Les présents déverbatifs en -ā- du latin

M. de Vaan



III. Les autres présents déverbatifs en -āre

En nous inspirant librement de la théorie « unitaire » de l’École française depuis Meillet, nous avons montré que, pour le suffixe *-āye-, un sens originel de mouvement atélique donne une assez bonne explication du sens répétitif des itératifs en -sāre et -tāre, et du sens factitif des présents liés aux statifs de la deuxième conjugaison. Restent les présents plus nombreux, mais de sens moins unitaire, qui ont formé le noyau de la théorie unitaire. Ce groupe contient au moins 44 verbes plus ou moins assurés (sans compter les variantes de composition) et encore 23 autres thèmes qui pourraient également y appartenir. Il est évident que je ne peux pas les aborder ici exhaustivement. Dans l’appendice, j’énumère tous les verbes de cette catégorie avec une analyse très courte de leur sens et de leur étymologie.

Dans le présent chapitre, je ne présente que quelques-uns de ces verbes en guise d’illustration du principe de travail adopté. Tout d’abord, je donne les critères que j’ai choisis pour incorporer un thème latin à cette catégorie. Ils ne sont pas cumulatifs; ces critères sont rangés du plus probable au moins convainquant :

1. Le présent a un sens atélique (chez Plaute).

2. Le présent se trouve à côté d’autres thèmes de présent de la même racine, en latin ou dans les langues sabelliques.

3. Le parfait et/ou le participe sont du type irrégulier, et/ou il y a d’autres dérivés verbaux qui présentent un thème d’une autre conjugaison.

4. Le présent ne peut s’expliquer que difficilement comme dénominatif.

5. Il y a des indices en dehors des langues italiques que la racine était de caractère verbal plutôt que nominal.

On pourrait soupçonner que la valence du verbe de base était primordiale pour provoquer l’ajout du suffixe *-āye- atélique. Aussi considère-t-on souvent l’état préfixé du présent comme une condition nécessaire pour les présents ainsi nommés imperfectifs. Pour montrer, entre autres, que ni la valence de la base, ni la présence d’un préfixe ne jouent un rôle identifiable, je subdivise les données selon ces critères. Je ne commenterai que quelques exemples de chaque type.

III.1. Verbes simples à base intransitive

Pour crepāre « craquer », on avait reconstruit un thème avec laryngale finale à cause du ā du latin et du i du sanscrit akrapiṣṭa. Étant donné que cette dernière forme peut tout aussi bien être une forme récente de l’aoriste sigmatique en -iṣ-, seul crepāre attesterait alors la laryngale finale de la racine. Puisque le procès de craquer implique souvent un son répétitif, crepāre peut avoir le suffixe *-āye- atélique. Le même thème verbal, sans le suffixe *-āye-, apparaît dans crepundia, « crécelle d’enfant », et dans le parfait crepuī.

Là où lābī « glisser » a un ā, le présent atélique labāre « chanceler » et son factitif labefacere « faire tomber » ont un ă dans lab-. On trouve donc les deux variantes de vocalisme, lăb- et lāb-, dans les dérivés verbaux.

Seul parmi les thèmes déverbatifs cités ici, cubāre « être couché » n’indique pas de mouvement ou de son : c’est un statif. On avait posé une proto-forme *kuba-ē- avec le suffixe statif *-ē-, mais la forme /kubāt/ du sabellique et du falisque ne peut pas refléter *kuba-ē-. On doit donc poser un stade *kub-ā- pour le latin aussi, et on pourrait imaginer que le suffixe ait été emprunté à l’antonyme stāre < *staje-. En tout cas, la reconstruction i.-e. *ḱeubh2-, dont la laryngale finale ne repose que sur le thème cubāre du latin, devrait être abandonnée.

Parmi les autres thèmes de cette catégorie, on trouve calāre, meāre, micāre, sonāre, tonāre, volāre, qui ont tous un sens de mouvement ou de son répétitif ou continu.

III.2. Des composés à base intransitive

Pour acclīnāre, dēclīnāre, inclīnāre et reclīnāre, on doit partir d’un thème *klin- « s’appuyer, fléchir » en proto-italique. Comme la racine i.-e. *ḱli- n’avait pas de laryngale finale, les manuels modernes ont du mal à expliquer que ce verbe appartienne à la classe de pellere – appellāre, etc. Il n’y a pas d’indice que les thèmes en -clīnāre soient dénominatifs. Leur sens est souvent télique, mais on peut le comprendre de la manière suivante. Si l’on pose un thème de sens plus ou moins statif *klin- « s’appuyer », la dérivation italique ou latine *klein-āye- de mouvement atélique pourrait former un verbe transitif et factitif, comme dans le type sēdāre.

III.3. Verbes simples à base transitive

L’action d’arāre « labourer » est typiquement atélique. La reconstruction i.-e. *h2erh3-i̯e/o- est probable, mais il n’est pas assuré qu’elle aboutirait à *araje/o- par vocalisation de la laryngale. En celtique en tout cas, la laryngale ne se vocalise pas, et l’on a *arjo- « labourer » (moyen-irlandais airim, gallois arddu). L’italique pourrait donc plutôt avoir formé *ar-āye- secondairement.

Lat. lavāre se réfère à un verbe signifiant « laver » duratif, tandis que lavere est télique. Pour expliquer le premier, on a reconstruit un statif *lawa-ē- (Schrijver 1991 ; mais le verbe n’est pas statif) ou un causatif *lowoje- (Rix 1999). Cette dernière hypothèse implique que les thèmes simple et causatif aient existé côte-à-côte pendant quelques millénaires depuis le proto-indo-européen. Pour cette raison, je préfère expliquer lavāre comme une dérivation beaucoup plus récente, avec le suffixe productif de présent atélique.

Le sens de lat. parāre « préparer, s’efforcer, fournir » indique déjà sa relation avec parere, pariō « produire » : *par-āye- pourrait avoir été formé pour fournir au thème *par- un pendant atélique. Les préverbés imperāre et properāre, sur *-parāre, sont également à noter, avec la réduction de la voyelle en deuxième syllabe : on peut les dériver directement de préverbés tels qu’*im-parere et *pro-parere, tandis qu’apparāre et comparāre, avec leur a intact en deuxième syllabe, dérivent de parāre.

III.4. Composés à base transitive

L’adjectif ēlegāns « prudent » rappelle directement ēligere « choisir », par le biais d’un thème intermédiaire *ē-legāre « sélectionner, être sélectif » (plusieurs fois).

Lat. appellāre, compellāre, interpellāre sur pellere « frapper, pousser » représentent de vieux exemples de ce type de dérivation. Les préverbés en -pellāre ont un sens répétitif et atélique. Le sens de « parler à » des composés en -pellāre laisse envisager qu’ils continuent le sens originel « approcher » de la racine i.-e. *pelh2-, et que pellere a pris après coup le sens de « frapper contre ».

Lat. assentārī « consentir, confirmer » est dérivé de sentīre. Le sens atélique s’observe sans exception dans les sept occurrences d’assentārī chez Plaute, où il signifie « flatter, être d’accord avec tout ». En effet, dès 1897, Meillet avait vu la différence avec assentīre, qui est plus définitif :

  • Plautus, Amphitruo 702 : Etiam tu quoque adsentaris huic ? \\« Et toi aussi, tu vas l’appuyer ? »

s’oppose à :

  • Plautus, Amphitruo 824 : Mihi quoque adsunt testes, qui illud quod ego dicam adsentiant.
    « Moi aussi j’ai des témoins qui peuvent confirmer ce que je dis ».

Les verbes lat. dēstināre, obstināre, praestināre contiennent tous un thème *-ste/anāre « poser, placer » dérivé du proto-italique *stVn-e/o-, statif « être debout » ou verbe de mouvement « s’installer ». Cela rappelle le rapport sémantique entre sedēre et son factitif sēdāre.

III.5. Étymologie ou actionalité incertaines

Une fois acceptée la possible origine déverbative d’un présent en ā qui n’a pas de modèle nominal, on peut ajouter à cette classe d’autres verbes dont l’étymologie est considérée comme incertaine, ou qui ne se trouvent pas employés dans des contextes qui nous informent sur leur actionalité. Dans certains cas, notre théorie peut nous aider à déterminer l’étymologie la plus probable du thème. Voici quelques exemples.

Le verbe rogāre « demander » pourrait continuer un thème *rog-āye- dérivé de la racine de regere. On explique souvent rogāre comme dénominatif d’un nom *rogo- ou *rogā- « direction » (comme dans ergō de *ē-rogō-). Mais sans formations intermédiaires, une telle dérivation me paraît un peu osée.

Le thème du verbe īnstīgāre « inciter » a des usages atéliques et aussi factitifs. On pourrait donc analyser ce présent comme déverbatif d’une racine *steig- « être effilé ». Des mots apparentés sont attestés en sanskrit : sk. ā-stig- « blesser », sk. tejate « aiguiser », en grec : gr. στίζω « piquer » et en germanique : germ. *stikan- « piquer ». Le dérivé *steig-āye- du latin serait alors du type sēdāre, à la fois dynamique et transitivisant.

Le thème d’amptruāre « exécuter un mouvement » est assez rare, mais pourrait bien s’expliquer comme déverbatif d’un thème *drew- du proto-italique, qui appartiendrait à i.-e-. *dreu- « courir » (cf. sk. drávati).

III.6. Des composés à premier membre nominal

Une origine déverbative de rapere était déjà pressentie pour ūsurpāre « exécuter, s’emparer de », évidemment atélique, par Vendryes 1910-1911 : 300.

Les thèmes composés en -igāre et -īgāre, tels iūrigāre/iūrgāre « se quereller », lītigāre, nāvigāre « naviguer », pūrigāre/pūrgāre « nettoyer » avec i, et castīgāre, fatīgāre, vestīgāre et investīgāre avec ī, sont à présent communément considérés comme dénominatifs. À leur base, on soupçonne des composés à deuxième élément nominal *-ag- ou *-ago- « qui mène ». Quoiqu’il n’y ait pas de moyen certain d’exclure cette possibilité, le lecteur comprendra sans doute, à ce point de mon exposé, qu’on devrait envisager que les thèmes en -igāre et -īgāre soient plutôt des déverbatifs. En effet, ils se réfèrent à des actions atéliques, telles que « se quereller » ou « examiner », et l’on pourrait donc reconstruire un deuxième élément *-agāre dérivé de agere(dans ce sens déjà : Flobert 1978 : 88–89).

Flobert (1978 : 86–87) inclut, parmi les présents composés qu’il explique comme déverbatifs ceux en -ficāre tels aedificāre « bâtir », sacrificāre « faire un sacrifice, sacrifier », significāre « faire des signes, signifier ». Quoique ces verbes soient souvent vus comme des présents dénominatifs, les arguments de Flobert pour les traiter comme de « véritables verbes composés » en *-facāre étayent mon hypothèse.

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