Les présents déverbatifs en -ā- du latin

M. de Vaan



II. Les factitifs dérivés de verbes statifs de la 2e conjugaison

On a depuis longtemps observé que quelques présents statifs en -ēre tels sedēre, placēre, liquēre ont des pendants factitifs en -āre, tels sēdāre, plācāre, dēlicāre. Généralement, on les a considérés comme un sous-type des factitifs dénominatifs du genre de novāre sur novus. Les réflexions ci-dessus laissent envisager une autre possibilité.

Nous avons émis l’hypothèse que le suffixe *-āye- ait pu changer l’actionalité en direction atélique, comme par exemple dans les présents en -sāre issus de *-(e)s-āye- que l’on vient d’analyser. Or, un changement syntaxico-sémantique qui affecte parfois des verbes intransitifs, quand on les pourvoit d’un suffixe d’itérativité ou d’atélicité, est d’en changer la construction (valence) et de les rendre transitifs ou causatifs (Kulikov 1999). Par exemple, un verbe signifiant « être assis » peut par ce processus devenir un verbe signifiant « asseoir ». Il se peut donc que les factitifs du type sēdāre n’aient pas d’origine dénominative, mais appartiennent à la classe déverbative. En effet, quatre ou cinq des six membres de cette classe sont des verbes de mouvement, pour lesquels ce type de transformation est fréquent dans les langues du monde :

Creāre « faire croître » : sens factitif, usage atélique. À côte de crēscere < proto-italique *krē- ‘croître’, creāre peut continuer *krē-āye-.

Dēlicāre « découvrir » < *wlikw-āye- « rendre liquide » = « faire couler » : factitif, atélique. Sur liquēre «être clair» à partir de «être liquide» < *wlikw-ē- et līquī «se liquéfier» < *wleikw-.

Prōmulgāre « divulguer » (à partir de « faire traire »?) de mulgēre « traire » < *h2m(o)lǵ- ? Cf. mulctra / -um «seau à traire».

Plācāre «apaiser» (télique) à partir de : *« égaliser, aplanir » (atélique) de placēre « plaire » à partir de : *«être égal» ? Formellement, l’alternance vocalique pourrait s’expliquer par i.-e. *pleh2k- vs. *plh2k-.

Irrigāre «irriguer» : sens factitif, mouvement. De *rig-āye- sur rigēre «être raide» ou de *reg-āye- sur regere «conduire».

Sēdāre « calmer » (factitif, atélique), cōnsēdāre « arrêter » sur sedēre « être assis ». Dérivé du thème sēd- dans le parfait résultatif sēdī « je suis assis ». Donc sēd-ā- « asseoir » passe ensuite à « faire asseoir, calmer ».

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