Actant / Argument

B. Bortolussi



Les termes « actant » ou « argument » sont souvent utilisés à la place du plus traditionnel « complément d’objet ». Leur contenu est en grande partie identique, en ce qu’ils recouvrent l’ensemble des constituants appartenant à l’environnement syntaxique obligatoire du verbe en emploi. Par exemple, dans Touratier (1994: 247) les deux termes sont donnés comme interchangeables : « le complément des verbes transitifs a la propriété sémantique commune d’être un argument ou un actant du prédicat logique auquel correspond le verbe ». Mais la nouveauté est que le sujet est également compté comme actant ou argument.

La notion d’actant a été introduite par Tesnière (1965) (cf. Grammaire dépendantielle ). Les actants constituent la valence du verbe (ou de tout autre catégorie dotée d’une valence). Ils sont hiérarchisés de manière exclusivement syntaxique, d’après la fonction syntaxique qu’ils remplissent dans la phrase active : sujet = actant 1 (prime actant), complément d’objet direct = actant 2, complément d’objet indirect = actant 3. Le test permettant de distinguer actants et circonstants est la commutation du groupe formé par le verbe et ses actants avec un pro-verbe ; pour le latin, Happ (1977) propose comme pro-verbe facere; ainsi on aura le contraste suivant :

  • Totum diem legebat / Legebat et id faciebat totum diem
  • Totum librum legebat / *Legebat et id totum librum faciebat

Une distinction supplémentaire est instaurée par H. Happ entre (a) actants obligatoires et (b) actants facultatifs :

  • a- Patrem occidit Sex. Roscius / *occidit Sex. Roscius
  • b- Senatui populoque Romano parebis / parebis

Les analyses de Happ ont été rarement reprises dans les débats récents. Elles ont été critiquées d’emblée par G. Serbat (2001). Bien que les considérations sémantiques soient systématiquement évitées, il ressort que la notion d’actant est à la fois sémantique et syntaxique, sans que soit spécifié comment s’établit la relation entre les deux dimensions.

Actance et actant se sont répandus dans les études linguistiques francophones grâce aux travaux de G. Lazard (1994). Elles trouvent un écho indirect dans les études portant sur la morpho-syntaxe du latin et sur sa place dans la typologie des langues. Les études évoquant les traits ergatifs du latin (Lehmann 1985) ne se placent généralement pas dans cette perspective et utilisent plutôt le terme d’argument.

La notion d’argument est empruntée à la logique classique. Le verbe est conçu comme un opérateur fonctionnel doté d’arguments, par exemple dans l’exemple précédent de Happ, occidere pourrait être représenté comme un opérateur O avec deux arguments : O(x,y), x et y étant des variables saturées respectivement par Sex. Roscius et par patrem. Cette approche a été développée par la Grammaire Générative, et ce à partir du modèle Gouvernement et Liage. Contrairement à la grammaire dépendantielle, les arguments ne sont pas hiérarchisés a priori ; en outre la relation entre les dimensions sémantique et syntaxique est spécifiée : chaque niveau d’analyse est projeté sur le suivant, mais il n’y a pas d’isomorphie entre les différents modules de la théorie. Chaque unité lexicale est dotée d’une « grille thématique » indiquant la liste des « rôles sémantiques » qui lui sont associés ; occidere réclamerait ainsi un Agent et un Patient. Chaque unité présente également une « projection maximale », c’est-à-dire la structure syntaxique contenant les catégories grammaticales qui sont directement dépendantes du verbe. Chaque position syntaxique appartenant à la projection maximale d’une tête lexicale est appelée position argumentale. Au niveau syntaxique on observe alors :

- la distinction entre argument interne et argument externe : l’argument remplissant la fonction de sujet est un argument externe, parce qu’il n’appartient pas à la projection maximale du verbe, (dans la théorie générativiste le SN sujet appartient à une catégorie fonctionnelle d’un niveau supérieur) ; les autres arguments sont réalisés à l’intérieur du SV (Bortolussi 1991) ;

- la distinction entre position argumentale et position non-argumentale ; lorsqu’un argument est déplacé et occupe une position non-argumentale, il doit être mis en relation avec la position argumentale d’origine ;

- une hiérarchie entre les différents arguments : même à l’intérieur du SV, il existe des niveaux différents, ce que manifesteraient en latin les différents modes d’assignation des cas (Bortolussi 1987).

Les notions d’actant et d’argument sont pertinentes pour d’autres catégories que le verbe : certains adjectifs et les noms verbaux (noms d’agent et noms d’action) sont des candidats naturels à une valence ou à une projection maximale. Les études sur les noms d’actions dans le cadre générativiste montrent qu’ils sont dotés d’arguments et qu’on peut observer une hiérarchie entre les différents arguments, particulièrement entre argument externe et arguments internes. Depuis Bertocchi et Maraldi (1990) jusqu’à Giusti & Oniga (2007), on sait que l’Agent occupe une position supérieure à l’Objet.

Bertocchi & Maraldi (1990) ont montré que lorsqu’un N a deux arguments, par exemple un Agent et un Objet, l’Agent est réalisé dans la position de Spécifieur (argument externe), tandis que l’Objet est réalisé comme un complément au génitif :

  • Cic. Fam. 1,7 : nostra […] defensio dignitatis tuae
    « notre defense de ton honneur »
  • Cic. Att. 1,17,6 : laudis nostrae gratulatio tua
    « tes remerciements pour l’éloge que nous avons fait de toi »

Les données présentées par Giusti & Oniga (2007) montrent que, lorsque un N présente 2 compléments au génitif, l’ordre non-marqué dans le SN est GenSubj – N – GenObj :

  • Caes. Gall. 1,30,2 : pro ueteribus Heluetiorum iniuriis populi Romani
    « en raison des anciens torts des Helvètes à l’égard du peuple romain »
  • Nep. Alc. 7,6,1 : omnium exspectatio uisendi Alcibiadis
    « le désir général de voir Alcibiade »

La position occupée par le GenSubj. serait celle de Spécifieur, donc une position d’argument externe.

Bibliographie

BERTOCCHI Alessandra & MARALDI Mirka, 1990, « Nominalization and Possessives in Latin », Papers on Grammar , G. Calboli (éd.), 69-127.

BORTOLUSSI Bernard, 1987, Considérations sur l’emploi de l’accusatif latin, Thèse, inédite, Paris 7.

BORTOLUSSI Bernard, 1991, « Critères d’identification de l’Objet en latin », Stemma 1, 11-21.

GIUSTI Giuliana & ONIGA Renato, 2007, « Core and periphery in the Latin Noun Phrase », in G. Purnelle, J. Denooz (éds.), Ordre et cohérence en latin, Communications présentées au 13ème CILL (Bruxelles-Liège, 4-9 avril 2005), Genève, Droz, 81-95.

LAZARD Gilbert, 1994, L’actance, Paris, PUF.

LEHMANN Christian, 1985, « Ergative and active traits in Latin », in F. Plank (éd.) Relational Typology , Berlin, De Gruyter, 243-256.

HAPP Heinz, 1976, Grundfragen einer Dependenz-Grammatik des Lateinischen, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht.

HAPP Heinz, 1978, « Syntaxe latine et théorie de la valence : essai d'adaptation au latin des théories de Lucien Tesnière », Langages, 50, 51-72.

TOURATIER Christian, 1994, Syntaxe latine, Louvain-Paris, Peeters.