Les présents déverbatifs en -ā- du latin

M. de Vaan



Introduction

J’ai publié en 2008 un dictionnaire étymologique du latin, dans la série des dictionnaires étymologiques des langues indo-européennes, aux éditions Brill. Étant pour ma part indo-européaniste de formation, plutôt que latiniste, j’étais parfaitement conscient qu’il n’apporterait pas le dernier mot en matière d’étymologie latine – si tant est que cela soit jamais possible. On n’y trouvera donc ni une histoire des mots, comme chez Ernout et Meillet, ni non plus l’étymologie des mots empruntés à des langues connues, comme le grec ancien ou les langues sémitiques.

Il faut par ailleurs tenir compte du fait que le temps qui m’était imparti pour la réalisation de ce dictionnaire était limité. Cela a engendré quelques omissions et – ce qui est plus gênant pour un linguiste comme moi – ne m’a pas laissé l’occasion d’entreprendre les recherches qui auraient permis d’améliorer le contenu des entrées.

Je me tourne donc ici vers une question de grammaire comparée du latin que j’avais aperçue pendant le travail lexicographique, mais que je ne pouvais pas alors examiner à fond.

C’est l’un des vieux problèmes de la morphologie historique du latin que l’origine des différents suffixes ā, ē, ī, *e/o et *i̯e/o des conjugaisons du présent. Il reste encore beaucoup d’inconnues en ce qui concerne la réorganisation du système verbal indo-européen dans les trois millénaires (ou plus) qui se sont écoulés entre le proto-indo-européen et le système verbal du latin classique. Toutefois, cette question a été étudiée par un assez grand nombre de savants dans les dernières décennies, surtout après l’acceptation quasi unanime de la théorie des laryngales. Il faut évoquer ici, pour l’influence qu’il a exercée, l’article publié en 1965 par Calvert Watkins. D’autres chercheurs ont rapidement pris la relève. En ce qui me concerne, je me concentrerai sur les présents en ā, c’est-à-dire sur la première conjugaison, et les origines de cette voyelle ā. Après la thèse de Dieter Steinbauer sur les verbes de la première conjugaison chez Plaute, on peut mentionner quelques auteurs qui ont créé la communis opinio actuelle. Helmut Rix, qui a consacré dans les années 1990 deux articles aux présents latins venus de racines seṭ de l’indo-européen, comme domāre et arāre, a exercé une grande influence. Dans le Lexikon der indogermanischen Verben, beaucoup de solutions proposées par Rix ont été adoptées. Gerhard Meiser, professeur à Halle, a contribué à cette reconnaissance dans Historische Laut- und Formenlehre der lateinischen Sprache en 1998, ainsi qu’avec son étude Veni Vidi Vici de 2003 sur le parfait latin. Peter Schrijver, l’un de mes professeurs à Leyde, a contribué à ces recherches par son étude de 1991 sur les aboutissements des laryngales indo-européennes en latin. L’ensemble de ces travaux a fourni aux spécialistes de l’étymologie latine de nouvelles solutions pour éclairer l’origine du suffixe ā, notamment dans les présents d’origine déverbative.

À présent, si l’on compare les manuels historiques de Gerhard Meiser (1998), le LIV, le manuel de Michael Weiss (2009) et d’autres travaux récents, on peut discerner au moins cinq catégories de présents en ā déverbatifs :

(a) Des verbes de type intensif/causatif, dérivés de racines en *-h2 : domāre < *domHaje- < *domh2-eie-, tonāre <*tonh2eie-, sonāre < *suonh2eie-, lavāre < *louh3eie- (h2?). L’ā long serait le produit d’une contraction de *aje en ā après la perte du yod intervocalique.

(b) Des présents à suffixe -je/jo- dérivés de racines seṭ : arāre < *araje- < *h2erh3-i̯e/o-, calāre < *kalaje- < *klh1-i̯e/o-. La laryngale se serait vocalisée en a entre la consonne finale de la racine et le yod du thème. Par la suite, aje aurait donné ā.

© Des composés dérivés de présents en nasale de l’indo-européen, comme appellāre < *-pel-ne-h2- à côté de pellere < *pelnh2-e-. Le composé continuerait le degré plein du présent à nasale indo-européen, donnant ā long en combinaison avec la laryngale *h2, tandis que le verbe simple serait issu du vocalisme zéro *nh2 prévocalique du pluriel. Du même type seraient -clināre, -spernārī, -sternāre, -stināre, et peut-être perfinās.

(d) Des verbes préfixés que l’on considère généralement comme des dénominatifs dérivés de composés nominaux, par exemple ēducāre d’un nom hypothétique *ē-duk-, occupāre de *ob-kap-. Le suffixe verbal serait le même que celui des verbes dénominatifs productifs, comme novāre à partir de novus et cūrāre de cūra.

(e) Les fréquentatifs en -tāre et -itāre. Ce type est lui aussi couramment perçu comme dénominatif, plus exactement tiré du participe parfait en -tus.

Chacun de ces types a des aspects problématiques. Dans quelques cas, les objections contre les solutions de (a) à (e) les rendent improbables dans leur ensemble ; dans d’autres cas, il faut au moins admettre que la solution des manuels n’est pas la seule possible. Dans l’immédiat, j’aborderai l’aspect sémantique ; je limiterai donc les objections formelles.

Pour le type (a), il est extrêmement difficile de recenser des cas fiables où un verbe latin en -āre ne peut continuer qu’un thème indo-européen suffixé en *-ei̯e- après une racine qui se termine par *h2.
Le type (b) exige que la loi phonétique de la vocalisation de la laryngale entre consonne et yod soit en vigueur, ce qui n’est pas le cas. Au contraire, on constate la circularité de l’argument, entre cette loi et la solution (b), par exemple pour arāre.

Tous les verbes supposés du type © n’ont pas eu *-h2 final, et, de surcroît, la généralisation de *-nā- (morphème du singulier) exclusivement dans les composés reste mal expliquée.
La solution proposée pour le type (d) exige qu’un grand nombre de composés sur des noms-racines aient disparu, tout en laissant une trace dans les verbes du type occupāre. La solution dénominative n’explique pas davantage pourquoi il y a des présents dont les dérivés préfixés sont toujours de la troisième conjugaison (comme baetere, bibere, cadere, etc.), tandis que d’autres présents connaissent les deux types (comme specere, avec conspicere mais aussi conspicārī). En somme, cette théorie implique que les verbes simples comme, par exemple, cubāre et iuvāre soient décompositionnels d’après les composés accubāre et adiuvāre, mais rien ne nous garantit qu’il en soit ainsi.

Quant au type (e), enfin, la solution dénominative ne se heurte pas à des obstacles formels, mais à la sémantique : quel a été le chemin de l’évolution sémantique qui permette de passer du dénominatif à l’itératif ?

Il est également frappant de constater la diversité des sources que l’on devrait supposer pour les déverbatifs de la première conjugaison. C’est ce que j’appelle l’approche isolationniste, et je crois qu’elle est d’une certaine manière la conséquence immédiate de la théorie des laryngales. Quoiqu’il ne soit pas impossible qu’une conjugaison naisse de la convergence de plusieurs formes d’origine différente, on est frappé par la différence entre les solutions antérieures à la théorie des laryngales et ce qu’on propose aujourd’hui.

En effet, dans la première moitié du XXe siècle, on ne reconnaissait qu’une ou deux sources au ā. On pourrait imputer ce dernier fait à l’absence d’une explication convaincante pour le suffixe déverbatif ā à cette époque – explication que fourniraient plus tard les laryngales –, mais il y avait aussi des arguments sémantiques en faveur d’une solution plus uniforme. Nous devons cette approche, qu’on pourrait appeler «unitaire», par contraste avec les solutions «isolationnistes», à l’École française.

Antoine Meillet a noté en 1897 qu’un préverbe pouvait changer le sens d’un présent non-itératif, le rendant momentané ou perfectif : nōvī – cognōvī, sequor – assequor, vortor – convortor, ferō – perferō, etc. Le même Meillet mit en évidence la manière dont le latin dérivait un duratif à partir d’un verbe composé de sens perfectif, c’est-à-dire en utilisant le présent itératif correspondant : aspicere – aspectāre, ēdīcere – ēloquī ou ēdictāre. On pourrait même établir l’existence de triplets qui vont d’un imperfectif à un perfectif, pour retourner à l’imperfectivité, comme dīcere – praedīcere – praedicāre, ou specere – conspicere – conspicārī. Meillet lui-même compare les triplets slaves du type russe pisát’ « écrire » (impf.) – podpisát’ « signer » (pf.) – podpísyvat’ «signer» (impf.). Vendryes (1910–11) a complété la liste des dérivations telles qu’appellāre de pellere et occupāre de capere. Évidemment, l’usage du latin ne correspond pas en tout point à l’usage du perfectif et de l’imperfectif en slave. Marie-Louise Sjoestedt (1925) a reconnu dans l’imperfectivité du latin deux ingrédients principaux : la durativité («l’action dans son développement») et ce qu’on appellerait aujourd’hui l’atélicité («indéterminé», «sans impliquer la considération d’un terme»).

On voit que cette théorie sémantique opère avec des suppositions très différentes des manuels modernes. Quelques chercheurs « isolationnistes » ont justifié leur reconstruction multiple par le fait que les présents déverbatifs en ā ont une telle variété de sens qu’ils ne peuvent dériver d’une source unique — par exemple, Steinbauer (1989 :137–138).

À mon avis, au contraire, la sémantique des formations causatives, intransitives, duratives, itératives et intensives n’est pas un obstacle à une origine unique, et se comprend très bien dans le cadre esquissé par Meillet, c’est-à-dire celui de l’atélicité ou de l’imperfectivité. La présence de divers vocalismes radicaux dans les présents déverbatifs (degré zéro, degré plein, degré long) s’explique sans problème par un suffixe unique qui a été productif pendant une période prolongée, et n’exige pas de sources différentes pour chaque type de vocalisme de la base.

Dans ce qui suit, je montrerai comment on pourrait appliquer la solution unitariste, à base d’un suffixe atélique ou imperfectif, aux présents déverbatifs en ā. Je subdivise le corpus en trois classes :

1. Les fréquentatifs en -tāre et -sāre.

2. Les factitifs de verbes statifs de la deuxième conjugaison (plācāre sur placēre).

3. Les autres déverbatifs en -ā-.

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