Les présents déverbatifs en -ā- du latin

M. de Vaan



VI. Spéculations sur la préhistoire

J’ajoute enfin quelques réflexions plus spéculatives, qui ne sont pas encore très élaborées. Évidemment, on aimerait savoir quelle est l’origine du suffixe thématique *-āye- des langues italiques. En gros, on constate deux approches différentes dans la littérature.

a. L’explication la plus ancienne est que les déverbatifs en *-āye- sont, eux aussi, un sous-type des dérivés dénominatifs avec le suffixe i.-e. *-eh2-ye-, qui, en premier lieu, servait à former des présents sur des noms thématiques dans la proto-langue. En latin, c’est le type novāre sur novus, qu’on connaît également dans d’autres branches de l’indo-européen. Qu’un tel suffixe prenne une valeur déverbative n’a rien de surprenant : on peut rapprocher le suffixe *-a/ilōyan- du germanique. Initialement, il était dénominatif (vieux-haut-allemand mundalon « bavarder », stammalon « balbutier »), mais par la suite il est devenu également déverbatif (vha. grubilon « ruminer » de graban « creuser », betalon « mendier » de beton « demander »). Néanmoins, pour le suffixe *-āye- du latin, une origine nominale n’est pas évidente : le sens atélique et répétitif ne résulte pas logiquement d’un dénominatif.

b. Une autre solution serait de relier les déverbatifs en *-āye- avec l’imparfait en ā de eram, erat et le morphème régulier -bā-, qui doit être de date proto-italique. Le sens imperfectif de l’un comme de l’autre invite à faire ce rapprochement. Moins évident, mais pourtant possible, est d’y ajouter le subjonctif italique en -ā- du type fuat, duam, fiat, advenat, attulatainsi que des 2e, 3e, 4e conjugaisons. Le passage d’un morphème aspectuel imperfectif au marquage de la modalité est assez fréquent dans les langues du monde (Boogaart/Trnavac 2011). Malheureusement, l’origine même du ā long de l’imparfait et du subjonctif est toujours sans solution généralement acceptée. Je voudrais signaler ici que l’on a négligé la possibilité que ces trois morphèmes du latin (de l’imparfait, du subjonctif, et des présents déverbatifs atéliques) puissent avoir une source unique. La théorie la plus récente - qui, à mon avis, est très proche de l’hypothèse que je viens d’esquisser - est la proposition de Kortlandt (2010). Observant qu’un ā se trouve parfois comme suffixe, ou comme fin de racine, dans des verbes qu’il appelle de « mouvement orienté », Kortlandt reconstruit un injonctif i.-e. avec un suffixe *-eh2, qui aurait eu ce sens. Les exemples qu’il donne sont : sk. yā- « aller », gā-« marcher », drā- « courir », trā- « sauver », grec βᾱ- « aller », δρᾱ- « courir », πτᾱ- « voler », le prétérit en ā du slave (comme bĭra « il recueillit »), en o du lituanien (le plus souvent intransitif), et il inclut les subjonctifs isolés du latin comme advenat et attulat.

La forme et le sens expliqueraient donc parfaitement les déverbatifs en -āre du latin. L’imparfait et le subjonctif auraient conservé le suffixe tel quel, tandis que, dans la flexion du présent, le suffixe thématique *-ye/o- aurait été ajouté pour arriver au sens de l’action dans sa durée.

Le résumé graphique de cette solution serait ainsi :



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