouvrement de deux procès, “jusqu’à ce que” implique une succession mettant deux procès en contact externe, sans recouvrement. Cette différence va jusqu’à la contradiction, puisque la négation de l’un donne la même information que l’assertion positive de l’autre, comme dans les deux phrases : “nous ne déciderons rien tant que Paul ne sera pas arrivé” et “nous ne déciderons rien jusqu’à ce que Paul soit arrivé”. Comment est-il possible que le même mot latin puisse correspondre à deux expressions françaises contradictoires ? On a tenté ici la synthèse d’une recherche à laquelle on s’était d’abord essayé dans des interventions à trois colloques successivement.

Dans un premier temps1), les relevés informatiques ont permis d’examiner toutes les occurrences chez Cicéron et César. Donec, absent des textes de César, n’intervient que 4 fois chez Cicéron. Si l’on néglige quelques cas particuliers pouvant trouver des justifications spécifiques, il se révèle que dum et quoad ne sont pas réellement synonymes, même là où ils paraissent interchangeables.

Lorsque dum semble renvoyer à une succession (traduction par “jusqu’à ce que”), il introduit toujours un subjonctif infectum (présent ou imparfait) d’un verbe qui signifie un procès se développant vers un terme, le temps infectum signalant précisément que ce terme n’est pas encore atteint. Ainsi dans cette phrase de César : Tamen, ut spatium intercedere posset dum milites quos imperauerat conuenirent, legatis respondit diem se ad deliberandum sumpturum (B.G. 1,7,6) : “Néanmoins, voulant gagner du temps jusqu’à la concentration des troupes dont il avait ordonné la levée, il répondit aux envoyés qu’il se réservait quelque temps pour réfléchir2)”.
Il est patent que l’interprétation du traducteur “jusqu’à (l’achèvement de) la concentration des troupes” peut sans difficulté dériver de “pendant (le processus en cours, l’inachèvement de) la concentration des troupes”, et que l’emploi exclusif de l’infectum se justifie alors, et même s’impose. Dum prend toujours en compte la durée du procès, et c’est l’inachèvement provisoire d’un processus allant vers un terme qui autorise dans certains textes l’interprétation en “jusqu’à ce que”, un “jusqu’à ce que” bien proche alors de ”(pendant) le temps (nécessaire pour) que”.

Il est piquant de remarquer que, dans les traductions françaises, “jusqu’à ce que” s’accompagne souvent alors d’une altération du temps du verbe : à l’infectum du latin on substitue un temps français propre à traduire le perfectum. Quibus rebus adductus Caesar non expectandum sibi statuit dum omnibus fortunis sociorum consumptis in Santonos Heluetii pervenirent (B.G. 1,11,16) : “Ces faits décident César : il n’attendra pas que les Helvètes soient arrivés en Saintonge après avoir consommé la ruine des alliés” (sens littéral : “César décida qu’il ne devait pas attendre pendant le processus pendant lequel les Helvètes parviendraient - seraient en route pour parvenir - jusqu’en Saintonge”). Ce changement de temps dénonce que la conjonction latine et la locution française sont en décalage l’une par rapport à l’autre.
Avec quoad au contraire, c’est toujours la limite apportée au procès principal par le procès exprimé dans la subordonnée qui est mise en avant. Dès lors, c’est le sens même de la conjonction qui, par cette idée de limite, autorise la traduction par “jusqu’à ce que”, et rien n’oblige à recourir à la nuance d’inachèvement de l’infectum. Chez César, les trois verbes qu’on traduit de cette manière sont à un temps du perfectum. On voit là combien le fonctionnement de quoad diffère de celui de dum. Quand le verbe de la subordonnée exprime un événement ponctuel et unique, l’idée d’une succession et l’emploi de “jusqu’à ce que” s’imposent. La traduction par “tant que” intervient seulement lorsque lE verbe de la subordonnée signale un état ou un procès qui se déploie dans la durée, et que la limite de ce déploiement met un terme au procès qu’exprime la principale. “Tant qu’il a vécu”, ce peut-être aussi bien dum uixit que quoad uixit, et les deux se lisent chez Cicéron, mais dum uixit signifie exactement “pendant (tout le temps) qu’il a vécu”, tandis que quoad uixit met en relief le terme et signifie ” dans les limites du temps de sa vie”.

Dans la langue “classique” de César et Cicéron, ni dum ni quoad ne signifient par eux-mêmes la simultanéité ou la succession, dum met le procès principal en rapport avec la durée du procès subordonné tandis que celui-ci, avec quoad, fixe la limite du procès principal. Divers effets de sens en contexte, liés notamment au temps verbal employé, aux traits sémantiques du verbe, etc., suggèrent alors au traducteur moderne la simultanéité ou la succession. Le système de la langue latine classique est sur ce point radicalement différent de ce à quoi nous sommes habitués, en français mais aussi dans les langues d’Europe occidentale qui nous sont plus ou moins familières.

Dans un second temps3), j’ai examiné les textes des deux siècles suivants, de manière exhaustive pour un poète, Ovide, et un prosateur, Tacite, par des sondages ailleurs. J’en tire les conclusions que voici.

Quoad, encore un peu présent chez Tite-Live, disparaît quasi totalement ensuite. Ses fonctions sont reprises par donec. Mais des évolutions se dessinent. Déjà, chez le Cicéron moins strict de la correspondance familière, on avait pu repérer quelques endroits, très rares encore, où la possibilité qu’a le locuteur de recourir à dum aussi bien qu’à quoad pour décrire certaines situations avait entraîné l’épistolier à moins bien distinguer les fonctionnements respectifs des deux conjonctions. Cela devient moins rare désormais, par exemple lorsque chez Ovide des indicatifs parfaits d’un verbe signifiant un procès ponctuel dépendent d’un dum qu’on interprétera en “jusqu’à ce que”, ou lorsque chez Tacite tous les donec marquant une succession introduisent un subjonctif infectum, par une extension des contraintes syntaxiques jusqu’alors réservées à dum.
Certes, comme chez Cicéron et César, aucune des deux conjonctions en usage ne se spécialise vraiment pour la simultanéité ou la succession : dum d’une part, donec successeur de quoad d’autre part, gardent les mêmes significations de base. Mais les statistiques montrent que l’emploi de dum dans une situation de succession et celui de donec dans une situation de simultanéité, sans disparaître (on connaît d’Ovide le fameux donec eris felix, multos numarabis amicos – tant que tu resteras heureux tu compteras de nombreux amis), deviennent chez Ovide et Tacite statistiquement plus rares (moins de 10 %). Enfin la considération de la durée, dans le cas où dum est employé en situation de simultanéité, passe assez souvent au second plan, une traduction par “tant que” ou même “pendant que” paraît alors forcée, et les traducteurs recourent au gérondif français.
A l’époque impériale le système classique reste pour l’essentiel en vigueur, avec simplement la substitution de donec à quoad, mais certains emplois, statistiquement affaiblis, font peut-être figure de survivances, et certains glissements se produisent. Va-t-on vers une réorganisation ?

Dans un troisième temps4) on a examiné comment s’est comportée la langue tardive, d’Apulée à Augustin. Chez Apulée, des tendances conservatrices de son style ressuscitent quoad, d’ailleurs neuf fois sur dix traduisible par “jusqu’à ce que”, mais pour le reste les glissements décelés par les statistiques chez Ovide et Tacite s’accentuent encore, et mènent la langue vers une mutation.
Car une mutation s’est produite, et c’est avec Cyprien de Carthage, au milieu du troisième siècle, qu’elle se manifeste de la manière la plus nette : dum chez lui ne se rencontre plus que dans des situations de simultanéité, et donec dans des situations de succession avec la valeur de “jusqu’à ce que”. On est passé du système du latin classique, qui opposait la prise en compte de la durée (dum) à celle d’une limite (quoad puis donec) sans trancher, sauf à la faveur d’interprétations en contexte, entre simultanéité et succession, à un système nouveau qui exprime directement ces deux dernières notions, un système sur lequel nous vivons encore aujourd’hui.
Mais la mutation s’est opérée en quelque sorte subrepticement, à la faveur d’une diminution du nombre des constructions usuelles, diminution poussée au maximum chez Cyprien : il ne se trouve plus chez lui que des dum avec l’indicatif présent, traduisibles par “tant que”, “pendant que”, “en … -ant”, et des donec avec le subjonctif présent et imparfait, traduisibles par “jusqu’à ce que”, c’est-à-dire des constructions déjà courantes et interprétables de la même manière chez Tite-Live ou Ovide, et même chez Cicéron épistolier dès lors qu’on admet l’équivalence entre quoad et donec. La mutation peut passer inaperçue parce que Cyprien, nourri de littérature traditionnelle mais attentif à être compris de ses contemporains, restreint sa palette syntaxique à ce qui est admis dans l’ancienne manière de s’exprimer comme dans la nouvelle. On peut de la sorte ne pas se rendre compte qu’on est passé d’un système à un autre.

Au siècle suivant, l’œuvre d’Ambroise vérifie l’émergence de ce nouveau système, de manière cependant moins restrictive que chez Cyprien, car on relève quelques quoad, et quelques dum suivis d’autre chose qu’un indicatif présent, mais toujours là encore dans des tournures qui n’auraient pas déconcerté un contemporain d’Auguste.

Avec Augustin enfin, non seulement dum n’exprime plus que la simultanéité et donec la succession avec le sens de “jusqu’à ce que”, mais la mutation est si bien acquise que personne parmi ses lecteurs ou ses auditeurs n’aurait plus l’idée d’interpréter dum avec le subjonctif dans le sens d’une succession, et dès lors Augustin peut se permettre, hors de toute attraction modale, des dum accompagnés d’un subjonctif imparfait dont la valeur diffère très peu d’un cum construit de même. Le système classique d’emploi de dum, donec et quoad est désormais totalement écarté.

La linguistique contemporaine, en insistant sur la cohérence des états de langue à une époque donnée, dans la synchronie, peine parfois à comprendre comment dans la diachronie une certaine portion d’humanité peut passer d’un état de langue défini à un autre qui a une autre cohérence. Sur cet exemple, il m’a semblé qu’il pouvait se présenter une période de recouvrement, où une concentration plus ou moins exclusive des emplois sur certaines tournures, légitimes dans l’ancien système comme dans le nouveau, pouvait dissimuler aux yeux des usagers la mutation en cours, et par là même la faciliter.

Le texte intégral de la communication, plus complètement argumenté dans le détail, est publié dans la revue Latomus, tome 68, 2009, p.350 à 372.

Bibliographie

POIRIER Michel 1996. : ”Dum (jusqu’au moment où) = dum non (tant que … ne … pas). Ce paradoxe se vérifie-t-il ?”, Akten des VIII. internationalen Kolloquiums zur lateinischen Linguistik herausgegeben von Alfred Bammesberger und FriedrichHeberlein, Heidelberg, p. 322-336.

POIRIER Michel 1998 : ”Dum, donec, quoad, suite et extension de la recherche présentée au précédent colloque : le témoignage d’Ovide et de Tacite”, Estudios de Lingüística Latina, Actas del IX Coloquio Internacional de Lingüística Latina, editadas por Benjamín GARCÍA-HERNÁNDEZ, Madrid, p.641-657.

POIRIER Michel 2001. : ”Dum, donec, quoad en latin tardif et patristique : la mutation d’un système”, dans De lingua latina nouae quaestiones, Actes du Xème Colloque International de Linguistique Latine, édités par Claude Moussy, Louvain-Paris, p.553-568.

POIRIER Michel 2005 : ”Dum, donec, quoad du latin classique au latin tardif : la mutation d’un système syntaxique”, communication présentée devant la Société Nationale des Antiquaires de France (paru en 2009 dans la revue Latomus, tome 68, p. 350-372).

POIRIER Michel 2012 : «Regards sur la mutation des emplois de dum, donec, quoad : comment a pu se faire l’évolution du système”, in A. Christol & O. Spevak (éds.), Paris, L’Harmattan (Actes du colloque biennal du centre Alfred Ernout de juin 2010),p. 325-333.


Rédaction : Michel POIRIER

Mise en ligne : octobre 2014

1) POIRIER, M. : ”Dum (jusqu’au moment où) = dum non (tant que … ne … pas). Ce paradoxe se vérifie-t-il ?”, Akten des VIII. internationalen Kolloquiums zur lateinischen Linguistik herausgegeben von Alfred BAMMESBERGER und Friedrich HEBERLEIN, Heidelberg, 1996, p. 322-336. Dans le même recueil, on lira aussi, p. 308-321, “Un nouveau regard sur dum”, par Sylvie MELLET.
2) Pour éviter tout arbitraire de ma part, je reproduis la traduction de la Collection des Universités de France.
3) POIRIER, M. : ”Dum, donec, quoad, suite et extension de la recherche présentée au précédent colloque : le témoignage d’Ovide et de Tacite”, Estudios de Lingüística Latina, Actas del IX Coloquio Internacional de Lingüística Latina editadas por Benjamín GARCÍA-HERNÁNDEZ, Madrid 1998, p.641-657.
4) POIRIER, M. : ”Dum, donec, quoad en latin tardif et patristique : la mutation d’un système”, dans De lingua latina nouae quaestiones, Actes du Xème Colloque International de Linguistique Latine édités par Claude MOUSSY, Louvain-Paris 2001, p.553-568.