La notion de lacunes lexicales en latin

Antonio Mª MARTÍN RODRÍGUEZ



Une première version de cet article fut présentée sous forme de conférence au Centre Alfred Ernout (Université de Paris IV-Sorbonne) le 15 mars 2008. Une partie des idées et des exemples qui y sont développés furent ébauchés dans A. MARTÍN RODRÍGUEZ (2005). Je voudrais remercier Richard Clouet pour sa révision soigneuse du texte.

1. Le concept de lacune lexicale

Dans les premières pages de son étude sur Der deutsche Wortschatz im Sinnbezirk des Verstandes (1931), Jost Trier, employant une métaphore ingénieuse mais inexacte, comparait la structure lexicale d’une langue à un tapis de signes sans lacunes, un « lückenloser Zeichenmantel »1). Cette image, qui rend compte de l’état d’euphorie que l’éclosion des méthodes structurales avait apporté aux études sur le lexique, a été bientôt réfutée par l’application des critères de Trier à l’analyse systématique des champs sémantiques par ses propres disciples. Il semblait en effet évident que, dans certaines positions du système, il y avait des lacunes. L’existence de cases vides, une expression qu’Antoine Meillet, très probablement, a été le premier à mettre en circulation2), et que l’école de Prague a popularisée ensuite3)), semblait d’autre part évidente dans l’organisation phonologique de certaines langues. Dans le consonantisme latin, par exemple (table 1), l’opposition entre les traits « sonorité » et « absence de sonorité » permet de distinguer deux séries corrélatives de consonnes bilabiales, dentales, vélaires et labio-vélaires, mais il n’y pas de labio-dentale sonore qui s’oppose à la labiodentale sourde /f/.

Table 1. Consonantisme latin

Sonorité Absence de sonorité
Bilabiales /b/ /p/
Dentales /d/ /t/
Vélaires /g/ /k/
Labio-Vélaires /gw/ /qw/
Labio-dentales /f/

Si on admet le principe d’isofonctionnalité, il semble théoriquement justifiable d’extrapoler le concept de case vide du domaine de la phonologie à ceux de la grammaire et du lexique ; seulement, dans ce dernier cas, on emploie de préférence le mot lacune. Dans le domaine de la grammaire, par exemple4), le uerbum dandi en anglais admet une triple diathèse (table 2), selon que le sujet grammatical est le donateur, la chose donnée, ou celui qui reçoit le don. En français, en espagnol et en latin5), en revanche, la troisième possibilité semble interdite.

Table 2. Absence du passif indirect en français, en espagnol et en latin

Actif Passif Passif indirect
Anglais Peter gives John a book A book is given to John (by Peter) John is given a book (by Peter)
Français Pierre donne un livre à Jean Un livre est donné à Jean (par Pierre) * Jean est donné un livre (par Pierre)
Espagnol Pedro da un libro a Juan Un libro es dado a Juan (por Pedro) * Juan es dado un libro (por Pedro)
Latin Marcus Tito librum dat Liber (a Marco) Tito datur * Titus librum (a Marco) datur

Les caractéristiques d’une lacune lexicale devraient donc être semblables à celles qu’on attribue aux cases vides de la phonologie. Il s’agirait d’un espace non occupé dans le sein d’une corrélation, d’une combinaison de traits distinctifs non réalisée en tant qu’unité fonctionnelle dans une langue donnée, d’un espace, finalement, bien déterminé par le système, mais qui ne trouve pas de réalisation dans la norme6). Mais la non-réalisation au niveau de la norme d’une unité virtuelle possible sur le plan du système ne constitue pas encore une lacune, car le contenu du lexème lacune semble marqué par un élément « négatif », ou, plus exactement, « privatif » ; c’est-à-dire, on perçoit une absence là où l’on s’attendrait à une présence, tout comme s’il manquait quelque chose dans un « horizon d’attente »7).
On a essayé cependant de préciser les différences qui opposeraient les lacunes phonologiques et les lacunes lexicales. Pour Rudolph Zimmer, par exemple, les lacunes phonologiques ne dérangent point les usagers de la langue, qui ne sont même pas conscients de leur existence ; il leur manquerait donc le trait négatif ou privatif que devrait avoir une lacune. Donc, selon lui, les lacunes existent seulement au niveau des unités dotées d’une forme vocale et d’un sens, mais pas au niveau des unités simplement distinctives8). Werner Marxgut, au contraire, soutient que seules les lacunes phonologiques sont vraiment des lacunes, bien que les usagers de la langue n’en soient pas conscients ; les lacunes lexicales, pour lui, sont simplement des lacunes formelles, qui peuvent être comblées par des moyens syntagmatiques ou avec des mots génériques9). Il faut dire, pourtant, que le fait qu’une lacune puisse être comblée par des moyens supplémentaires ne veut pas dire nécessairement que la lacune n’existe pas, mais simplement qu’elle peut être comblée : si quelqu’un n’ayant pas de parents transfère son affection filiale sur, disons, un oncle, cela ne signifie pas qu’il ait malgré tout un père, mais plutôt qu’il a réussi à suppléer son absence par d’autres moyens.

2. La typologie des lacunes

S’il est vrai que la question des lacunes avait été abordée auparavant d’une manière épisodique ou partielle par d’autres érudits, à l’instar de Jules Marouzeau10) ou Roland Poncelet11), l’effort le plus systématique pour en offrir une typologie est l’œuvre de Horst Geckeler, dans le cadre théorique de la sémantique structurale d’orientation cosérienne12). Adrienne Lehrer avait aussi avancé en 1970 une ébauche typologique très intéressante qui tient compte des lacunes morphématiques, paradigmatiques, dérivationnelles et lexicales.

2.1 Lacunes interlinguales et lacunes intralinguales

Horst Geckeler oppose d’abord les lacunes interlinguales aux lacunes intralinguales.

2.1.1 Lacunes interlinguales

L’étude des lacunes interlinguales13) est l’affaire de la linguistique comparée synchronique, la stylistique comparée et la linguistique contrastive. On décèle surtout cette sorte de lacunes dans la pratique de la traduction, quand on découvre qu’un mot de la langue source n’a pas d’équivalent précis dans la langue cible au même niveau de la structuration linguistique et doit se traduire par une périphrase. Lorsqu’un lecteur espagnol, par exemple, essaie de traduire le vers qui va suivre, il éprouve beaucoup de difficultés à traduire le mot pietas, l’espagnol n’ayant pas de mot exprimant d’une manière générique le comportement adéquat envers les membres de sa propre famille :

  • Ov. Met.. 6,635 : scelus est pietas in coniuge Tereo .

Il existe, par exemple (table 3), le terme compañerismo, qui exprime le comportement attendu entre compagnons ; camaradería, pour les rapports normaux entre camarades ; et, naturellement, amistad, pour les rapports entre amis ; mais il n’y a pas de familismo ou familiedad14).

Table 3. L’absence en espagnol d’un mot qui exprime les rapports usuels entre les membres d’une même famille

comportement propre entre
compagnons camarades amis membres d’une famille
compañerismo camaradería amistad

Inversement (table 4), un espagnol, un anglais ou un italien, habitués à exprimer le besoin de quelque chose au moyen de verbes transitifs dont le sujet est celui qui éprouve ledit besoin (Necesito, I need, bisogno), ont sans doute des difficultés pour faire de même en français, où l’on devrait employer j’ai besoin ou il me faut, ou en latin, où il faudrait aussi avoir recours à des périphrases, comme necesse habeo, ou bien se contenter d’expressions impersonnelles, telles que opus est mihi ; et cela malgré l’existence en latin de verbes de la même sphère sémantique nullement affectés par cette sorte de contrainte : desidero, cupio15)

Table 4. L’expression du besoin de quelque chose

espagnol italien anglais latin français
necessito bisogno I need necesse habeo / opus est mihi J’ai besoin de / il me faut

La comparaison entre les langues permet donc de découvrir l’existence de lacunes 16), mais parler de lacunes interlinguales semble, en quelque sorte, contradictoire ; si la lacune lexicale est définie comme l’absence d’un élément à un endroit de la structure sémantique d’une langue où on devrait le trouver, il semble évident que les lacunes ne peuvent être, au sens le plus strict, qu’intralinguales, étant donné qu’une structure ne peut se montrer que dans un même système linguistique17), c’est-à-dire, dans une langue fonctionnelle, en d’autres termes, une technique de discours syntopique, symphasique et synstratique, d’après la formulation avancée par Eugenio Coseriu18).

2.1.2 Lacunes intralinguales

Si nous passons maintenant aux lacunes intralinguales, il faut faire une première distinction entre les lacunes syntagmatiques et les lacunes paradigmatiques19).

2.1.2.1 Lacunes syntagmatiques

Les lacunes syntagmatiques, que Horst Geckeler appelle aussi blocages, se produisent quand les usagers d’une langue n’admettent pas dans des contextes déterminés sur l’axe syntagmatique des éléments linguistiques documentés dans d’autres contextes. Pensons, par exemple, aux difficultés qu’on éprouve dans la langue parlée pour employer des expressions telles que dors-je ?, et aux restrictions d’emploi du pronom indéfini du latin dans quelques contextes ; on peut dire, en effet, aliquid deest, ou desidero aliquid, mais nous ne trouvons pas *caret aliquo, mais plutôt caret aliqua re.

2.1.2.2 Lacunes paradigmatiques

Quant aux lacunes paradigmatiques, elles correspondent aux cases vides qui se trouvent sur l’axe paradigmatique d’une langue20). Les lacunes paradigmatiques se découvrent sur le plan de la norme, qui inclut tout ce qui est fixé traditionnellement dans la technique du discours, qu’il soit fonctionnel ou non, mais elles sont déterminées par les coordonnées du système, c’est-à-dire l’ensemble de possibilités de réalisation qui comprend tout ce qui peut être réalisé virtuellement d’après les règles fonctionnelles de la langue21). Pensons, par exemple, au domaine de la grammaire, aux verbes défectifs, et, plus concrètement, aux difficultés d’emploi de l’imparfait de frire, surmontées par le recours à la périphrase il faisait frire. En latin, l’opposition aspectuelle infectum / perfectum semble essentielle dans la structure du paradigme verbal, mais elle ne se trouve pas développée intégralement dans la conjugaison de tous les verbes : ferio, par exemple, n’a pas de perfectum propre, et on doit employer à sa place celui de percutio ; inversement, coepi manque en latin classique de formes d’infectum, sans qu’il semble y avoir de contrainte sémantique, puisque les autres verbes du champ sémantique de « commencer » peuvent être construits sans aucune restriction en formes d’infectum : incipio, exordior, ineo… ; et on trouve même coepio en latin archaïque 22).

De même, il ne semble pas qu’il y ait une restriction sémantique qui explique l’absence en latin du participe passé de sum, dont la plausibilité sémantique est corroborée par son existence dans les langues romanes. Une justification sémantique, en revanche, rend compte de l’inexistence d’un paradigme passif pour les verbes intransitifs. Quant aux verbes déponents, leur défectivité du point de vue de la diathèse est peut-être justifiée dans une analyse diachronique, mais semble une simple restriction normative dans la synchronie du latin classique23).

Dans la dérivation nominale, on souligne parfois l’impossibilité en espagnol (table 5) de former des diminutifs avec le suffixe -illo quand la base nominale finit par un phonème latéral : on peut dire perrillo, librillo, gatillo, mais on n’emploie pas habituellement *pollillo ou *gallillo, phénomène, en tout cas, que l’on pourrait aussi interpréter comme blocages24).

Table 5. Lacunes dans la suffixation diminutive avec -illo en espagnol

perro (chien) libro (livre) gato (chat) pollo (poulet) gallo (coq)
perrillo librillo gatillo

Dans ces cas, malgré tout, on remarquera que la lacune affecte seulement la possibilité d’employer le suffixe diminutif -illo, mais non la possibilité de génération de diminutifs à partir de pollo ou gallo ; on peut dire, en effet, pollito et gallito, avec un autre suffixe. Dans le cas de frire, en revanche, on doit employer une périphrase, et il n’est pas possible de se maintenir à un même niveau de structuration lexématique. Un cas semblable, en latin, est celui des superlatifs des adjectifs dont la base, après syncope de la voyelle qui devrait suivre la sonante, finit par r- ou l- ; dans ces cas, on n’emploi pas le suffixe usuel -issimus (altus : altissimus), mais l’alomorphe -simus, masqué ensuite par des phénomènes d’assimilation (pauper : pauperrimus ; similis : simillimus)25). Semblablement, les adjectifs en -ius (dubius), -uus (arduus) ou -eus (idoneus) n’admettent pas aisément les suffixes du comparatif ou superlatif en -ior, -issimus (idoneus : magis idoneus, maxime idoneus)26).

Sur un plan plus strictement lexématique, Horst Geckeler souligne, par exemple, l’absence en français de dénomination féminine pour certains métiers exercés autrefois habituellement par des hommes : peintre, médecin, notaire, professeur27). Le latin atteste aussi cette restriction normative qui bloque l’éclosion de termes spécifiquement féminins pour certains métiers exercés traditionnellement par des hommes. Cette difficulté à utiliser dans ces cas des formes analogiques féminines pose parfois des problèmes d’interprétation au niveau des textes. Quand le jeune protagoniste de Menaechmi, par exemple, harcelé par l’intérêt persistant de sa femme pour savoir où il va et d’où il vient, affirme :

  • Pl. Men. 114-118 :
    Nam quotiens foras ire uolo, me retines, reuocas, rogitas.
    quo ego eam, quam rem agam, quid negoti geram,
    quid petam, quid feram, quid foris egerim :
    portitorem domum duxi, ita omnem mihi
    rem necesse eloqui est, quidquid egi atque ago

    « Je ne peux pas mettre un pied dehors que tu ne me retiennes, que tu ne me rappelles ; et ce sont des questions : ‘Où vas-tu ? que fais-tu ? quelle affaire as-tu en train ? Qu’est-ce que tu vas chercher ? Qu’est-ce que tu emportes ? Qu’est-ce que tu as fait dehors ?’ C’est un douanier que j’ai épousé : il faut que je lui déclare tout ce que j’ai fait, tout ce que je fais, sans rien omettre » (A. Ernout 1970)

On ne saurait dire au juste si Plaute emploie portitorem (« douanier ») tout simplement comme un terme générique pour désigner sans plus d’emphase un métier exercé habituellement par des hommes, ou bien s’il s’agit d’indiquer à la femme qu’elle est en train d’usurper le domaine spécifique de l’activité masculine, puisqu’elle oublie que, dans une société patriarcale, c’est l’homme qui contrôle les entrées et les sorties de sa femme, et non à l’inverse.

Y a-t-il des lacunes au niveau de la parole ? On en parle souvent, mais il n’est pas aisé, d’un point de vue théorique, d’en valider l’existence28) ; n’importe quel contenu, en effet, pour lequel la langue n’aurait pas formalisé une unité lexicale, peut être néanmoins exprimé par des moyens syntagmatiques. Ainsi, pour exprimer les âges de l’homme29), entendant par homme, dans ce cas, un être humain masculin, le latin a créé une gradation à trois termes, désignant respectivement:
a) le degré initial de la condition d’homme (puer)
b) son degré plein, exprimé par adulescens dans le latin préaugustéen, et par iuuenis à l’époque d’Auguste30)
c) un degré déclinant (senex)31).

Or, les poètes comparent très fréquemment le cycle de la vie humaine et celui de la nature, avec ses quatre saisons. Cela fait qu’on imagine parfois un quatrième degré dans la vie des hommes, placé entre la plénitude et les premiers indices du déclin ; c’est-à-dire, la maturité ; mais, la langue latine n’ayant pas formalisé par un mot ce troisième degré entre la jeunesse et la vieillesse, les poètes, néanmoins, emploient des périphrases pour suppléer à ce manque. Voici, par exemple la comparaison explicite entre les quatre saisons et les âges de la vie chez Ovide :

  • Ov. Met. 15, 199-213 :
    Quid ? non in species succedere quattuor annum
    adspicis, aetatis peragentem imitamina nostrae?
    Nam tener et lactens puerique simillimus aeuo
    uere nouo est : tunc herba nitens et roboris expers
    turget et insolida est et spe delectat agrestes.
    Omnia tunc florent, florumque coloribus almus
    ludit ager, neque adhuc uirtus in frondibus ulla est.
    Transit in aestatem post uer robustior annus
    fitque ualens iuuenis ; neque enim robustior aetas
    ulla, nec uberior, nec quae magis ardeat, ulla est.
    Excipit autumnus posito feruore iuuentae
    maturus mitisque inter iuuenemque senemque
    temperie medius, sparsus quoque tempora canis.
    Inde senilis hiems tremulo uenit horrida passu
    aut spoliata suos, aut, quos habet, alba capillos

    « Eh quoi ? ne voyez-vous pas que l’année prend successivement quatre formes, qui ressemblent à celles de notre vie ? C’est un petit enfant délicat, nourri de lait, quand paraît le printemps ; alors l’herbe nouvelle, encore faible et tendre, mais gonflée de sucs, réjouit les laboureurs dont elle est l’espoir. Alors tout fleurit ; des fleurs de toutes couleurs donnent un aspect riant à la terre nourricière et les feuilles sont encore sans force après le printemps, l’année plus robuste entre dans l’été ; elle devient un vigoureux jeune homme ; car il n’y a pas de saison plus vigoureuse, plus féconde et plus ardente. Vient ensuite l’automne, qui a perdu le feu de la jeunesse ; ayant mûri, s’étant adouci et tempéré, il tient le milieu entre le jeune homme et le vieillard ; déjà ses tempes sont parsemées de cheveux gris. Enfin arrive d’un pas tremblant, tel un vieillard, l’affreux hiver, la tête dégarnie de cheveux ou couronnée, s’il lui en reste, de cheveux blancs. » (G. Lafaye 1972)

L’année au printemps (uere nouo) est tout à fait semblable à l’âge du petit garçon (pueri simillimus aeuo) ; la transition vers l’été après le printemps (transit in aestatem post ver) suppose pour l’année la conversion en un jeune homme (annus fitque ualens iuuenis) ; à l’été succède l’automne, qu’on qualifie de maturus, une fois que l’ardeur de l’été, comparable à celle de la jeunesse, est passée (posito feruore iuuentae), et vient, enfin, l’hiver, qui marche tremblant, tout comme la vieillesse (Inde senilis hiems tremulo uenit horrida passu). Mais, ne trouvant pas de mot pour un degré d’âge entre le iuuenis et le senex, il se sert de la périphrase inter iuuenemque senemque… medius.

2.1.3 Lacunes perceptibles par l’usager d’une langue et lacunes décelables par le linguiste

Une nouvelle distinction oppose, selon Horst Geckeler, les lacunes perceptibles par l’usager d’une langue aux lacunes décelables par le linguiste32). Ainsi, (table 6) n’importe quel usager de la langue française se rend compte de la difficulté à trouver un antonyme pour tardif, puisqu’il n’y pas un *tôtif dérivé de tôt comme tardif de tard33).

Table 6. Tard et tôt, et leur dérivation adjectivale

tard tôt
tardif

Il faut faire, en tout cas, une distinction entre l’impossibilité d’exprimer par un mot univoque une case du système parfaitement délimitée, comme c’est le cas du non-existant *tôtif, et ce qu’on appelle lacunes dérivationnelles. Un usager du latin classique, par exemple, se heurterait sans doute à des difficultés pour exprimer au moyen d’un adjectif le contenu lexical correspondant au substantif uirtus, seulement dans le cas où il s’obstinerait à chercher un adjectif étymologiquement apparenté ; mais il pourrait tout simplement utiliser les adjectifs fortis ou strenuus, qui occupent la place où l’on attendrait uirtuosus, non attesté en latin classique. Strenuus, à son tour, n’a pas de substantif étymologiquement apparenté, et c’est précisément uirtus qui en occupe la place34).

Or, tandis que l’usager découvre et enregistre ces lacunes accidentellement, le linguiste doit essayer de détecter et analyser systématiquement les lacunes d’une langue, au moyen des méthodes linguistiques les plus convenables. Les deux domaines privilégiés pour essayer d’appliquer cette analyse systématique sont celui de la dérivation et celui des structures lexématiques primaires, et notamment les champs sémantiques. En rapport avec ces derniers se trouvent les lacunes dans des séries corrélatives correspondant à ce qu’A. Lehrer (1970) a appelé « matrix gaps ». Il est aussi intéressant de souligner l’analyse des lacunes dans l’antonymie, ébauchée brièvement par Horst Geckeler (1983).

Nous nous proposons maintenant de passer à l’énonciation de quelques lignes possibles pour la recherche.

3. Quelques lignes pour la recherche

3.1 Lacunes dérivationnelles

En ce qui concerne les lacunes dérivationnelles35), qu’on pourrait définir comme lacunes dans l’organisation catégorémique du lexique, dans le cas du latin qui constitue un corpus relativement fermé de textes, le premier niveau de l’analyse, la compilation des formes effectivement réalisées, est une besogne relativement facile.

On pourrait s’attendre a priori à ce que n’importe quel contenu lexical puisse être actualisé sous la forme de chacune des quatre parties du discours correspondant au lexique : le substantif, l’adjectif, le verbe et l’adverbe. C’est, en fait, ce qui arrive en latin dans les séries que nous présentons dans la table 7.

Table 7

Adjectif Substantif Verbe Adverbe
fortis fortitudo fortesco fortiter
largus largitas largior largiter
longus longitudo longio longiter
sapiens sapientia sapio sapienter
efficax efficacia - efficientia - efficacitas efficio efficaciter

Mais il y a aussi des séries imparfaites, dont nous présentons des exemples dans la table 8.

Table 8

Adjectif Substantif Verbe Adverbe
prauus prauitas praue
ruber rubor rubeo
tolutarius tollo( ?) tolutim
uirginalis uirgo
latinus latinitas latine

Dans des cas, la série n’a pas développé un verbe. Le latin classique, par exemple, ne connaît pas un verbe *prauare, mais il n’y pas d’incompatibilité sémantique qui empêche la verbalisation, puisque à la place où on attendrait *prauare on trouve en fait un composé qui présuppose celui-ci (deprauare). Mais celui-ci, en tout cas, actualise une valeur causative ; il reste donc une lacune pour l’expression d’une valeur stative (être prauus). Ceci nous amène au cas de uirgo. Le latin classique n’atteste non plus une verbalisation à partir du substantif, mais Tertullien a forgé le verbe uirginari, dans le sens de « se comporter comme une vierge », proche d’une valeur stative. Il n’y a pas de trace, en revanche, d’un adverbe tiré à partir de cette racine, dans le sens, par exemple, de « à la manière d’une vierge », sans qu’il y ait, pour cela, des contraintes sémantiques (cf. esp. virginalmente). Par contre, l’absence d’un adverbe tiré de ruber semble motivée sémantiquement. Dans la série, en fin, de Latinus, il ne semble pas y avoir de verbalisation ; on pourrait s’attendre à un verbe signifiant « parler latin » ou « se comporter comme un latin », mais le verbe n’a point été actualisé. Il existe, en revanche, le verbe graecari, dans le sens de « se comporter comme un grec ». Curieusement, les langues romanes (et d’autres langues modernes) ont aussi cette même lacune pour exprimer le fait de parler une langue déterminée (on doit employer des périphrases : parler français), à laquelle elles ont ajouté l’impossibilité d’actualiser ce même contenu catégorisé sous la forme d’un adverbe (Latine, en français, doit être traduit par un syntagme, « en latin »).

L’absence de substantif dans la série est plus rare, mais on peut en donner aussi quelques exemples. Ainsi, à partir de tolutim (« au trot »), adverbe bâti peut-être sur tollo36), on a créé l’adjectif tolutarius, mais pas un substantif apparenté, dans le sens de « trot ».

L’étude systématique de ces lacunes comprendrait naturellement l’analyse de la productivité de chacun des procédés de transposition catégorématiques capables de transformer, par exemple, un substantif en verbe ou adjectif, un verbe en substantif ou en adjectif, un adjectif en substantif, en verbe ou en adverbe…37) Il s’agit donc d’évaluer le degré de productivité de la structure lexicale secondaire que Coseriu appelle « développement »38), qui équivaut à la dérivation hétérogène. Dans le cas du latin, on pourrait étudier systématiquement, au sein d’une langue fonctionnelle, le manque d’un terme dans des chaînes du type que nous présentons dans la table 9, dans laquelle on se rend compte des absences de *rubritudo ou *breuitudo, malgré l’existence de, par exemple, albitudo et longitudo39).

Table 9. Développements avec –tudo

fortis altus magnus solus albus longus breuis ruber
fortitudo altitudo magnitudo solitudo albitudo longitudo

Le premier niveau de l’analyse consisterait tout simplement à recenser les adjectifs qui attestent ce développement et ceux qui, appartenant aux mêmes sphères significatives ou aux mêmes classes morphologiques, présentent cette lacune dérivationnelle40). Deuxièmement, on pourrait analyser quelles sont les lacunes qui sont motivées sémantiquement. C’est-à-dire, après un critère formel, on emploie un critère sémantique, basé sur le degré de compatibilité entre la base et le suffixe. S’il existe une incompatibilité, la lacune sera seulement une lacune dérivationnelle, mais non une lacune au sens le plus strict du terme, car il n’y a de lacunes que si l’on attend une présence là ou l’on trouve une absence. C’est ce que Horst Geckeler appelle les lacunes « conditionnées », que ce soit par une incompatibilité entre la signification catégorématique et la signification lexématique (ce qui explique, par exemple, l’inexistence de *rougement), ou bien entre la signification grammaticale et la signification lexématique (ce qui explique, par exemple, les difficultés d’emploi de pouvoir à l’impératif)41).

Or, quand il n’y a pas d’incompatibilité sémantique, il se peut que la lacune formelle se soit comblée avec un suffixe différent. Ainsi, on ne trouve pas en latin classique *breuitudo, mais, à sa place, on atteste, chez Cicéron, breuitas. Il faudrait donc analyser s’il existe une différence sémantique entre les suffixes dénominatifs qui opèrent la transformation en substantifs d’une classe d’adjectifs de la même sphère sémantique ; c’est-à-dire, si le signifié de breuitas n’est pas différent de celui qui aurait caractérisé *breuitudo42), l’absence de celui-ci en latin classique impliquerait seulement une lacune formelle dans la capacité du suffixe -tudo pour générer des développements déadjectivaux, mais non une lacune sur le plan du contenu, puisque la présumable case vide est en réalité remplie par breuitas.

D’autre part, il est possible de combiner l’analyse synchronique et diachronique, en étudiant l’évolution historique d’un subsystème lexical où l’on a détecté l’existence d’une lacune. Cela permettrait, peut-être, d’avancer aussi des hypothèses raisonnées sur l’orientation du subsystème43)).

Nous avons parlé jusqu’à ce moment de la structure lexématique secondaire que Eugenio Coseriu a dénommé « développement », mais il est aussi possible de faire le point sur la « modification »44), qui correspond à la dérivation homogène de la grammaire traditionnelle. Sur le plan du substantif, par exemple, la modification rend compte des diminutifs (homunculus par rapport à homo) ou des augmentatifs ; sur le plan de l’adjectif, notons les exemples d’adjectifs modifiés, comme parulus par rapport à paruus, ou subrufus par rapport à rufus ; sur le plan de l’adverbe, perbene est un modifié de bene, et tardiuscule de tardius, modifié à son tour de tarde ; sur le plan, enfin, du verbe, la modification rend compte, par exemple, des verbes composés à préverbe (subripio par rapport à rapio) ou à suffixe (pollicitor par rapport à polliceor). Dans tous ces cas, à la différence de ce qui arrive dans les développements, la modification ne suppose pas un changement de catégorie par rapport à la base lexicale : s’il s’agit, par exemple, d’un substantif, le modifié est aussi un substantif.

Il s’agirait d’analyser, par exemple, la productivité de certains préfixes ou suffixes, et les raisons qui rendent compte du fait que certaines modifications ne soient pas arrivées à se matérialiser, que ce soit par des contraintes sémantiques ou d’une manière immotivée ; dans ce cas, il s’agirait de véritables lacunes au sens le plus strict du terme.

Dans le domaine du verbe, dans lequel cette sorte d’analyse peut bénéficier des travaux exhaustifs de Benjamín García-Hernández sur les préverbes et les suffixes verbaux du latin45), les verbes qui expriment la manifestation de la disposition à faire ou à donner quelque chose46), dont nous formalisons la structure sémantique dans la figure 10, offrent un bel exemple de la première de ces deux possibilités.

Figure 10. Les uerba promittendi en latin

                /se manifester prêt à donner, ou à faire/
                              |
                   /engagement impliqué/
                              |
                    /------------------\
                   (-)                 (+)
                polliceor               |
                                /action formelle/
                                        |
                          /----------------------\
                        (-)                      (+)
                     promitto                     |
                                      /destinataire marqué
                                      par la classe 'divin'/
                                                 |
                                          /------------\
                                         (-)           (+)
                                       spondeo        uoueo


Les quatre unités principales de cette micro-structure sémantique indiquent, respectivement, la simple manifestation de la volonté de donner (polliceor), l’engagement de donner (promitto), l’engagement formel de donner (spondeo) et l’engagement formel de donner à la divinité (uoueo). En tant qu’unités secondaires du micro-champ fonctionnent en plus pollicitor, une formation suffixale ré-itérative47) bâtie sur polliceor, attestée en latin archaïque et postclassique48), et despondeo et deuoueo, des formations préverbiales intensives développées à partir de spondeo49) et uoueo50).

On pourrait se demander d’abord pourquoi les trois autres verbes principaux, à la différence de polliceor, n’ont pas généré aussi de modifiés ré-itératifs. Il faut rappeler qu’à la différence de ce qui arrive dans les langues romanes, l’opposition en latin entre « offrir » et « promettre » n’est pas équipollente, mais privative. En français, par exemple, si l’on offre, on n’est pas obligé de donner, si, après coup, on a changé d’avis ; en revanche, si on a promis, on doit nécessairement donner. En latin, polliceor dénote tout simplement une manifestation de la disposition à donner, avec indifférence de la notion d’engagement ; c’est pourquoi on peut le traduire tantôt par « offrir », tantôt par « promettre », selon le contexte. En face de polliceor, les trois autres verbes, promitto, spondeo et uoueo, sont marqués par le sème « engagement ». Or, l’engagement est un acte unique qui n’admet pas de volte-face. Donc il n’est nullement surprenant que les verbes marqués par ce sème n’aient pas développé de modifications ré-itératives. D’autre part, puisque spondeo et uoueo, par rapport à promitto, se sont spécialisés pour exprimer un compromis solennel et plein de formalités, il ne semble point bizarre qu’ils aient donné lieu à des modifications intensives, superflues dans le cas de promitto ; si l’on veut, en effet, actualiser une version intensive de promitto, on n’a qu’à employer spondeo.

Afin d’exemplifier les lacunes qui ne sont pas déterminées par des contraintes sémantiques, passons maintenant au micro-champ que forment les verbes désignant une action dative marquée par l’intérêt que ressent le sujet donateur envers l’objet donné ; c’est-à-dire, les verbes qui signifient « confier » ou « recommander » quelque chose à quelqu’un51). Ils sont, dans un premier temps, au nombre de quatre ; d’une part, mando et credo, deux composés bâtis sur do52) ; et de l’autre, committo et permitto, deux préfixés de mitto qui ont abandonné de bonne heure le champ sémantique de celui-ci pour s’intégrer dans celui de la donation.

Il faut souligner, d’abord, l’affinité de cette micro-structure sémantique avec la notion d’intensité : premièrement, committo et permitto étaient étymologiquement des préfixés intensifs de mitto53), qui se sont dégagés ensuite du champ de celui-ci pour fonctionner dans celui de dare ; deuxièmement, mando et credo ont développé des modifications intensives avec le préverbe com- : commendo et concredo. Du point de vue de la théorie des lacunes, on pourrait se demander pourquoi, tandis que mando et credo développent des modifications intensives avec com- (commendo et concredo), committo et permitto n’en font pas de même54), circonstance que nous formalisons dans la table 11.

Table 11. Modifications intensives à partir des unités de base

BASE mando credo committo permitto
MODIFICATION INTENSIVE commendo concredo

On dirait qu’il s’agit d’une espèce de blocage qui empêche qu’un modifié, même s’il s’est éloigné sémantiquement de sa base lexicale jusqu’au point de fonctionner déjà dans un autre champ sémantique, devienne à son tour la base d’une nouvelle série de modifications55). Il faut dire, nonobstant, que ce principe semble ineffectif quand la conscience du lien étymologique qui relie un modifié à sa base s’estompe ; c’est le cas, par exemple, de polliceor, modification de liceor qui devient la base à son tour de pollicitor ; de soluo, modification présumée de luo56), et base à son tour de resoluo, dissoluo, persoluo, absoluo…, et peut-être aussi de promitto, sur lequel on voit se développer au cours du latin un riche groupe lexématique (adpromitto, compromitto, expromitto, repromitto)57)).

3.2 Lacunes matricielles et lacunes dans les champs sémantiques

Si nous passons maintenant aux lacunes matricielles, le tableau devenu célèbre du champ sémantique des animaux domestiques (G. Mounin 1965), que nous présentons dans une version simplifiée dans la table 12, permet de se faire une idée de la portée et des limites de la recherche dans ce domaine.

Table 12. Les animaux domestiques

cheval âne boeuf chèvre …mouton porc /cochon chien chat poulet…
Mâle repro-ducteur étalon âne taureau bouc bélier verrat chien matou (chat) coq
Mâle châtré hongre boeuf mouton (chat coupé) chapon

On dirait qu’un système matriciel, avec sa corrélation de traits distinctifs, semble offrir un instrument commode et valable pour la détection de lacunes. Mais, si on regarde la table de plus près, on pourrait se demander, par exemple, si, étant donné le caractère négatif de la lacune -on constate l’absence d’une chose qui devrait être présente-, on pourrait considérer comme lacune le manque d’un mot qui désigne, par exemple, le chien châtré, dont l’utilité pour l’homme est plutôt discutable. Il faut préciser, en effet, qu’on critique parfois cette table, à tort, se demandant ce qui arriverait si on y ajoutait, par exemple, le tigre, l’éléphant, ou l’écureuil, additions bien sûr dont l’effet immédiat serait la multiplication des lacunes au-delà du raisonnable. Mais il me semble que cette extrapolation n’a pas beaucoup de sens, Georges Mounin ayant envisagé, précisément, le subsystème des animaux domestiques, en non pas les animaux non-domestiques, pour lesquels le trait /châtré/ n’est, en effet, nullement pertinent.

En tout cas, un peu de prudence s’impose. Premièrement, on ne doit pas parler de lacunes s’il s’agit de concepts lexicalement impossibles, ou de situations ou d’objets inexistants. Et deuxièmement, les traits pertinents nous permettant d’identifier les présumables lacunes doivent être seulement ceux qui fonctionnent dans les lexèmes centraux d’un champ sémantique, et non dans sa périphérie58).

Ceci dit, on peut examiner deux ou trois exemples du latin. Dans le champ sémantique des désignations de la femme par rapport à un terme complémentaire masculin (table 13), marquées syntaxiquement par une construction au génitif, on verra bien que la proportion qui fait que si une femme est la fille de quelqu’un, c’est que celui-ci est son père, ou encore que si elle est sa sœur, c’est qu’il est son frère, etc., se brise, par exemple, quand on arrive à concubina. Si nous disons que l’affranchie Acté était la concubina de Néron, qu’est-ce que Néron était par rapport à elle ? En voilà une lacune !

Table 13. Les désignations de la femme par rapport à un homme

pater frater filius uir dominus patronus
filia soror mater uxor ancilla liberta concubina

Et si nous passons aux désignations de la femme par rapport à une autre femme (table 14), nous trouvons une lacune de la même espèce quand on arrive à paelex59).

Table 14. Les désignations de la femme par rapport à une autre femme

mater soror auia nouerca socrus domina
filia soror neptis priuigna nurus ancilla paelex

Paelex désigne en latin archaïque et classique60) une femme qui, sans être son épouse, maintient des rapports sexuels avec un homme qui est marié61), mais non par rapport à celui-ci -elle serait alors considérée comme étant sa concubine- mais par rapport à son épouse62). Junon, par exemple, considère Alcmène, à juste titre, comme étant sa paelex, et avec la même logique la malheureuse Philomèle, après avoir subi la violence sexuelle de son beau-frère, craint d’être maintenant la paelex de sa soeur Progné :

  • Ov. Met. 6, 537 :
    Omnia turbasti : paelex ego facta sororis.

Pour en offrir seulement quelques exemples, la table 15 montre qui est paelex par rapport à qui dans les Métamorphoses63).

Table 15. Paelex dans les Métamorphoses

paelex de Métamorphoses
Io Junon I 622, 726
Callisto Junon II 469, 508, 530
Europe Junon III 258
Leucothoé Clytie IV 235
une nymphe une nymphe IV 277
Sémele Junon IV 442, 547
Philomèle Progné VI, 537, 606
Egine Junon VII 524
Aura Procris VII 831
Iole Déjanire IX 144, 151
Myrrha sa mère X 347

Dans la plupart des cas, la paelex est une femme nouvelle qui vient mettre en cause la suprématie de l’épouse légitime. Les partenaires sexuelles de Jupiter (Io, Callisto, Europe, Sémele…) sont donc considérées paelices de Junon, son épouse légitime, de la même façon que la belle captive Iole, qu’Hércule emmène à Trachis après la dernière de ses expéditions, est naturellement la paelex de son épouse, Déjanire ; Aura, la brise, invoquée par le chasseur Céphale au plus chaud du jour comme si c’était une femme désirable, n’est également pour Procris, l’épouse jalouse de Céphale, qu’une paelex, et même Myrrha, qui séduit son père sans lui révéler son identité, est considérée de ce fait la paelex de sa mère. Mais, comment qualifier Junon ou Progné par rapport à leurs paelices ? On ne peut pas répondre riuales, parce que ce mot en latin archaïque et classique ne s’applique qu’à des personnes du sexe masculin64), tout comme si dans l’ordre patriarcal l’homme était le seul à pouvoir choisir, demander ou prendre ses partenaires. En voilà, donc, une autre lacune !

Passons maintenant à l’analyse des lacunes dans le domaine de l’antonymie.

3.3 Lacunes dans le domaine de l’antonymie

L’antonymie, comme l’a souligné H. Geckeler dans son article programmatique de 1983, joue un rôle fondamental dans la structure lexicale des langues65), surtout dans le domaine de l’adjectif. On pourrait donc s’attendre à trouver une grande régularité dans les relations d’antonymie dans cette catégorie, mais, en fait, la situation n’est pas toujours aussi simple. Premièrement, beaucoup d’adjectifs secondaires n’ont pas d’antonyme, ce qui est aussi de règle pour les adjectifs qui désignent des défauts physiques. En latin, par exemple, une série d’adjectifs qui dénotent la folie se forme avec une base mens à laquelle on ajoute un préfixe séparatif (demens, amens, uemens), mais ils n’ont pas d’antonymes proportionnels, à la différence, par exemple, de ce qui arrive avec le couple discors et concors. Puis, certains adjectifs ont des antonymes formés à l’aide de préfixes privatifs, tandis que d’autres n’en admettent pas, même dans des cas où l’existence d’antonymes primaires prouve qu’il n’y a pas d’incompatibilité sémantique pour admettre des antonymes : important, par exemple, admet un antonyme primaire insignifiant, mais n’admet pas l’antonyme à préfixe privatif *inimportant ; en latin, nous avons, par exemple, indocilis en face de docilis, infirmus en face de firmus, indolens en face de dolens…, mais on ne trouve pas, par exemple, *inbreuis, *inclamans… Il y a même des adjectifs à préfixe négatif dont la base lexicale n’est pas attestée ; c’est le cas de l’allemand unermüdlich ou du français irrésistible. Les exemples sont aussi très nombreux en latin : infandus, informis, infans66)

L’antonymie a moins d’importance dans la structuration du lexique nominal et verbal. Ce sont en effet l’hyperonymie et l’hyponymie, plutôt que l’antonymie, qui dominent la structuration du lexique dans le domaine du substantif67). Dans le domaine du verbe, et surtout dans le cas du latin, le phénomène antonymique le plus intéressant est peut-être celui de la « récursivité », dont l’instrument privilégié est le préverbe de-68). Nous avons ainsi des paires (telles que : tego (« couvrir ») / detego (« découvrir ») ; uelo (« voiler ») / deuelo (« dévoiler ») ; disco (« apprendre ») / dedisco (« oublier ce qu’on a appris ») mais aussi des lacunes, puisque nous n’avons pas, en parallèle avec disco / dedisco, une paire scio / * descio, dans le sens de « oublier ce que l’on sait ».

3.4 D'autres lignes de recherche complémentaires

Pour conclure, il faut rappeler que la détection et l’étude systématique des lacunes doivent être accompagnées, ou suivies, d’une analyse de leurs causes et de la façon dont les usagers de la langue réussissent à minimiser cet obstacle pour la communication. En ce qui concerne les causes, dans les domaines lexicaux les plus proches de la morphologie ce sont les contraintes sémantiques, ou des phénomènes de supplétisme liés normalement à des raisons d’ordre diachronique, qui s’imposent ; dans les domaines les plus proches de la réalité dénotée, les conditionnements socioculturels semblent avoir un rôle essentiel69). Quant aux procédées des usagers pour suppléer les carences communicatives provoquées par les lacunes, il faut tenir compte des postulats de la psycho-linguistique70).

4. Conclusion

Nous n’avons pas essayé de développer un panorama exhaustif de la théorie des lacunes lexicales et de toutes les possibilités de recherche qu’elle ouvre, mais nous nous sommes contenté, plus modestement, d’offrir des exemples d’une méthode d’analyse linguistique dont les latinistes, jusqu’à présent, ne semblent pas avoir tiré tout le parti désirable.

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1) J. TRIER (1931 : 2).
2) A. MEILLET (1925 : 99).
3) H. GECKELER (1974 : 32
4) En ce qui concerne le lexique, nous offrirons quelques exemples dans les pages qui suivent.
5) La donation en latin peut être envisagée, en revanche, du point de vue du donataire avec donare : miles (a duce) corona donatur. Mais miles (a duce) corona donatur n’est pas la contrepartie diathétique de dux militi coronam donat -qui est plutôt corona militi (a duce) donatur-, mais de dux militem corona donat ; cf. A. MARTÍN RODRÍGUEZ (1995) et (1996).
6) H. GECKELER (2000 : 66-67).
7) H. GECKELER (1974 : 31) et (2000 : 66).
8) R. ZIMMER (1977 : 2).
9) W. MARXGUT (1991 : 307).
10) J. MAROUZEAU (1963 : 198-212).
11) R. PONCELET (1957 : 137-236).
12) Cf. surtout H. GECKELER (1974), (1985) et (2000).
13) H. GECKELER (1974 : 34-36) et (2000 : 68-69). Cf. aussi O. DUCHÁCEK (1968).
14) Il est vrai qu’il existe familiaridad, mais ce mot désigne les rapports à l’autre comme membre de la famille, plutôt que les rapports d’affection et de tendresse réciproques entre les membres d’une même famille.
15) Les lacunes interlinguales peuvent affecter parfois même un mécanisme complet de création de mots, possible dans une langue donnée, mais inusuel dans une autre ; L. LIPKA (1968), par exemple, a remarqué l’absence en français d’un type de composés équivalant à all. kugelsicher ou wasserdicht.
16) Dans le sens de montrer ce qu’une langue doit nécessairement exprimer mais dont le besoin de formalisation n’est pas ressenti par d’autres, d’après la formulation célèbre de R. JAKOBSON, remarque pour laquelle je remercie Ch. TOURATIER.
17) R. ZIMMER (1977 : 1). Pour une vision moins restrictive, cf. B. PEETERS (1985).
18) Cf. par exemple E. COSERIU (1986 : 308).
19) H. GECKELER (1974: 36), (1985: 248-249) et (2000: 69-70).
20) H. GECKELER (2000 : 69). Cf. R. ZIMMER (1977 : 3).
21) H. GECKELER (1974 : 37), (1985 : 249-250) et (2000 : 70-72).
22) Neque ego insanio neque pugnas neque ego litis coepio (Plaut., Men. 960).
23) Pour ce qui concerne le flottement des verbes déponents au cours de la latinité il est essentiel de consulter l’étude classique de P. FLOBERT (1975).
24) H. GECKELER (2000 : 71).
25) A. ERNOUT (1974 : 75) ; P. MONTEIL (1970 : 213), qui ajoute : « En latin classique, échappent à ce type nobil-issimus, util-issimus, qui ont subi l’influence du type le plus courant ». On trouve aussi le suffixe dans maximus, pessimus et proxumus.
26) P. MONTEIL (1970 : 211). Chez les auteurs archaïques, l’analogie rend compte de formes telles que arduius, strenuius, egregissima…, « formes qui devaient paraître barbares à une oreille délicate », selon A. ERNOUT (1974 : 78).
27) H. GECKELER (1985 : 250) et (2000 : 72). L’espagnol, à cet égard, semble plus souple. Il est vrai qu’on ne dit pas normalement médica ou notaria, et que pas mal de femmes avocats préfèrent ne pas s’annoncer comme abogada, terme que les gens qui ne sont pas du métier emploient, en revanche, sans problème ; mais il est normal de dire jueza, presidenta, catedrática, jefa… En français, en tout cas, le féminin « doctoresse » est ancien et le féminin « professeure » se développe aujourd’hui de plus en plus. Nous remercions les réviseurs de la revue pour cette remarque.
28) Voici l’opinion de H. GECKELER : « … no existen lagunas en el hablaLas lagunas, si existen, existen en lo paradigmático » (2000 : 69). Les lacunes, donc, n’existent pas sur le plan de la parole, mais sur celui de la langue.
29) Cf. A. MARTÍN RODRÍGUEZ (2001) et la bibliographie qu’on y cite.
30) B. AXELSON (1948).
31) Vir, de son côté, est un terme générique à valeur double, puisqu’il oppose l’être humain masculin à la femme (uir / mulier), mais aussi l’être humain masculin adulte aux enfants (uir / puer). Dans ce sens polarisé, il recouvre le contenu sémantique de iuuenis / adulescens et de senex.
32) H. GECKELER (1974 : 37-39), (1985 : 250-251) et (2000 : 72-79).
33) H. GECKELER (2000 : 72-73). Pour les raisons socio-culturelles qui pourraient être à la base de cette lacune, cf. R. DE DARDEL (1977 : 66).
34) Pour ce cas de supplétisme, cf. J. HELLEGOUARC’H (1998 : 376).
35) F. RAINER (2000) offre un cadre exhaustif des principes et des restrictions qui déterminent la génération des formes lexicales dérivées, aussi bien sur le plan phonologique, morphologique, sémantique ou pragmatique
36) Selon la conjecture de A. ERNOUT et A. MEILLET (1985 : s. u. tolutim) : « Peut-être apparenté à tollo, le sens premier étant ‘en levant le pied’.»
37) H. GECKELER (2000 : 73-74).
38) Cf., par exemple, E. COSERIU (1981 : 138-140).
39) Pour les particularités des mots en -tudo on peut consulter H. QUELLET (1991) ou M. T. SBLENDORIO CUGUSI (1991).
40) J.-P. BRACHET (2003 : 266-267), par exemple, analyse la dérivation des adjectifs en -ax, -ix, -ox et -plex, en ce qui concerne la création d’adverbes en -iter et abstraits en -tas. Des 21 adjectifs considérés, seuls dicax, capax, rapax et uiuax n’attestent pas des adverbes en -iter, et seul ferax n’a pas généré un abstrait en -tas. On retrouve parfois, en effet, une espèce de solidarité dérivative commune à quelques classes morphologiques d’adjectifs : les adjectifs de deuxième classe qui ont conservé leur flexion consonantique originelle et qui ont donc échappé à l’intégration dans le groupe des thèmes en i, fort curieusement, n’ont pas développé non plus des adverbes en -iter. Cf. J.-P. BRACHET (2003 : 262-263).
41) H. GECKELER (1974 : 41).
42) La proximité significative des deux suffixes semble évidente dans ce texte cicéronien : Sed clamare non desinitis retinendum hoc esse, deus ut beatus inmortalisque sit. quid autem obstat quo minus sit beatus si non sit bipes, aut ista siue beatitas siue beatitudo dicendast (utrumque omnino durum, sed usu mollienda nobis uerba sunt)… (Cic., nat. deor. 1, 95). Placé dans la nécessité d’employer un substantif abstrait correspondant à beatus, inusité, à ce qu’il paraît, dans le latin de son temps, Cicéron hésite entre beatitas et beatitudo ; les deux mots lui semblent durs, mais on dirait qu’il les considère comme des synonymes virtuels. Beatitas semble, en tout cas, une création cicéronienne, employée après par Apulée, Macrobe, Martianus Capella et Venantius Fortunatus ; beatitudo, plus fréquent, est usité aussi surtout par les écrivains chrétiens.
43) Il est possible aussi d’analyser des cas où des lacunes se produisent, parfois même dans toute une série, sur l’axe de la diachronie, alors que dans des états de langue antérieurs la régularité était la norme. C’est le cas, par exemple, des adjectifs dérivés des adverbes de temps heri, hodie et cras (hesternus, hodiernus, crastinus), dont la série a disparu pratiquement en français ou en espagnol, sans avoir donné lieu d’ailleurs à d’autres formes supplétives (A. MARTÍN RODRÍGUEZ 2011 : 86-89
44) Cf. par exemple, E. COSERIU (1981 : 137).
45) Cf. surtout B. GARCÍA-HERNÁNDEZ (1980).
46) Cf. A. MARTÍN RODRÍGUEZ (1996 a) et (1999: 260-286).
47) Nous admettons la distinction que propose B. GARCÍA-HERNÁNDEZ (1980 : 106-109) entre itération (répétition simple d’une action : iterum facere) et ré-itération (répétition multiple, insistente et immédiate : crebro, iterum atque iterum facere).
48) P. FLOBERT (1975 : 64). Le contenu ré-itératif de pollicitor est très clair chez Térence : ego te compluris… mensis tuli / pollicitantem et nil ferentem… (Ter., Phorm. 520-521).
49) En latin archäique et classique (des origines à Tite-Live) despondeo s’emploie surtout pour l’engagement solennel préalable au mariage (59 occurrences, sur un total de 81 : 72’8%). Dans les contextes juridiques, il semble que despondeo et sa base lexicale spondeo puissent être employés respectivement par les deux partenaires du contrat verbal (ME : … Despondes filiam ? … / EV : … Spondeo…, Plaut., Aul. 255-256). Selon Donat (Ad Ter. Andr. 102 et Ad. 735), spondet le père de la fiancée, et c’est le fiancé (ou son tuteur) qui despondet, mais les textes ne semblent pas toujours confirmer cette précision du grammairien. Despondeo se matérialise aussi parfois avec un sens désinent (« renoncer à, perdre », notamment, dans le corpus sur lequel nous avons travaillé, avec animos : 11 occurrences), sens que dans la langue juridique devient « renoncer contractuellement à » ; cf. A. MARTÍN RODRÍGUEZ (1999 : 275-278).
50) Deuoueo a concrétisé encore plus la limitation classématique propre à sa base lexicale : si uoueo est « promettre aux dieux », deuoueo est normalement « vouer aux dieux infernaux », spécialisation dans laquelle le rôle de la valeur directionnelle du préverbe de- a été peut-être important. La valeur de langue de deuoueo est très bien expliquée par A. ERNOUT et A. MEILLET : « Vouer entièrement aux dieux (souvent avec un sens péjoratif, vouer aux dieux infernaux…) » (1985 : 753 s. u. uoueo).
51) A. MARTÍN RODRÍGUEZ (1999 : 175-202).
52) Au moins, pour la conscience linguistique des grammairiens anciens : mando quasi in manum do… (Eutych., gramm. V 473,18) ; credo… a certum do… ut quidam putant (Id., gramm. V 444,1). Pour l’étymologie et les correspondances indo-européennes de credo, cf. A. MARTÍN RODRÍGUEZ (1999 : 193-194) ; pour le cas de mando, cf. ibid. p. 177.
53) Pour la valeur intensifiante de com- et per-, cf. B. GARCÍA-HERNÁNDEZ (1980 : 143-144 et 181-182). La valeur classématique intensifiante de com- se développe à partir de la notion de « concentration » et celle de per- à partir de la notion de « progression ».
54) Il est vrai que les possibilités théoriques de génération de *com-permitto (cf. com- promitto) semblent être supérieures à celles de *com-committo, où la répétition immédiate du même préverbe semble au premier abord interdite par une espèce de blocage. Mais rien n’aurait empêché le recours à un autre préverbe à valeur intensive (*per-committo). D’autre part, le redoublement de *com- n’est pas exclu tout à fait en latin, comme le prouvent, par exemple, les formations tardives concogito et concolligo ; cf. aussi concomitor, dont la base lexicale comitor est un dénominatif de comes, bâti lui-même sur le préfixe sociatif *com-.
55) A. MARTÍN RODRÍGUEZ (2000).
56) Soluo, selon l’étymologie la plus répandue, serait un modifié à préverbe séparatif (*so-luo), dont le premier élément serait une variante de se(d)-, lui même très peu productif : A. WALDE et J. B. HOFMANN (1982 II : 557) ; A. WALDE et J. POKORNY (1930 II : 407) ; M. LEUMANN (1977 : 559) ; A. ERNOUT et A. MEILLET (1985 : 634)…
57) Pour d’autres cas de possibles lacunes dans le champ sémantique de donner : A. MARTÍN RODRÍGUEZ (s. p.
58) A. LEHRER (1970) ; H. GECKELER (2000 : 79).
59) Nous analysons cette lacune avec plus de détail dans A. MARTÍN RODRÍGUEZ (2008). Il y en a, naturellement, d’autres. Voici, par exemple, l’inexistence d’un terme réciproque spécifique pour amita ou matertera (il faut employer des périphrases : fratris filia, sororis filia), et l’existence encombrante d’un seul terme pour exprimer les deux concepts réciproques gloset ianitrices ; pour le cas de ces deux désignations de la belle-soeur, cf. A. MARTÍN RODRÍGUEZ (2008 : 79-81).
60) Chez certains écrivains de la fin du IIe siècle ap. J.-C. paelex semble être usité déjà comme un synonyme de concubina, et le mot finit par signifier tout simplement « prostituée » ; cf. M. T. QUINTILLÀ ZANUY (2004).
61) Cf. les explications de Paulus-Festus : Antiqui proprie eam paelicem nominabant quae uxorem habenti nubebat (248, 1) et d’Aulu-Gelle:‘Paelicem’ autem appellatam probrosamque habitam, quae iuncta consuetaque esset cum eo in cuius manu mancipioque alia matrimonii causa foret… (IV 3,3).
62) C’est pour cela que, quand concubina est précisé par un génitif, celui-ci désigne l’homme avec lequel elle co-habite (eri concubinast haec quidem !, Plaut., Mil. 362). En revanche, le génitif avec paelex désigne l’épouse de celui-ci (paelex ego facta sororis, Ov., met. 6, 537).
63) Dans A. MARTÍN RODRÍGUEZ (2008), nous avons considéré tous les emplois de paelex jusqu’au IIe siècle ap. J.-C. (132 occurrences), et les données de la table sont, à cet égard, tout à fait extrapolables.
64) Dans le corpus que nous avons analysé, il y en a 29 occurrences, et le mot n’est employé que pour les mâles, à une exception près, à propos de courtisanes : Effuge riualem ! uinces, dum sola tenebis (Ov., ars 3, 563) ; cf. A. MARTÍN RODRÍGUEZ (2008 : 76 n. 26 et 81 n. 34).
65) Pour le latin, cf. surtout C. MOUSSY (1996) et (1998).
66) Cf. des exemples latins dans C. MOUSSY (1998 : 110-111). Il se peut même que la base lexicale existe, mais que les deux termes ne soient pas alors des antonymes : indifférent, en effet, n’est pas l’antonyme de différent, de même que inoffensif n’est pas l’antonyme de offensif ; cf. C. MOUSSY (1998 : 111), qui ajoute : « On constate ainsi que l’opposition d’ordre morphologique peut ne pas s’accompagner d’une opposition sémantique. »
67) Il y a, quand même, des exemples de lacunes très nets. Dans le sens de « reconnaissance », gratia, par exemple, n’a eu longtemps pour antonyme que le syntagme ingratus animus, qui désignait l’ingratitude (MOUSSY 1996 : 475). En revanche, lorsque ce même substantif signifie « faveur, bienveillance », son antonyme est inuidia (« la malveillance ») ; cf. C. MOUSSY (1998 : 112).
68) Concurrencé, avec cette valeur, par re- ; cf. C. MOUSSY (1996 : 483).
69) Cf., par exemple, R. POSNER (1981) et J. J. SABRSULA (1981).
70) A. LEHRER (1970 : 261).