Composés nominaux

Analyse synchronique des composés nominaux

Renato ONIGA



II. Les Grammairiens latins

A présent, je vais évoquer rapidement le monde romain : la contribution la plus originale est sans aucun doute le De lingua Latina de Varron. Malheureusement, l’auteur n’a pas voulu élaborer une nouvelle théorie de la composition, ni même une nouvelle classification, mais il a abordé le problème en traitant la question de l’analogie et de l’anomalie. Ses observations sont particulièrement perspicaces du point de vue de l’analyse linguistique. Il suffit de rappeler ici un passage célèbre (Varr. Ling. 8, 61-62) :

  • (6) Quoniam est vocabulorum genus quod appellant compositicium et negant conferri id oportere cum simplicibus de quibus adhuc dixi, de compositis separatim dicam. Cum ab tibiis et canendo tibicinesdicantur, et quaerunt, si analogias sequi oporteat, cur non a cithara et psalterio et pandura dicamus citharicenet sic alia.
    « Puisqu’il y a un type de mots que l’on appelle composés et qu’on pense qu’on ne peut les comparer avec les mots simples dont j’ai parlé jusqu’à présent, je parlerai des mots composés à part. Puisque les tibicines ‘joueurs de flûte’ sont dénommés à partir de tibiae ‘flûte’ et canere ‘jouer (d’un instrument)’, [les anomalistes] demandent aussi, si l’on peut suivre les principes de l’analogie, pourquoi à partir de cithara ‘cithare’, psalterium ‘psaltérion’ et pandura ‘pandore’ nous ne disons pas citharicen ‘joueur de cithare’ et ainsi de suite. »

Les exemples cités par le même Varron montrent que, à côté des mots composés qui existent en latin, il y en a d’autres, également possibles, mais non attestés. Nous pouvons le voir dans ce tableau :

  • (7) a. tibicen b.*citharicen
    a.auceps b.*pisciceps
    a.argentifodina b.*ferrifodina
    a.lapicida b.*lignicida
    a.aurifex b.*argentifex

Le point fondamental est que Varron identifie dans le système linguistique un potentiel, un mécanisme en mesure de former des mots composés sur la base de règles synchroniques, même si ce mécanisme n’est pas exploité.

Aujourd’hui nous dirions que des mots comme *citharicen sont « grammaticaux »1) dans le sens chomskien, parce qu’ils sont formés selon les règles de la grammaire qui engendrent d’autres composés effectivement attestés, comme tibīcen. Malheureusement, la doctrine de Varron est restée presque totalement à l’écart dans l’histoire de la grammaire latine, et ces idées n’ont pas été développées ultérieurement.

En effet, si nous parcourons la liste des auteurs qui apparaissent dans l’édition monumentale des Grammatici Latini éditée par Heinrich Keil, nous rencontrons en premier lieu Charisius (IVe s s. après J.-C.), auteur d’une Ars grammatica en 5 volumes (cf. GLK, vol. I, pp. 1-296). Dans le deuxième volume de cet ouvrage, à l’intérieur de l’analyse des huit parties du discours, dans le paragraphe VI. DE NOMINE, nous trouvons le passage suivant (cf. GLK, vol. I, p. 153, rr. 21-25) :

  • (8) Figura in nominibus aut simplex est, ut felix, aut composita, ut infelix. Conponuntur autem nomina modis quattuor, ex duobus integris, ut suburbanum; ex duobus corruptis, ut opifex artifex; ex integro et corrupto, ut ineptus; ex corrupto et integro, ut omnipotens; aliquando ex compluribus, ut inexpugnabilis.
    « Dans les noms, la figure est simple, comme dans felix, ou composée, comme dans in-felix. Les noms se composent de quatre façons : à partir de deux mots intacts, comme sub-urbanum; à partir de deux mots altérés, comme opi-fex, arti-fex ; d’un mot intact et d’un mot altéré, comme in-eptus ; d’un mot altéré et d’un mot intact, comme omni-potens ; parfois à partir de plusieurs mots, comme in-ex-pugnabilis. »

Nous pouvons observer que la doctrine de la grammaire grecque de Denys le Thrace est appliquée telle quelle au latin. Comme dans le modèle de Denys, on distingue dans un premier temps les nomina simplicia et lesnomina composita, tandis que, par rapport à la source grecque, le concept de παρασύνθετον ne trouve pas de place. Ensuite, on fait la liste des quatre typologies de noms composés, sur la base des caractéristiques (intact ou altéré) des membres du composé.

La seule nouveauté est donnée par la notation finale, selon laquelle les membres du composé peuvent être plus nombreux que deux, comme le montre l’exemple d’inexpugnabilis. Comme l’existence de mots composés trimembres est discutée de façon approfondie chez Quintilien (Inst. 1, 5, 65-70), cela confirme l’hypothèse bien connue de Barwick, selon laquelle toute la tradition grammaticale latine dérive de Remmius Palaemon, qui fut le maître de Quintilien.

Le deuxième grammairien que nous rencontrons est Diomède, auquel on attribue une Ars grammatica en trois volumes (cf. GLK, vol. I, pp. 297-529). Comme nous l’avons déjà vu chez Charisius, les composés nominaux sont examinés dans un paragraphe intitulé DE FIGURIS à l’intérieur d’une section sur le nom (cf. GLK, vol. I, p. 301, rr. 23-30).

  • (9) Figura est discrimen simplicium dictionum et conpositarum. Figurae nominibus accidunt duae, simplex et conposita, simplex, ut doctus, conposita, ut indoctus. Conponuntur autem nomina modis quattuor, ex duobus integris, ut suburbanum; ex duobus corruptis, ut opifex artifex; ex integro et corrupto, ut ineptus; ex corrupto et integro, ut armipotens. Conponuntur etiam de conpluribus, quae parasynthetaGraeci appellant, ut inexpugnabilis inperterritus inexplicabilis inremeabilis.
    « La figure est ce qui distingue les mots simples des mots composés. Les figures des noms sont au nombre de deux : simple et composée, simple comme doctus et composée comme in-doctus. Les noms se composent de quatre façons : à partir de deux mots intacts, comme dans sub-urbanum ; de deux mots altérés, comme opi-fex, arti-fex; d’un mot intact et d’un mot altéré, comme in-eptus; d’un mot altéré et d’un mot intact, comme armi-potens. Ils se composent également de plusieurs mots, ce que les Grecs appellent parasyntheta, comme in-ex-pugnabilis, in-per-territus, in-ex-plicabilis, in-re-meabilis ».

Nous trouvons ici plus ou moins les mêmes contenus que ceux que nous avons vus chez Charisius, mis à part le fait que le concept de παρασύνθετον est proposé de nouveau, quoique avec un sens différent de celui de Denys le Thrace : on entend ici un composé de plus de deux membres, ce qui confirme qu’il s’agit d’un point caractéristique de la tradition grammaticale latine.

Le même schéma traditionnel est employé dans les Instituta artium, qui furent attribués par erreur à Probus (cf. GLK, vol. IV, pp. 45-192). La seule nouveauté est l’expansion remarquable de la typologie des formes composées, puisque le fait d’admettre qu’il existe des composés à trois membres augmente les possibilités de composition. La classification est conduite de façon très peu rigoureuse.

La même typologie se retrouve dans le texte appelé l’Ars maior d’lius Donatus (cf. GLK, vol. IV, pp. 367-402), c’est-à-dire dans l’ouvrage le plus connu de la tradition grammaticale latine, commenté dès le début du Ve siècle et devenu un manuel de référence pour l’enseignement du latin pendant le Moyen Age. En clôture du paragraphe, Donatus ajoute une indication sur la façon de décliner les mots que, selon la terminologie contemporaine, nous appellerions non des composés, mais des juxtaposés (cf. GLK, vol. IV, p. 377, rr. 3-14) :

  • (10) Figurae nominibus accidunt duae, simplex et conposita : simplex, ut doctus, potens ; conposita, ut indoctus, inpotens.
    Conponuntur autem nomina modis quattuor : ex duobus integris, ut suburbanus ; ex duobus corruptis, ut efficax, municeps ; ex integro et corrupto, ut ineptus, insulsus ; ex corrupto et integro, ut pennipotens, nugigerulus. Conponuntur etiam de conpluribus, ut inexpugnabilis, inperterritus.
    In declinatione conpositorum nominum animaduertere debemus, ea quae ex duobus nominatiuis conposita fuerint, ex utraque parte per omnes casus declinari, ut eques Romanus, praetor urbanus ; quae ex nominatiuo et quolibet alio casu conposita fuerint, ea parte declinari tantum, qua fuerit nominatiuus casus, ut praefectus equitum, senatus consultum.
    « Les figures des noms sont au nombre de deux, simple et composée : simple, comme doctus, potens, composée, comme indoctus, inpotens.
    Les noms se composent de quatre façons : à partir de deux mots intacts, comme suburbanus ; à partir de deux mots altérés, commeefficax, municeps ; d’un mot intact et d’un mot altéré, comme ineptus, insulsus ; d’un mot altéré et d’un mot intact, comme pennipotens, nugigerulus. Il y a aussi des composés à partir de plusieurs mots, comme inexpugnabilis, imperterritus.
    Dans la flexion des noms composés nous devons prêter attention au fait que ceux qui se composent à partir de deux cas nominatifs sont à décliner dans tous les cas pour tous les membres, comme dans eques Romanus, praetor urbanus. Lorsque les noms se composent d’un cas nominatif et d’un autre cas, seul le membre au nominatif est à décliner, comme dans praefectus equitum, senatus consultum”.

On remarque, en tout cas, que l’intérêt des grammairiens dans les textes précédents est restreint à la morphologie flexionnelle. C’est seulement dans un passage de Servius, dans son Commentarius in artem Donati, que, à côté de la répétition mécanique de la doctrine traditionnelle, nous trouvons une nouvelle interprétation de nature sémantique (cf. GLK, vol. IV, p. 408, rr. 22b-27) :

  • (11) Figura aut simplex est aut conposita : simplex, quae unam rem continet atque naturalis est, ut doctus;conposita uero, quae ex arte fit et duas res habet, ut indoctus.
    «La figure est simple ou composée ; est simple celle qui ne contient qu’un seul concept et qui est à l’état primitif, comme doctus ; mais est composée celle qui est réalisée de façon fabriquée et qui contient deux concepts, comme indoctus. »

Nous pouvons observer que le terme res indique ici le contenu sémantique des mots : de ce fait, notre attention se déplace du plan purement formel au plan notionnel.

Nous terminerons en mentionnant l’ouvrage grammatical le plus vaste que l’Antiquité tardive latine nous ait laissé, c’est-à-dire les Institutiones grammaticae de Priscien de Césarée. Cet ouvrage en dix-huit livres se révèle être le plus original et le plus soigné du panorama grammatical latin, même dans le traitement des composés nominaux.

Tout d’abord, nous observons que la définition du type appelé decompositum, terme qui traduit le grec παρασύνθετον, renvoie très justement au sens originel de « dérivé d’un composé », suivant l’enseignement de Denys le Thrace (cf. Prisc., GLK II 177, 10-21; 177, 27 – 187, 3) :

  • (12) Figura quoque dictionis in quantitate comprehenditur: uel enim simplex est, ut magnus, uel composita, ut magnanimus, uel decomposita, quam Graeci παρασύνθετον uocant, id est a compositis deriuata, ut magnanimitas, quae rationabiliter separatim accepta est figura a Graecis. Neque enim simplex poterit esse, quae a composita deriuatur dictione, neque composita, quia, quod suum est compositorum, non habet, id est ut ipsa per se ex diuersis componatur dictionibus separatim intellegendis sub uno accentu et unam rem suppositam [id est significandam] accipiat, ut est respublica, iusiurandum et talia. Vna est enim res supposita, duae uero uoces diuersae sub uno accentu prolatae, quas inuenis separans compositum, etiamsi sit a corruptis compositum. […]
    Si enim dicam magnanimitascompositum est a magnoet animitate, nihil dico, animitasenim per se non dicitur. Necesse est ergo dicere, quod magnanimusquidem compositum est a magnoet animo, quae sunt intellegenda per se, a magnanimoautem deriuatum est magnanimitas.
    « La figure du mot est également incluse dans la quantité : en effet elle est simple, comme magnus, ou bien composée, comme magnanimus, ou encore dérivée d’un composé, que les Grecs appellent παρασύνθετον, c’est-à-dire dérivé d’un nom composé comme magnanimitas, qui est une figure considérée séparément avec raison par les Grecs. En effet, elle ne pourra pas être simple puisqu’elle dérive d’un mot composé, ni composée parce qu’elle ne possède pas ce qui est le propre des composés, c’est-à-dire qu’elle soit elle-même en elle-même formée de mots différents intelligibles individuellement, que ces mots soient réunis sous un seul accent et qu’ils véhiculent un seul sens. C’est le cas de respublica, de iusiurandum et d’autres exemples du même genre. Il y a en effet un seul sens, mais deux mots différents prononcés sous un seul accent, mots qu’on trouve en séparant le composé. […]
    En effet, si je dis que magnanimitas est composé de magnus et de animitas, je ne dis rien, puisque animitas en lui-même ne se dit pas. Il faut donc dire que magnanimus, assurément, est composé de magnus et d’animus, qui sont compréhensibles par eux-mêmes, tandis que magnanimitas est dérivé de magnanimus. »

La particularité de Priscien est la discussion approfondie des rapports entre dérivation et composition. En outre, on apprécie que sa définition tente d’inclure non seulement les critères morphologiques bien connus, mais également les nouveaux critères sémantiques (una est enim res supposita) et prosodiques (sub uno accentu).

Dans la suite de son traité, Priscien expose la typologie des composés nominaux selon les caractéristiques des membres isolés, suivant la technique bien connue de la tradition grammaticale (GLK II 178, 16-20) :

  • (13) Componuntur autem nomina modis quattuor: ex duobus integris, ut tribunusplebis, iusiurandum; ex duobus corruptis, ut beniuolus, pinnirapus; ex integro et corrupto, ut inimicus, extorris; ex corrupto et integro, ut efferus, impius. Et sciendum quod omnes partes orationis habent composita absque interiectione et plerisque participiis.
    « Les noms se composent de quatre façons : à partir de deux mots intacts, comme tribunusplebis, iusiurandum; à partir de deux mots altérés, comme benivolus, pinnirapus; à partir d’un mot intact et d’un mot altéré, comme inimicus, extorris ; à partir d’un mot altéré et d’un mot intact, comme efferus, impius. Il faut savoir aussi que toutes les parties du discours présentent des composés, sauf l’interjection et la plupart des participes ».

Indubitablement plus innovatrice est la subdivision des composés selon la catégorie lexicale du premier et du deuxième membres (Priscien GLK II 179, 11-15) :

  • (14) Nomina uero componuntur uel cum aliis nominibus, ut omniparens, paterfamilias, uel cum uerbis, ut armiger, lucifer, uel participiis, ut senatusdecretum, plebisscitum, uel pronominibus, ut huiuscemodi, illiusmodi, uel aduerbiis, ut satisfactio, beneficus, maledicus, causidicus, uel praepositionibus, ut impudens, perfidus.
    « Les noms se composent soit avec d’autres noms, comme omni-parens, pater-familias, soit avec des verbes, comme armi-ger, luci-fer, soit avec des participes, comme senatus-decretum, plebis-scitum, soit avec des pronoms, comme huiusce-modi, illius-modi, soit avec des adverbes, comme satis-factio, bene-ficus, male-dicus, causi-dicus, soit avec des ‘prépositions’, comme im-pudens, per-fidus. »

Avec Priscien nous terminons cette étude de la composition nominale dans l’Antiquité grecque et latine. Dans l’ensemble, on peut observer que le schéma d’interprétation le plus courant, qu’on fait remonter à Denys le Thrace pour le grec et à Remnius Palaemon pour le latin, est absolument fixe, répétitif, et, somme toute, peu original.

La triple division entre mots simples, mots composés et mots dérivés de composés est énoncée, mais non expliquée.

Il en est de même pour la quadruple possibilité combinatoire des mots « intacts » et « altérés ». La forme pour la composition dans les langues classiques n’est pas considérée comme étant le mot “intact”, c.-à-d. sous la forme qu’il aurait dans un énoncé dans la syntaxe libre (lat. integer) ; la forme thématique présente dans la composition est considérée comme étant “altérée” (lat. corruptus). Mais le concept même de mot « altéré » reste ouvert à des interprétations arbitraires.

À travers des procédés fondamentalement répétitifs et résultant de compilations, la théorie de la composition nominale qu’on trouve dans les ouvrages des grammairiens latins devient canonique de l’enseignement des écoles du Moyen-Age jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, sans modifications substantielles.



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1) Nous n’employons pas ici ce terme dans le même sens que fr. mots grammaticaux, synonyme de mots outils, puisqu’il s’agit alors de angl. function words (articles, interjections, prépositions, etc.).