Etymologie et origines

du langage chez Varron

Robert Maltby

Conférence prononcée au centre Alfred Ernout (Université de Paris 4) le 2 décembre 2006.



Cet exposé a pour objectif d’examiner les théories de Varron sur l’étymologie et sur les origines du langage, telles qu’il les expose dans son ouvrage le De lingua Latina et de comparer ses vues en ce domaine avec celles de ses sources possibles, qu’elles soient ou non citées (§ 5), en particulier Lucrèce (§8). Nous terminerons par quelques commentaires sur l’originalité et la modernité de l’approche de Varron.

0. Introduction

Tout d’abord, nous allons évoquer quelques généralités sur notre source principale, le De lingua Latina1). L’ouvrage fut composé entre 47 et 45 avant Jésus-Christ et publié avant la mort de Cicéron, à qui il est dédié, c’est-à-dire avant 43 avant J.-C. Des vingt-cinq livres originels ne subsistent malheureusement que les livres 5 à 10. Un livre d’introduction contenait une dédicace de l’ensemble de l’ouvrage à Cicéron ; le reste était réparti en trois sections.

Les livres 2 à 7 traitent de l’étymologie des mots latins ; les livres 8 à 13, de leur flexion et de la dérivation ; et les livres 14 à 25, de la syntaxe latine. Les livres 2 à 4, qui ont disparu, devaient exposer les vues de Varron sur la théorie étymologique. Les livres 2 et 3 exposaient les arguments pour l’étymologie considérée comme un art (ou comme une branche de la connaissance) et leurs contre-arguments, et le livre 4 traitait de sa nature générale.

Les livres 5 à 7, qui subsistent, réitèrent la dédicace à Cicéron (les livres 2 à 4 avaient été, pour leur part, dédiés au questeur de Varron, un certain Septimius, inconnu par ailleurs). Ils traitent de l’étymologie de mots particuliers : le livre 5 est consacré aux mots qui désignent les lieux et les objets qu’ils contiennent, et le livre 6 à ceux qui indiquent le temps et les actions qui se déroulent dans le temps. Le livre 7 traite des mots rares et difficiles que l’on trouve chez les poètes. Ces livres offrent aux poètes de l’époque d’Auguste, sous une forme pratique et accessible, un trésor de spéculations étymologiques, ce qui explique, dans une certaine mesure, la vogue des jeux de mots étymologiques que l’on constate dans la poésie de cette période.

Les livres 8 à 13 traitaient de ce que Varron appelle la declinatio, c’est-à-dire la dérivation, ainsi que de la déclinaison des noms et de la conjugaison des verbes. Les livres 8 à 10 de cette section sont consacrés au débat entre l’anomalie (irrégularité qui repose sur la consuetudo, ou usage de la langue quotidienne) et l’analogie (la régularité morphologique reposant sur la ratio). Le livre 8 présente les arguments contre l’analogie, et le livre 9 les arguments en faveur de l’existence de l’analogie. Au livre 10, Varron expose sa propre solution au dilemme en se prononçant pour son existence.

1. L’étymologie considérée comme une impositio

Nous commencerons par examiner la question de l’étymologie.

Malgré la perte des livres 2 à 4, les récapitulations au début des livres 5, 6 et 7 permettent d’établir très clairement la ligne de pensée de Varron en matière de théorie. Fondamentalement, Varron pense qu’un nombre fini de mots primitifs - il les appelle genera prima uerborum (5.13), uerborum primigenia (6.36), ou encore principia (6.39) - fut à l’origine imposé aux choses par des « donneurs de noms », et que c’est de ce petit nombre de mots originels que découlent tous les autres mots, par le processus que Varron appelle declinatio et qui, dans la terminologie moderne, comprendrait à la fois la dérivation et la flexion. Le rôle des étymologistes était, autant que faire se peut, d’établir la filiation entre les mots et ces primigenia.

Ci-dessous, nous donnons quelques références de Varron relatives à l’impositio des noms aux choses, ainsi :

  • Varr. L. 5.1 : Quemadmodum uocabula essent imposita rebus in lingua Latina, sex libris exponere institui.
    « De quelle manière les noms ont été appliqués aux choses, j’ai entrepris de l’exposer en six livres. »2)
  • Varr. L. 5.2 : Cum unius cuiusque uerbi naturae sint duae, a qua re et in qua re uocabulum sit impositum (…). De quibus duabus rebus in his libris promiscue dicam, sed exilius de posteriore.
    « Dans la mesure où chaque mot, quel qu’il soit, possède naturellement deux dimensions, de quoi provient son appellation et à quoi elle s’applique (…), je parlerai de ces deux aspects dans les livres suivants, sans les dissocier, mais en accordant moins d’attention au second. »

Le contexte montre ici que, par a qua re, « de quoi », Varron entend l’étymologie, et il donne comme exemple pertinacia dérivé de pertendere, alors que par in qua re, « à quoi », il entend le sens : il y a pertinacia quand quelqu’un persiste, pertendit, alors qu’il ne le devrait pas, in quo non debet pertendi. Pour Varron, les deux aspects sont clairement associés ; l’étymologie, en particulier, peut éclairer le sens.

Varr. L. 5.3 traite des difficultés qui sont liées à l’établissement d’une étymologie :

  • L. 5.3 : Quae ideo sunt obscuriora, quod neque omnis impositio uerborum exstat, quod uetustas quasdam deleuit, nec quae exstat sine mendo omnis imposita, nec quae recte est imposita, cuncta manet (multa enim uerba litteris commutatis sunt interpolata).
    « ces rapports sont souvent obscurs pour les raisons suivantes: les mots qui ont été imposés à l’origine n’existent plus nécessairement, parce que le temps en a fait disparaître certains (ainsi des mots peuvent dériver de radicaux qui n’existent plus). Ceux qui restent ont pu connaître des incorrections dans leur imposition, et les mots qui ont été imposés correctement ne restent pas tels qu’ils étaient à l’origine. »

Varron énumère un certain nombre de ces changements : changements de lettres, changements de sens. Par exemple hostis, qui signifiait « étranger », signifie maintenant « ennemi ». Il y a aussi les mots qui ne sont pas indigènes, dont nous parlerons ci-dessous. Ce passage est aussi important parce qu’il illustre un thème qui revient fréquemment chez Varron, et qui le distingue de ses prédécesseurs, à savoir que les « donneurs de noms » sont faillibles et peuvent faire des erreurs dans l’imposition des mots : nec quae extat sine mendo omnis imposita.

Le passage suivant :

  • Varr. L. 6.3 : Dicemus primo de temporibus, tum quae per ea fiunt, sed ita ut ante de natura eorum : ea enim dux fuit ad uocabula imponenda homini.
    « Nous parlerons d’abord des mots du temps, puis de ce qui se déroule dans le temps, mais de telle manière que nous évoquerons d’abord leur nature essentielle ; car c’est la nature qui a guidé l’homme dans l’imposition des noms. »

arrive tout de suite après L. 6.2, dans lequel Varron a cité les noms de deux sources, Chrysippe et Antipater de Tarse, qui ont tous les deux été les chefs de l’école philosophique stoïcienne.

Comme Dahlman l’a montré, la façon dont Varron divise son exposé entre étymologies des noms de lieu et étymologies des noms de temps témoigne d’une influence stoïcienne. Mais ce qui me semble être un trait stoïcien plus important ici, c’est l’ accent mis sur le rôle de la nature (Physis) comme guide de l’homme dans l’imposition des noms. Les Stoïciens croyaient généralement qu’il existait un lien naturel entre les noms et les choses qu’ils nommaient. Chrysippe était l’auteur d’un Etymologicum, traité d’étymologie dans lequel il donnait au pronom grec ego (ἐγώ) une étymologie montrant que, en prononçant ce mot, les lèvres pointaient vers la poitrine, ce qui prouvait que c’était le coeur, et non le cerveau, qui était le siège de l’intelligence. De même le coeur, kardia (καρδία), était lié à kratos (κράτος), la puissance, parce que le coeur était le principe qui gouvernait le corps. A l’opposé, l’idée que les mots sont de simples symboles des choses, imposés par convention (thesei) et pour des raisons pratiques, était soutenue par exemple par Aristote dans le peri hermenas 16a3. Le même débat se retrouve au centre du Cratyle de Platon, où Cratyle, un disciple d’Héraclite, défend l’origine naturelle des mots, alors qu’Hermogène soutient que les noms ont été assignés par convention. Platon examine en détail la position de Cratyle, mais il termine en exposant les faiblesses de la théorie selon laquelle les mots reflèteraient la vraie nature des choses. Platon rejette l’étymologie comme moyen de découvrir la vraie nature du monde. De manière générale, Varron suit la ligne stoïcienne, en faveur de l’origine naturelle, de son maître Aelius Stilo. Cependant, comme nous le verrons plus loin, Varron ne cherche pas à découvrir la nature du monde grâce à l’étymologie, mais simplement à découvrir les origines des mots. Il veut bien saluer au passage la théorie de la relation naturelle, comme en témoigne par exemple son utilisation de l’onomatopée comme catégorie d’explication étymologique, mais il ne va pas plus loin.

Les deux citations suivantes, en mettant l’accent sur l’utilité du langage, illustrent l’approche plus pragmatique et plus éclectique de Varron :

  • Varr. L. 8.27 : Cum utilitatis causa uerba ideo sint imposita rebus ut eas significent.
    « Les mots ont été imposés aux choses à des fins utiles, pour qu’ils puissent les désigner. »
  • Varr. L. 7.109 : Quemadmodum rebus Latina nomina essent imposita ad usum nostrum.
    « Comment les noms latins ont été imposés aux choses pour notre usage. »

Ce concept d’utilité, comme nous allons le voir, est plus en relation avec la pensée épicurienne qu’avec la pensée stoïcienne.

2. Le rôle des impositores

Qui étaient donc, selon Varron, ces hommes qui ont nommé les choses, les impositores latins correspondant aux nomotheteis grecs ?

Il est tout de suite clair, comme en témoignent les pluriels utilisés en 8.7 et 10.60, ainsi que le titre de « donneurs de noms » de 5.9, que Varron rejette l’idée d’un donneur de nom unique, divin ou d’inspiration divine, tel qu’Hermès, par exemple, mentionné chez Diodore en 1.16.1. Au contraire, pour Varron, l’attribution des noms s’est faite graduellement et progressivement, grâce à un certain nombre d’individus, tantôt des héros comme Romulus et le roi Latinus, tantôt des hommes ordinaires (homines imperiti en L. 10.60). La position de Varron s’apparente ici peut-être plus à celle des épicuriens, qui pensaient l’évolution du langage en termes de développement et de communautarisme, et rejetaient la notion d’un donneur de noms unique, instruisant les autres. Lucrèce, nous allons le voir, et au deuxième siècle après J.-C., Diogène d’Oenanda3), rejettent tous deux l’idée d’un enseignement par un donneur de noms, qu’il soit divin ou humain.

En L. 7.1-2, Varron parle d’un impositor ou d’impositores :

  • Varr. L. 7.1 : aut uerbum quod conditum est e quibus litteris oportet inde post aliqua dempta, sic obscurior fit uoluntas impositoris.
    « ou bien dans un mot dont le caractère propre devient caché après que certains éléments lui ont été enlevés, l’intention de celui qui a imposé le mot devient tout à fait obscure. »
  • Varr. L. 7.2 : Cum haec amminicula addas ad eruendum uoluntatem impositoris, tamen latent multa.
    « Même si vous employez ces outils pour dégager l’intention de celui qui a attribué le mot, il reste encore beaucoup d’obscurité. »

Un passage de L. 8.7 rappelle les erreurs faites par plusieurs donneurs de noms :

  • Varr. L. 8.7 : et enim illi qui primi nomina imposuerunt rebus fortasse an in quibusda sint lapsi.
    « même ceux qui les premiers ont imposé les mots aux choses ont parfois dérapé. »

Ils ne sont alors certainement pas perçus comme infaillibles ou divinement inspirés.

Le même point de vue est exprimé encore plus emphatiquement en Varr. L. 10.60 :

  • Facile est enim animaduertere, peccatum magis cadere posse in impositiones eas quae fiunt plerumque in rectis casibus singularibus, quod homines imperiti et dispersi uocabula rebus imponunt, quocumque eos libido inuitauit: natura incorrupta plerumque est suapte sponte, nisi qui eam usu inscio deprauabit.
    « car il est aisé de remarquer que l’erreur peut plus facilement se glisser dans les impositions qui, la plupart du temps, sont faites au nominatif singulier, parce que les hommes, inexpérimentés et dispersés, donnent des noms aux choses en se laissant guider par leur seule fantaisie, alors que la nature en elle-même, en majeure partie, n’est pas corrompue, à moins que quelqu’un ne la pervertisse par un usage ignorant ».

Le nominatif, comme nous l’apprenons en L. 5.4, est souvent plus éloigné de la racine étymologique, si bien que le mot inpos au nominatif se rattache moins clairement à potentia, « la puissance », qu’aux cas obliques comme inpotem. Les hommes inexpérimentés et dispersés auxquels il est fait référence ici sont sans doute dans un état de pré-civilisation antérieur à leur regroupement en communautés fixes.

En L. 5.9, Varron cite des noms précis de « donneurs de noms », montrant que le processus est continu depuis les temps primitifs jusqu’aux périodes plus récentes :

  • Varr. L. 5.9 : Non enim uidebatur consentaneum quaerere me in eo uerbo quod finxisset Ennius causam, neglegere quod ante rex Latinus finxisset, cum poeticis multis uerbis magis delecter quam utar, antiquis magis utar quam delecter. An non potius mea uerba illa quae hereditate a Romulo rege uenerunt quam quae a poeta Liuio relicta?
    « Car il ne m’a pas semblé logique de rechercher la source dans le cas des mots que le poète Ennius a formés, et de négliger ceux que le roi Latinus avait formés auparavant, sous prétexte que bien des mots poétiques me procurent du plaisir plus qu’ils ne me sont utiles, et que les mots anciens me sont plus utiles qu’ils ne me procurent de plaisir. Et en fait, ne sont-ils pas miens, les mots qui me sont venus en héritage du roi Romulus, plutôt que ceux qu’a laissés le poète Livius (Andronicus) ? »

Romulus est de nouveau mentionné en tant que donneur de nom en L. 10.15 et 10.53 : « quiconque le souhaite » peut agir en donneur de nom.

3. Impositio et declinatio ; primigenia (principia) et declinata ; uoluntas et natura

Nous arrivons à ce qui est peut-être la contribution la plus originale de Varron au débat sur l’origine du langage.

Une fois qu’un certain nombre de mots primaires eurent été produits par le procédé volontaire de l’impositio, par des donneurs de noms plus ou moins compétents, les mots originels se sont mis à produire tous les autres par un processus appelé declinatio - processus déterminé par la nature, à l’insu de celui qui parle. Les exemples que Varron donne montrent clairement qu’il inclut ce que nous appellerions à la fois la flexion (modification de désinence) et la dérivation. Ainsi :

  • Varr. L. 8.5 : Duo igitur omnino uerborum principia, impositio et declinatio, alterum ut fons, alterum ut riuus. Impositicia nomina esse uoluerunt quam paucissima, quo citius ediscere possent, declinata quam plurima, quo facilius omnes quibus ad usum opus esset dicerent.
    « Il y a donc deux origines possibles pour les mots, et pas plus : l’imposition et la flexion ; l’une est pour ainsi dire la source, l’autre la rivière. Les hommes ont souhaité que les mots imposés soient aussi peu nombreux que possible, pour qu’ils puissent les apprendre plus vite ; mais les noms dérivés, ils les ont souhaités aussi nombreux que possible, pour pouvoir dire plus facilement tout ce dont ils avaient besoin. »4)

Nous verrons cette idée de la difficulté qu’il y a à assimiler un nombre énorme de mots ressurgir chez Lucrèce, avec son rejet de l’idée qu’un seul homme puisse enseigner aux autres les noms des choses, en Lucr. De rerum natura 5.1051.

  • Varr. L. 10.51 : Voluntatem dico impositionem uocabulorum, naturam declinationem uocabulorum.
    « Par ‘volonté’ j’entends l’imposition des noms, et par ‘nature’, leur flexion. »
  • Varr. L. 10.53 : Impositio est in nostro dominatu, nos in naturae : quemadmodum enim quisque uolt, imponit nomen, at declinat, quemadmodum uolt natura.
    « L’imposition est en notre pouvoir, mais nous, nous sommes sous le pouvoir de la nature ; car chacun impose le nom comme il le désire, mais il le fléchit comme la nature le demande. »

L’imposition fait donc une place à la libre volonté du donneur de noms, alors que la declinatio est déterminée par la nature et échappe aux hommes.

Cette idée est clarifiée plus loin en Varr. L. 10.15 :

  • Secunda diuisio est de his uerbis quae declinari possunt, quod alia sunt a uoluntate, alia a natura. Voluntatem appello, cum unus quiuis a nomine aliae rei imponit nomen, ut Romulus Romae; naturam dico, cum uniuersi acceptum nomen ab eo qui imposuit non requirimus quemadmodum is uelit declinari, sed ipsi declinamus, ut huius Romae, hanc Romam, hac Roma.
    « La seconde distinction est que, parmi les mots qui peuvent être modifiés par dérivation ou par flexion, certains sont modifiés conformément à une volonté, d’autres conformément à la nature. Je parle de volonté quand une personne crée un nom à partir du nom d’une autre chose, comme Romulus a donné le nom Rome ; mais je parle de nature quand nous acceptons tous un nom sans demander à celui qui l’a établi comment il désire qu’il soit fléchi, mais que nous le déclinons nous-mêmes, au génitif Romae, à l’accusatif Romam, à l’ablatif Roma. »

Et Varron ajoute que, dans cette distinction, la declinatio volontaire renvoie à l’usage de la langue courante (consuetudo), alors que la declinatio naturelle renvoie à la logique (ratio).

On voit donc que ce n’est pas seulement l’imposition qui fait intervenir la notion de libre volonté du donneur de nom, mais aussi la declinatio « dérivationelle » du type Roma issu de Romulus (exemple cité en L. 9.34). Tout ceci est explicité en Varr. L. 8.21-22 :

  • Declinationum genera sunt duo, uoluntarium et naturale ; uoluntarium est, quo ut cuiusque tulit uoluntas declinauit. (…) Contra naturalem declinationem dico, quae non a singulorum oritur uoluntate, sed a communi consensu.
    « Il y a deux types de declinatio, volontaire et naturelle ; volontaire, quand quelqu’un dérive quelque chose comme il le veut ; (…) par opposition, j’appelle déclinaison naturelle celle qui vient, non pas de la volonté d’individus, mais d’un consensus commun. »

En L. 6.36-37, Varron cite le grammairien « antiquisant » Quintus Cosconius, qui exerçait vers l’an 100 avant J.-C., et qui avançait qu’il existait environ 1000 mots originels. En L. 6.38, Varron ajoute que, par declinatio, ce chiffre peut passer à cinq cent mille, et en utilisant une dizaine de préfixes, à 5 millions. Le paragraphe L. 6.37 montre en outre clairement la différence entre les primigenia tels que les verbes lego, scribo, sto, et les formes verbales fléchies legis, legit, etc. :

  • Varr. L. 6.36-37 : horum uerborum si primigenia sunt ad mille, ut Cosconius scribit, ex eorum declinationibus uerborum discrimina quingenta milia esse possunt ideo, quod a singulis uerbis primigeniis circiter quingentae species declinationibus fiunt. (37) primigenia dicuntur uerba ut lego, scribo, sto … contra uerba declinata sunt quae ab alio oriuntur ut ab lego, legis, legit.
    « Si les prototypes de ces mots sont autour de mille, comme l’écrit Cosconius, on peut tirer de la flexion de ces mots cinq cent mille formes distinctes, pour la raison que chacun de ces mots-prototypes produit au moyen de la flexion environ cinq cents variétés. (37) On appelle prototypes des mots comme lego (je lis), scribo (j’écris), sto (je suis debout) … Au contraire, les mots fléchis sont ceux qui naissent d’un autre, comme de lego (je lis), legis (tu lis), legit (il lit). » (Traduction P. Flobert, CUF, 1985)

Pour finir, en L. 6.39, nous trouvons l’analogie entre la manière dont les primigenia produisent des dérivés et la manière dont les atomes produisent les choses selon Démocrite et Epicure :

  • Varr. L. 6.39 : Democritus, Epicurus, item alii qui infinita principia dixerunt, quae unde sint non dicunt, sed cuiusmodi sint, tamen faciunt magnum: quae ex his constant in mundo, ostendunt. Quare si etymologus principia uerborum postulet mille, de quibus ratio ab se non poscatur, et reliqua ostendat, quod non postulat, tamen immanem uerborum expediat numerum.
    « Démocrite, Epicure, et d’autres encore, qui ont déclaré que les éléments originels étaient illimités en nombre, bien qu’ils ne nous disent pas d’où viennent ces éléments, mais seulement de quelle sorte ils sont, obtiennent cependant un grand résultat : ils expliquent ce qui, dans le monde, est fait de ces éléments. Si bien que, si l’étymologiste posait pour les mots un millier d’éléments originels, sans qu’on lui en demande la justification, et expliquait les autres, ceux qu’il ne pose pas, le nombre de mots qu’il expliquerait resterait encore énorme. »

4. Le rôle de Varron comme étymologiste

Manifestement, Varron ne partage pas le point de vue des Stoïciens, dont Augustin se fait l’écho, selon lequel on peut retrouver l’étymologie de chaque mot. Dans le cas des primigenia, il se peut que cela soit impossible. Le rôle de l’étymologiste est donc d’expliquer toutes les formes dérivées et de justifier autant de primigenia qu’il le peut.

Avant de voir la façon dont Varron envisage ce rôle est formulée, il nous dit en L. 5.10 qu’il y a trois sortes de mots : nos propres mots, les mots étrangers et les mots obscurs.

  • Varr. L. 5.10 : igitur quoniam in haec sunt tripertita uerba, quae sunt aut nostra aut aliena aut obliuia, de nostris dicam cur sint, de alienis unde sint, de obliuiis relinquam: quorum partim quid tamen inuenerim aut opiner scribam.

De nos propres mots, Varron explique pourquoi ils sont tels ; pour les mots étrangers, il va simplement dire d’où ils viennent ; enfin, il va ignorer les mots obscurs, sauf dans quelques cas où il émet une opinion sur le résultat de ses recherches. Ce n’est pas la peine de donner l’étymologie des mots d’emprunt : il suffit d’identifier leur langue d’origine. Ses études historiques l’ont amené à penser que beaucoup de mots latins venaient du grec. L’apport grec s’est fait par l’intermédiaire des Pélasges, arrivés plus tôt, et qui partageaient leur langue avec les aborigènes, qui, d’ailleurs, selon certains auteurs, parlaient grec. Plus tard Evandre, arrivé d’Arcadie dans le Latium, augmenta le stock de mots grecs, comme le fit Hercule, qui passa quelque temps dans cette région et y laissa ses compagnons. Varron ne va pas jusqu’à adopter les vues extrêmes de grammairiens plus anciens, qui considéraient le latin comme un dialecte grec, mais il reconnaît la contribution du grec, souvent à travers des formes éoliennes comme malon (μᾶλον) pour melon (μη̃λον), qui donne le Latin mālum « pomme ». Dans ce domaine, l’erreur principale de Varron a été de faire dériver le latin du grec, sans voir que les mots latins et grecs avaient une origine commune.

Ses voyages à l’étranger, par exemple en Espagne, lui ont permis d’identifier les mots d’origine espagnole dans la langue latine, comme le mot lancea. Il utilise sa connaissance du sabin et de l’étrusque pour montrer que la forme Mamers pour Mars est sabine, ou que idus, Lares et Vertumnus sont étrusques. Il évoque aussi les emprunts au gaulois comme alauda (l’alouette), et petorritum (un charriot à quatre roues). Pour les mots obscurs, il se contente de les signaler.

Varron a abordé au paragraphe L. 5.7-8 les fameux quatre niveaux de l’étymologie :

  • Varr. L 5.7-8 : nunc singulorum uerborum origines expediam, quorum quattuor explanandi gradus. infimus quo populus etiam uenit: quis enim non uidet unde argentifodinae et uiocurus? secundus quo grammatica escendit antiqua, quae ostendit, quemadmodum quodque poeta finxerit uerbum, quod confinxerit, quod declinarit; hic Pacui…incuruiceruicum pecus… (8) tertius gradus, quo philosophia ascendens peruenit atque ea quae in consuetudine communi essent aperire coepit, ut a quo dictum est oppidum, uicus, uia. quartus, ubi est adytum (Sciopius: aditum F) et initia regis: quo si non perueniam <ad> scientiam, at opinionem aucupabor.

Ainsi, en bas, accessibles à tous, y a-t-il les dérivés qui sont manifestement composés, comme argentifodina, formé des mots « argent » et « creuser ». Le second niveau est celui des grammairiens et concerne l’explication des mots poétiques comme l’incuruiceruicum pecus de Pacuvius. Le troisième niveau est celui des philosophes, comme le stoïcien Chrysippe, capable d’élucider la dérivation de mots ordinaires tels que oppidum, uicus, uia. On arrive finalement à une sorte de niveau mystique, « au sanctuaire et aux mystères du roi » (si notre texte est correct), où, si je ne parviens pas à la pleine connaissance, je peux du moins tenter de formuler une hypothèse. Ce type d’aucupium est décrit en L. 5.5, où Varron examine comment l’on peut dépister les mots vieillis et hors d’usage. Il est donc probable que Varron fasse allusion à cela. Sa connaissance de l’histoire l’aide à éclairer certaines expressions comme luca bos (« éléphant ») en L. 7.39, ou bien lacus Curtius dans la longue digression de L. 5.148-150.

Sa curiosité pour les antiquités lui permet de repérer des formes obsolètes comme la vieille graphie merididies, ou bien meridies, sur un cadran solaire qu’il a vu à Préneste. Servius nous dit dans son commentaire à l’Enéide, en 1.408, que Varron a écrit un antiquisant Aitia inspiré par le poème de Callimaque du même nom.

5. Sources citées par Varron

5.1. Sources grecques

Pour ce qui est des grammairiens, dont il parle au niveau 2, et des philosophes du niveau 3, Varron donne le nom de quelques-unes de ses sources grecques et romaines dans les livres 5 et 6. Il cite principalement Aristophane d’Alexandrie (262-185 avant J.-C.), un élève de Callimaque à Alexandrie et l’un des plus importants grammairiens de l’époque, qui s’est occupé d’éditer et de commenter Homère, Hésiode et les poètes lyriques. Varron devait reprendre ses méthodes dans sa propre explication des poètes latins comme Plaute, Ennius et Pacuvius, en particulier au livre 7. Il cite aussi en L. 6.2 le grammairien Apollodore d’Athènes, un élève d’Aristarque. Il mentionne des philosophes stoïciens grecs, dont Cléanthe d’Assos (en L. 5.9) (331-232 avant J.-C.), élève et successeur de Zénon, fondateur de l’école stoïcienne, Chrysippe de Soli en Cilicie (en L. 6.2) (280-207 avant J.-C.), successeur de Cléanthe et auteur d’un Etymologicon stoïcien, et Antipater de Tarse, qui fut aussi le chef de l’école stoïcienne dans la première moitié du second siècle avant J.-C. Tous ces auteurs, mais peut-être surtout Chrysippe, ont fourni à Varron des éléments de la méthode stoïcienne pour retracer l’étymologie des mots. Varron se réfère au philosophe grec qui s’installa à Crotone dans le sud de l’Italie vers 529 avant J.-C., Pythagore de Samos, à propos du groupement par ce dernier des éléments premiers en paires, ‘fini et infini’, ‘bon et mauvais’, qui, comme le déclare Varron, a influé sur l’organisation des livres de son propre ouvrage sur l’ étymologie.

5.2. Sources romaines

Les auteurs romains sont moins fréquemment cités. Il y a son maître, le grammairien à tendances stoïciennes, Aelius Stilo (notamment en L. 5.9, 5.18, 5.21, 6.7) ainsi que Mucius Scaevola et Brutus (en L. 5.5), juristes et écrivains juridiques réputés entre 150 et 130 avant J.-C., cités pour leur aptitude à traquer et expliquer les vieux termes techniques. Varron enfin fait appel à l’autorité du grammairien Quintus Cosconius (en L. 6.36), qui vivait vers 100 avant J.-C., pour l’existence des 1000 formes primitives.

6. Comment les mots changent

Les méthodes utilisées par les philosophes et les grammairiens différaient sans doute peu. Dans les deux cas, elles se modelaient sur le type de méthode fourni par Platon dans le Cratyle. La différence entre grammairiens et philosophes résidait dans l’utilisation qu’ils faisaient de l’étymologie. Les stoïciens cherchaient à établir des liens entre les mots et les choses, qu’ils puissent utiliser dans leur argumentation philosophique, alors que les grammairiens voulaient élucider les obscurités dans la langue des poètes et voulaient fixer les règles du bon usage de la langue. Nous avons vu que Varron s’intéressait bien plus au passé très ancien qu’à la philosophie.

Grammairiens et philosophes partageaient les mêmes idées sur la façon dont l’étymologie originelle d’un mot pouvait être obscurcie par des changements dans les mots, par soustraction, addition, altération ou bien transfert de lettres et de syllabes. Les rapports entre les traditions grammaticales et étymologiques se voient clairement à la manière dont les altérations dont parle Varron en L. 5.6 se retrouvent chez les grammairiens romains presque mot pour mot, quand ils discutent de l’origine des barbarismes (c’est-à-dire des fautes d’orthographes) :

  • Varr. L. 5.6 : reperiet enim esse (uerba) commutata (…) maxime propter bis quaternas causas. litterarum enim fit demptione aut additione et propter earum tra<ie>ctionem aut commutationem, item syllabarum productione <aut correptione, denique adiectione aut detrectione>.5)

En L. 6.2, les mêmes mécanismes sont décrits et illustrés par l’évolution en latin du vieux mot loebesum en liberum, et de Lases qui donne Lares :

  • Varr. L. 6.2 : qui omnes (sc. Chrysippus, Antipater, Aristophane, Apollodurus) uerba ex uerbis ita declinari scribunt, ut uerba litteras alia assumant, alia mittant, alia commutent…sic consuetudo nostra multa declinauit a uetere, ut ab sodio solium, ab Loebeso Liberum, ab Lasibus Lares: quae obruta uetustate ut potero eruere conabor.
    « lesquels (Chrysippe, Antipater, Aristophane, Apollodore) écrivent tous que les mots dérivent des mots de telle manière que les uns ajoutent des lettres, d’autres en suppriment, d’autres les transforment … De même notre usage a altéré beaucoup de mots par rapport à l’ancien, faisant par exemple solium (fauteuil) de sodium, Liber (le dieu Liber) de Loebesus, Lares (les dieux Lares) de Lases ; ces formes ensevelies sous les années, j’essaierai de les ramener à la lumière comme je pourrai » (traduction P. Flobert, CUF, 1985)

Varron ne voit rien de mal à ce qu’un étymologiste ajoute ou bien retire une lettre pour clarifier un rapport étymologique :

  • Varr. L. 7.1 : non reprehendendum igitur in illis qui in scrutando uerbo litteram adiciunt aut demunt, quo facilius quid sub ea uoce subsit uideri possit.
    « On ne devrait donc pas critiquer ceux qui, lorsqu’ils examinent un mot, ajoutent ou enlèvent une lettre pour qu’on puisse voir plus facilement ce qui est sous-jacent à ce mot. » (Traduction J. Desiderio)

Nous pouvons mettre ce point de vue en opposition avec les critiques que fera plus tard Quintilien :

  • Quint. Inst. 1.6.32 : Iam illa minora in quibus maxime studiosi eius rei fatigantur, qui uerba paulum declinata uarie et multipliciter ad ueritatem reducunt aut correptis aut porrectis aut adiectis aut detractis aut permutatis litteris syllabisue. Inde prauis ingeniis ad foedissima usque ludibria labuntur.
    « Et nous arrivons donc aux points d’intérêt mineur auxquels les chercheurs en étymologie consacrent tant de temps et d’effort, à la restauration de mots qui ont été légèrement altérés dans leur vraie forme par toutes sortes d’astuces - en abrégeant, allongeant, ajoutant, retranchant ou interchangeant lettres et syllabes. Leur ingéniosité perverse les fait tomber dans des absurdités monstrueuses ».

7. Comment les mots sont apparentés aux choses

Il est difficile d’évaluer l’influence sur Varron de la théorie stoïcienne de la relation des mots aux choses, puisque son livre sur la théorie est perdu. Donat donne une étymologie varronienne du mot uerbum par uerum, ce qui laisse penser que Varron admettait l’idée stoïcienne d’une relation naturelle entre les mots et les choses :

  • Varro ap. Don. Ter. Ad. 952 : uerbum dixit ueram sententiam, nam uerba a ueritate dicta esse testis est Varro.
    « Il a dit uerbum pour uera sententia (‘énoncé vrai’) ; en effet, selon le témoignage de Varron, uerbum (‘mot’) vient de ueritas (‘vérité’). » (traduction J. Desiderio)

Le grec etymologia suggère que l’on peut trouver cet élément de vérité, etymon, dans la racine des mots, ce qui a inspiré à Cicéron le néologisme ueriloquium, sans grand succès. En fait, les exemples étymologiques donnés par Varron indiquent assez peu qu’il ait mis en pratique le principe du rapport naturel entre les mots et les choses, excepté dans le cas des mots formés sur des onomatopées : a sua uoce, coruus, cuculus, gallina, upupa, etc.

Le chapitre 6 du De dialectica d’Augustin est quelquefois mis à contribution pour suppléer les sections théoriques varroniennes sur le lien entre les mots et les choses :

  • Aug. De dial. 6.9 : uerbum a uero cognominatum est.
    « uerbum (‘mot’) est dénommé à partir de uerum (‘vrai’). » (Traduction J. Desiderio)
    « therefore a uerbum is named from ‘uerum’ (true). » (Traduction B. Darrell Jackson, Dordrecht/ Boston, D. Reidel, 1975)

Il est sûr que certains mots traités dans le De dialectica, y compris le mot uerbum lui-même, trouvent un parallèle chez Varron. Pour Funaioli, tout le chapitre 6 de cette œuvre d’Augustin est un fragment de Varron, et un certain nombre de spécialistes sont convaincus de l’origine varronienne de cette section. Mais d’autres ne le sont pas. Le mot crux, pris comme exemple de primegenia, qu’Augustin appelle « berceau des mots », cunabula uerborum (Aug. De dialectica 6.10) dérive d’un son, la brutalité de la croix comme instrument de torture se reflétant dans le son dur du mot. Mais dans ce cas, la source est clairement chrétienne :

  • Aug. De dial. 6.10 : Haec quasi cunabula uerborum esse crediderunt, ubi sensus rerum cum sonorum sensu concordarent … ; ut cum uerbi causa crux propterea dicta sit, quod ipsius uerbi asperitas cum doloris quem crux efficit asperitate concordat, crura tamen non propter asperitatem doloris sed, quod longitudine atque duritie inter membra cetera sint ligno crucis similiora.
    « Ils ont pensé qu’étaient comme le berceau des mots les situations où l’impression exercée par les choses sur les sens concordait avec l’impression exercée par les sons sur les sens … ; comme par exemple le mot crux (‘croix’) est employé parce que la rudesse du mot lui-même concorde avec la rudesse de la douleur que la croix procure ; cependant crura (‘jambes’) est employé non à cause de la rudesse de la douleur, mais parce que, en longueur et en dureté, les jambes sont, parmi tous les membres, les plus semblables au bois de la croix. » (Traduction J. Desiderio)
    « The Stoics believed that these cases where the impression made on the senses by the things is in harmony with the impression made on the senses by the sounds are, as it were, the craddle of words. … ; for example, take the words ‘crux’ (cross) and ‘crura’ (legs). A crux is so called because the harshness of the word itself agrees with the harshness of the pain which the cross produces. On the other hand, crura are so called not on account of the harshness of pain but because their length and hardness as compared with the other members is more similar to the wood of the cross. » (Traduction B. Darrell Jackson, Dordrecht/ Boston, D. Reidel, 1975)

De même, à la page suivante, le passage du mot piscina « viviers à poissons », issu de piscis, au sens de « piscine », pour illustrer la parenté des mots par similitude, est tardif ; c’est en effet dans Pline le Jeune que le mot apparaît pour la première fois au sens de « piscine » :

  • Aug. De dial. 6.10 : cum piscina dicitur in balneis, in qua piscium nihil sit nihilque simile piscibus habeat, uidetur tamen a piscibus dicta propter aquam, ubi piscibus uita est. Ita uocabulum non translatum similitudine sed quadam uicinitate usurpatum est.
    « Quand on emploie piscina (‘piscine’) pour les bains, lieu dans lequel il n’y a aucun poisson et qui n’a rien de semblable aux poissons, cependant il apparaît que le terme vient de piscis (‘poisson’) à cause de l’eau, où les poissons vivent. Ainsi, le mot n’est-il pas transféré par similitude, mais est-il employé à cause d’une certaine proximité. » (Traduction J. Desiderio)
    « when ‘piscina’ (fish-pond) is applied to baths, in which there are no fish and nothing like fish, the baths are, nevertheless, named from pisces (fish) because they contain water, in which fish live. Thus the term is not applied by any similarity but is borrowed because of a certain proximity. » (Traduction B. Darrell Jackson, Dordrecht/ Boston, D. Reidel, 1975)

Quelles que soient nos réserves quant à l’inspiration varronienne de ce chapitre, il fournit néanmoins une illustration utile des idées stoïciennes. Par exemple, Augustin fait venir par similitude crura, « les jambes », de crux, « la croix », parce que la longueur et la dureté des jambes ressemblent au bois de la croix. Le changement sémantique de piscina « étang poissonneux » (sens qui lui vient de piscis) illustre non pas la similarité, mais la proximité.

Et pour finir, Augustin donne des exemples de ces dérivations honnies fondées sur des oppositions comme lucus quod minime luceat et bellum quod res bella non sit :

  • Aug. De dial. 6.10 : Hinc facta progressio usque ad contrarium. Nam lucus eo dictus est quod minime luceat et bellum quod res bella non sit.
    « De là nous progressons vers les contraires : en effet, on dit lucus (‘bois sacré’) parce qu’il y a là très peu de lumière (minime luceat), et bellum (‘guerre’) parce que la chose n’est pas belle (bella). » (Traduction J. Desiderio)
    « We can thus move on to contrariety. It is thought that a lucus (sacred grove) is so called because minime luceat (it has little light) ; and bellum (war) because it is not bella (pretty). » (Traduction B. Darrell Jackson, Dordrecht/ Boston, D. Reidel, 1975)

Elles n’apparaissent pas dans les textes de Varron, bien que son maître Aelius Stilo ait eu une prédilection pour ce type d’étymologie.

8. Le De lingua Latina de Varron (45 ? avant J.-C.) et le De rerum natura de Lucrèce (55 avant J.-C.)

Terminons par quelques réflexions sur les rapports entre Varron et le célèbre De rerum natura de Lucrèce avec la description bien connue de Lucrèce sur le développement du langage au chant 5, vers 1028 et suivants.

L’ouvrage de Lucrèce a sans doute été publié sous une forme inachevée aux alentours de la mort de son auteur en 55 avant J.-C., dix ans avant la composition du De lingua Latina. Il ne pouvait pas manquer de faire une impression sur un encyclopédiste et un amateur de poésie latine tel que Varron. Et pourtant, ce dernier ne cite le nom de Lucrèce nulle part. On trouve, cependant, des traces de son influence chez Varron. Les deux auteurs utilisent l’image callimachéenne du sentier inexploré pour illustrer leurs efforts littéraires et linguistiques : Lucrèce, quand il dit qu’il est le premier à exposer la philosophie épicurienne en vers latins, et Varron, quand il tente de retrouver les mots obsolètes et perdus6). On pourrait, bien sûr, en conclure que chacun s’inspire indépendamment des Aitia de Callimaque. Mais il semble que les liens avec Lucrèce soient plus profonds : les mots par lesquels Lucrèce ouvre son exposé sur le langage humain au chant 5, vers 1028 et suivants, résonnent chez Varron :

  • Lucr. 5,1028-1032 :
    At uarios linguae sonitus natura subegit
    mittere et utilitas expressit nomina rerum,
    non alia longe ratione atque ipsa uidetur
    protrahere ad gestum pueros infantia linguae,
    cum facit ut digito quae sint praesentia monstrent.

    « Quant aux différents sons de la langue, c’est la nature qui a poussé les hommes à les émettre, et c’est le besoin qui a fait donner des noms aux choses, à peu près comme on voit les enfants contraints de recourir au geste, en raison précisément de leur incapacité à pouvoir s’exprimer par le langage, qui leur fait désigner du doigt ce qui se trouve autour d’eux ».

En L. 6.3, Varron constate que c’est la nature qui conduit les hommes à imposer des noms aux choses, ce qui reflète peut-être l’insistance des Epicuriens sur le rôle de la nature pourvoyeuse des sons originels :

  • Varr. L. 6.3 : dicemus primo de temporibus, tum quae per ea fiunt, sed ita ut ante de natura eorum : ea enim dux fuit ad vocabula imponenda homini. (cf. §1 pour la traduction)

Le problème tient ici au caractère vague du terme nature et au rôle qu’il joue chez nos auteurs. Les autres sources épicuriennes renvoient soit à la nature humaine qui leur a donné les sons (ainsi la Lettre à Hérodote d’Epicure7), dans Proclus 75-76), soit à la nature des sentiments et impressions que le monde (naturel) suscite chez les hommes et qui les incite à inventer des sons8).

En revanche, l’insistance de Varron sur la nécessité d’explorer la nature de la chose dont on cherche l’étymologie semble devoir plus à la doctrine stoïcienne de la relation entre le mot et la nature de la chose décrite par le mot. Dans la seconde phrase de Lucrèce, on retrouve un concept varronien plus familier, celui du rôle de l’utilité dans l’invention des mots. Chez Lucrèce l’utilité transforme les sons en mots ; chez Varron, elle est la raison pour laquelle des noms sont imposés aux choses9)). On trouve un concept similaire dans la discussion de Vitruve10)) sur le développement du langage primitif par signes, lorsque les hommes primitifs utilisent les gestes pour faire remarquer aux autres l’utilité du feu.

On peut voir un second domaine dans lequel se fait sentir l’influence de Lucrèce : les deux auteurs maintiennent que le nombre total de mots existant est bien trop grand pour qu’aucun être humain ne l’apprenne ou l’enseigne dans sa totalité. Pour Lucrèce, ceci est un argument qui va à l’encontre de l’idée d’un monothetes originel :

  • Lucr. 5.1040-1055 :
    proinde putare aliquem tum nomina distribuisse
    rebus et inde homines didicisse uocabula prima,
    desiperest. nam cur hic posset cuncta notare
    uocibus et uarios sonitus emittere linguae,
    tempore eodem alii facere id non quisse putentur?
    praeterea si non alii quoque uocibus usi
    inter se fuerunt, unde insita notities est
    utilitatis et unde data est huic prima potestas,
    quid uellet facere ut sciret animoque uideret?
    cogere item pluris unus uictosque domare
    non poterat, rerum ut perdiscere nomina uellent;
    nec ratione docere ulla suadereque surdis,
    quid sit opus facto, facilest; neque enim paterentur
    nec ratione ulla sibi ferrent amplius auris
    uocis inauditos sonitus obtundere frustra.

    « Aussi penser qu’alors un homme ait pu donner à chaque chose son nom, et que les autres aient appris de lui les premiers éléments du langage, est vraiment folie. Si celui-là a pu désigner chaque objet par un nom, émettre les divers sons du langage, pourquoi supposer que d’autres n’auraient pu le faire en même temps que lui ? En outre si les autres n’avaient pas également usé entre eux de la parole, d’où la notion de son utilité lui est-elle venue ? De qui a-t-il reçu le premier le privilège de savoir ce qu’il voulait faire et d’en avoir la claire vision ? De même un seul homme ne pouvait contraindre toute une multitude et, domptant sa résistance, la faire consentir à apprendre les noms de chaque objet ; et d’autre part trouver un moyen d’enseigner, de persuader à des sourds ce qu’il est besoin de faire, n’est pas non plus chose facile : jamais ils ne s’y fussent prêtés ; jamais ils n’auraient souffert plus d’un temps qu’on leur écorchât les oreilles des sons d’une voix inconnue. » (traduction A. Ernout, CUF, 1985)

Pour Varron, nous l’avons vu11), c’est la base de la théorie de la declinatio. Il suffit d’apprendre cent radicaux et le reste du vocabulaire découle de la declinatio, logique naturelle.

Un parallèle plus frappant est offert par l’adaptation, par Varron, de l’analogie que fait Lucrèce entre les atomes et les lettres. En Lucr. 1.823 et suivants, entre autres12), Lucrèce déclare que la manière dont les lettres de l’alphabet produisent un nombre infini de mots est parallèle à la manière dont les atomes produisent les objets dans le monde :

  • Lucr. 1.823-829 :
    Quin etiam passim nostris in uersibus ipsis
    multa elementa uides multis communia uerbis,
    cum tamen inter se uersus ac uerba necessest
    confiteare et re et sonitu distare sonanti.
    Tantum elementa queunt permutato ordine solo ;
    at rerum quae sunt primordia, plura adhibere
    possunt unde queant uariae res quaeque creari.

    « Ainsi, à tout endroit de nos vers mêmes, tu vois une multitude de lettres communes à une multitude de mots, et pourtant il te faut bien reconnaître que vers et mots diffèrent et par le sens et par le son ; tel est le pouvoir des lettres par le seul changement de leur ordre. Quant aux principes des choses, ils mettent en œuvre bien plus de moyens pour créer les êtres les plus variés. » (Traduction A. Ernout, CUF, 1990)

Varron, lui, ne met pas les atomes en parallèle avec les lettres de l’alphabet, mais avec les mots originels, les primigenia. Tout comme les atomes fabriquent les choses, le petit nombre de primigenia fabrique tous les mots du langage13).

Nous pouvons dire avec assurance que Varron a emprunté à Lucrèce l’une de ses images les plus frappantes, et l’a appliquée à l’aspect le plus innovant de son oeuvre, le processus de declinatio naturalis.

9. Varron et Quintilien sur la consuetudo

En conclusion, pour témoigner de l’originalité et, dans ce cas, de la modernité de la pensée linguistique de Varron, voici un passage sur le rôle du ‘peuple’ (populus ; c.-à-d. l’ensemble de la communauté linguistique) dans l’établissement des usages linguistiques. Tandis que Varron adopte l’approche moderne, qui veut que le bon usage d’une langue suive la pratique de ses usagers, Quintilien, plus d’un siècle plus tard, continue à dire que la consuetudo repose uniquement sur l’usage de la minorité cultivée :

  • Varr. L. 9.6 : Populus enim in sua potestate, singuli in illius : itaque ut suam quisque consuetudinem, si mala est, corrigere debet, sic populus suam. Ego populi consuetudinis non sum ut dominus, at ille meae est. Vt rationi optemperare debet gubernator, gubernatori unus quisque in naui, sic populus rationi, nos singuli populo.
    « Car le peuple a pouvoir sur lui-même, mais les individus sont en son pouvoir ; c’est pourquoi, de même que chacun a le devoir de corriger son propre usage s’il est mauvais, de même le peuple a le devoir de corriger le sien. Je ne suis pas maître, à proprement parler, de l’usage du peuple, mais lui, est maître du mien. De même que celui qui tient la barre se doit d’obéir à la raison et que chacun sur le navire se doit d’obéir au barreur, de même le peuple se doit d’obéir à la raison et les individus se doivent d’obéir au peuple. »
  • Quint. Inst. 1.6.44-45 : Sic in loquendo non si quid uitiose multis insederit pro regula sermonis accipiendum erit. Nam ut transeam quem ad modum uulgo imperiti loquantur, tota saepe theatra et omnem circi turbam exclamasse barbare scimus. Ergo consuetudinem sermonis uocabo consensum eruditorum, sicut uiuendi consensum bonorum.
    « Il en va également ainsi dans la langue parlée ; nous ne devons pas accepter comme règle les mauvaises habitudes qui se sont incrustées chez beaucoup de gens. Sans parler de la langue des gens sans éducation, nous savons que de pleins théâtres et le cirque tout entier commettent des barbarismes dans les cris qu’ils poussent. Je définirai donc le bon usage dans la façon de parler, comme le consensus des gens éduqués, exactement comme le bon usage dans la vie est le consensus des gens de bien. »

Ainsi Varron était-il un érudit éclectique, mais, comme cette discussion a tenté de le démontrer, dans sa théorie sur les changements et l’évolution du langage, il fut capable d’innovations considérables et d’une pensée véritablement originale.


Rédaction : Robert Maltby
Révision : Michèle Fruyt, Janyce Desiderio
Mise en ligne : Novembre 2014

1) Pour Varron De lingua Latina 5, se référer à l’édition-traduction de Jean COLLART dans la CUF (Budé), 1954. Pour le livre 6, se référer à l’édition-traduction de Pierre FLOBERT dans la CUF (Budé), 1985. Pour les autres livres, se référer à l’édition-traduction de Roland KENT (collection Loeb), 1967.
2) Les traductions sont de R. Maltby, sauf indication contraire.
3) Cf. Diogène d’Oenanda, fr. 12.II.11-IV 3 « et à propos des sons vocaux – j’entends par là les mots et les expressions, à partir desquels les êtres humains sur Terre ont articulé la première expression, n’introduisons pas Hermès comme un maître, comme certains déclarent qu’il l’a été (car ceci est manifestement pure sottise), et ne croyons pas ces philosophes qui disent que c’est délibérément, par invention et enseignement, que des noms ont été assignés aux choses afin que les humains puissent posséder [des désignations distinctes] pour les choses afin de les aider à communiquer entre eux. »
4) Cf. Varr. L. 8.3 : nisi etiam ita esset factum, neque discere tantum numerum uerborum possemus – infinitae enim sunt naturae in quas ea declinantur. « Car si ce système ne s’était pas développé, nous ne pourrions pas apprendre autant de mots que nous en avons appris ; car les possibilités naturelles qu’ils ont de pouvoir se fléchir sont infinies. »
5) Cf. la tradition grammaticale sur le barbarismus : Don. gramm. 4.392. 9f. barbarismus…quattuor species: adiectio detractio, inmutatio, transmutatio litterae, syllabae temporis toni adspirationis, Pomp. 5.285.9, 296.28, Consent. 5.386.15, Ter. Scaur. 7.11.1, Vel. Long. 7.74.1, Audax 7.736.22
6) Cf. Lucr. 1.926-927 (= 4.1-2) : auia Pieridum peragro loca nullius ante / trita solo. « je parcours les régions non frayées des Piérides, que nul encore n’a foulées du pied. » (Traduction A. Ernout, CUF, 1990) et Varr. L 5.5 : non mediocres enim tenebrae in silua ubi haec captanda neque eo quo peruenire uolumus semitae tritae.
7) Lettre à Hérodote 75-76 : « Ainsi les mots n’ont pas été frappés au coin dès l’origine, mais ce sont les hommes qui, en raison de leur nature, ont éprouvé des sentiments et ressenti des impressions ; … qui leur a fait produire des émissions différentes, en fonction de leurs différences raciales, et de la diversité des lieux. »
8) Démétrius Lacon (P. Herc. 1012 col. 67) : « nous affirmons que c’est de façon naturelle que le premier cri est sorti sous forme de mots. ». Origène c. Cels. 1.24.16 : « comme l’enseigne Epicure… les noms ont été donnés par la nature, quand les premiers hommes se sont mis à s’exclamer en sons descriptifs des objets. ». Proclus in Plat. Crat. 17.5-7 : « Epicure dit qu’ils (les premiers hommes) n’ont pas attribué des noms aux choses par une réflexion consciente, mais qu’ils ont été poussés par leur instinct naturel, comme quand on tousse ou éternue, qu’on beugle, hurle ou gémit. »
9) Varr. L. 8.27 : et cum utilitatis causa uerba ideo sint imposita rebus ut eas significent. « et comme c’est par utilité que les mots sont imposés aux choses, dans le but de les désigner » (traduction J. Desiderio) et L. 7.109 : quemadmodum rebus Latina nomina essent imposita ad usum nostrum. « comment les noms latins ont été imposés aux choses pour notre usage.» (traduction J. Desiderio
10) Vitruve, De architectura 2.1.1 : alios adducebant et nutu monstrantes ostendebant quas haberent ex eo utilitates. « ils attiraient d’autres hommes et, en le leur montrant par un signe, ils leur faisaient voir les avantages qu’ils pourraient en [du feu] tirer. » (traduction J. Desiderio
11) Varr. L. 8.5 (cf. §3 pour la traduction) : duo igitur omnino uerborum principia, impositio et declinatio, alterum ut fons, alterum ut riuuus. impositicia nomina esse uoluerunt quam paucissima, quo citius ediscere possent, declinata quam plurima, quo facilius omnes quibus ad usum opus esset dicerent. cf. Varr. L. 8.3 : nisi etiam ita esset factum, neque discere tantum numerum uerborum possemus - infinitae enim sunt naturae in quas ea declinantur. « car si le système n’avait pas été fait ainsi, il ne nous aurait pas été possible d’apprendre un si grand nombre de mots – en effet, les formes dans lesquelles ils se déclinent sont de nature infinie. » (Traduction J. Desiderio).
12) Cf. Lucr. 1.196-198, 1.907-914, 2.688-699, 1013-1021.
13) Varr. L. 6.39 (cf. §3 pour la traduction) : Democritus, Epicurus, item alii qui infinita principia dixerunt, quae unde sint non dicunt, sed cuiusmodi sint, tamen faciunt magnum: quae ex his constant in mundo, ostendunt. quare si etymologus principia uerborum postulet mille, de quibus ratio ab se non poscatur, et reliqua ostendat, quod non postulat, tamen, immanem uerborum expediat numerum.