Le grec chez Aulu-Gelle



Enoncés autonymiques gréco-latins chez Aulu-Gelle

1)Dans le cadre d’une enquête générale sur le rôle du grec dans les Nuits attiques d’Aulu-Gelle, l’exposé qui suit s’intéresse plus particulièrement aux énoncés autonymiques gréco-latins. Il est centré sur un corpus constitué d’énoncés contenant au moins un lexème grec et au moins un lexème employé en autonymie, c’est-à-dire en référence à lui-même et non en référence à la réalité extra-linguistique qu’il sert habituellement à désigner, comme le terme fr. livre dans la phrase « Livre est un nom masculin ». Si la typographie moderne permet aisément de repérer un autonyme à l’écrit, il n’en est pas de même dans les textes anciens2). C’est pourquoi cet exposé commence par une description formelle des différents énoncés pouvant être retenus dans le corpus tel qu’il a été défini. Dans une seconde partie, il s’agira de déterminer quelles fonctions peuvent avoir ces énoncés dans l’œuvre d’Aulu-Gelle.

1. Description formelle des énoncés autonymiques gréco-latins

Les Nuits attiques d’Aulu-Gelle n’étant pas un texte grammatical à proprement parler, les énoncés autonymiques ne sont pas aussi formatés que chez Varron ou Isidore de Séville, par exemple3). Cependant, il est possible de repérer des structures récurrentes qu’il s’agit de classer selon que les lexèmes (ou lexies) latin et grec mis en relation dans l’énoncé sont respectivement en usage ou en mention. En outre, les lexèmes ou lexies mis en relation entretiennent des rapports différents (équivalence de traduction, hyperonymie/hyponymie, calque sémantique, etc.) ; enfin, il arrive parfois que seul le lexème grec figure en mention dans l’énoncé, sans présenter d’équivalent latin.

1.1. Lexème latin en usage / lexème grec en mention

Les énoncés présentant un lexème latin en usage et un lexème grec en mention sont fréquents dans notre corpus. Le lexème grec figure alors en général dans une proposition relative qui apporte une information supplémentaire. À ce titre, le lexème (ou la lexie) grec qui figure en mention est « autonymisé » par un verbe du type appellare, uocare, nominare, dicere dont le sujet est Graeci ou une communauté plus restreinte, comme philosophi, voire un locuteur grec en particulier4). Il arrive aussi qu’aucun agent ne soit mentionné ; dans ce cas, on trouve ces verbes au passif, personnel (comme dans l’exemple ci-dessous) ou impersonnel, accompagnés de l’adverbe Graece ou du syntagme nominal à l’ablatif Graeca lingua.

Ces énoncés permettent d’établir plusieurs types de relations entre le lexème latin et le lexème grec :

1.1.1. Le lexème grec est un équivalent de traduction du lexème latin

Dans ce premier cas, le lexème grec est la traduction du lexème latin telle qu’elle pourrait figurer dans un dictionnaire bilingue : telle réalité extra-linguistique, nommée en latin, porte tel nom grec ; les deux termes, le plus souvent des substantifs, ont alors le même référent :

  • (1) Gell. N.A. 11,1,1 : M. Varro in ‘Antiquitatibus rerum humanarum’ terram Italiam de Graeco uocabulo appellatam scrips [it], quoniam boues Graeca uetere lingua ἰταλοί uocitati sunt, quorum in Italia magna copia fuerit […]
    « Varron dans les Antiquités humaines a écrit que la terre d’Italie avait reçu son nom d’un mot grec puisque les bœufs, dont il y avait en Italie grande abondance, étaient appelés dans l’ancienne langue grecque ἰταλοί. »

Le terme grec se trouve dans une proposition relative explicative ;boues et ἰταλοί sont deux substantifs au nominatif pluriel dont l’un peut être considéré à lui seul comme l’équivalent de l’autre. En revanche, dans l’exemple (2), la relative met en relation un lexème grec avec un syntagme latin constitué d’un substantif et d’un adjectif,sera eruditio ; ce syntagme traduit chacun des éléments du composé grec ὀψι-μαθία et peut être considéré comme une lexie complexe créée par Aulu-Gelle (cf. infra, 2.7 ). En outre, la connotation péjorative du mot grec est rendue par uitium :

  • (2) Gell. N.A. 11,7,3 : Est adeo id uitium plerumque serae eruditionis, quam Graeci ὀψιμαθίαν appellant, ut, quod numquam didiceris, diu ignoraueris, cum id scire aliquando coeperis, magni facias quo in loco cumque et quacumque in re dicere
    « C’est en particulier le défaut ordinaire d’une instruction tardive – les Grecs l’appellent ὀψιμαθία : ce qu’on n’a jamais appris, longtemps ignoré, quand on s’est mis un jour à le savoir, faire grand cas de le dire en tout lieu et à tout propos. »

1.1.2. Le lexème latin est un hyperonyme du lexème grec

Dans ce second cas, le lexème grec est un hyponyme du lexème latin. Si la structure de prédilection dans laquelle est mentionné le grec est la proposition relative, elle est ici, à la différence du cas étudié au point précédent, toujours déterminative. Là encore, les deux termes sont de même nature :

  • (3) Gell. N.A. 14, 3, 5 : Xenophon […] negat Socraten de caeli atque naturae causis rationibusque umquam disputauisse, ac ne disciplinas quidem ceteras quae μαθήματα Graeci appellant quae ad bene beateque uiuendum non pergerent, aut attigisse aut comprobasse.
    « Xénophon […] affirme que Socrate n’a jamais discuté sur les causes et les explications du ciel et de la nature et qu’il n’a pas non plus ni abordé ni approuvé les autres sciences que les Grecs appellent μαθήματα. »
  • (4) Gell. N.A. 16, 18, 1 : pars quaedam geometriae ὀπτική appellatur, quae ad oculos pertinet, pars altera, quae ad auris, κανονική uocatur, qua musici ut fundamento artis suae utuntur
    « On appelle optique une partie de la géométrie qui se rapporte aux yeux, une deuxième partie, qui se rapporte aux oreilles, canonique, dont les musiciens se servent comme du fondement de leur art. »

Dans les exemples (3) et (4), les adjectifs ceteras (3) et altera (4), ainsi que le substantif pars (4) indiquent que les dénominations grecques dénotent des référents compris dans les ensembles plus vastes dénotés par disciplinae (3) et pars geometriae5) (4). Les adjectifs ὀπτική et κανονική dans l’exemple (4) sont substantivés, mis pour ὀπτική / κανονική τέχνη. C’est donc bien un rapport d’inclusion qui définit la relation entre les lexèmes grecs ὀπτική et κανονική et la lexie latine pars geometriae.

1.1.3. Le lexème grec est un adjectif qui détermine le lexème latin.

Dans le troisième type d’énoncé, tout comme dans le cas précédent, le lexème grec en mention précise le dénoté du lexème latin ; mais il s’agit cette fois d’une relation de détermination, et non plus d’inclusion. Les deux lexèmes n’ont pas le même référent et sont de nature différente : le lexème grec est un adjectif qualificatif en mention qui détermine un substantif latin en usage. La mention de τραχεῖα ἀρτηρία en (5’) montre que τραχεῖα est bien un adjectif qualificatif. En outre, si le grec ἀρτηρία employé seul peut avoir le sens de « trachée artère », ce n’est pas le cas de τραχεῖα employé de manière substantivée :

  • (5) Gell. N.A. 17,11 : Quod Plutarchus in libris ‘symposiacis’ opinionem Platonis de habitu atque natura stomachi fistulaeque eius, quae τραχεῖα dicitur
    « Que Plutarque dans ses Propos de table a défendu la thèse de Platon sur la manière d’être et la nature de l’œsophage et du conduit qu’on appelle τραχεῖα. »
  • (5’) Gell. N.A. 17, 11, 3 : Per alteram autem fistulam, quae Graece nominatur τραχεῖα ἀρτηρία
    « par l’autre conduit, qu’on appelle en grec τραχεῖα ἀρτηρία. »

Gr. τραχεῖα est donc bien un adjectif qui détermine le sens de fistula : en effet, ce dernier, employé sans aucune détermination, n’a jamais le sens de « trachée artère ». L’exemple (8) est plus probant encore de ce point de vue :

  • (6) Gell. N.A. 14, 7 : Quod M. Varro Cn. Pompeio consuli primum designato commentarium dedit quem appellauit ipse εἰσαγωγικόν.
    « Que Marcus Varron a donné à Gnaeus Pompée, consul désigné pour la première fois, un aide-mémoire qu’il appela lui-même εἰσαγωγικόν.
  • (6’) Gell. N.A. 14, 7, 2 :Pompeius []M. Varronem [] rogauit, uti commentarium faceret εἰσαγωγικόν sic enim Varro ipse appellat – […].
    « Pompée demanda à Varron de lui faire un aide-mémoire εἰσαγωγικόν – c’est ainsi que l’appelle Varron lui-même. »

L’adjectif grec qui, dans le titre de la notice citée sous (6), vient préciser, au sein d’une proposition relative, le type de commentarium dont il est question, est ensuite repris en usage en tant qu’adjectif épithète en (6’). Dans ce cas précis, il s’agit d’un contexte de citation, puisque c’est Varron qui est à l’origine de cette appellation.

Dans l’exemple (7) ci-dessous, on observe le même type de relation entre argumenta et ἀντιστρέφοντα6):

  • (7) Gell. N.A. 5,10 : De argumentis quae Graece ἀντιστρέφοντα appellantur , a nobis ‘reciproca’ dici possunt.
    « Sur les démonstrations qu’on appelle en grec ἀντιστρέφοντα et qui, en latin, peuvent être dites reciproca (‘qui se retournent’). »

1.2. Lexème grec en usage et lexème latin en mention

Comme on pouvait s’y attendre, les exemples où le lexème grec est en usage tandis que le lexème latin est en mention sont moins fréquents que l’inverse (cf. 1.1.). Le fait même que le lexème grec soit glosé par un lexème latin permet de l’analyser non comme un autonyme, mais comme un lexème en usage à « connotation autonymique7) », et montre qu’il n’est pas totalement pris en charge par le locuteur premier qu’est Aulu-Gelle :

  • (8) Gell. N.A. 6,7,5: Addebat etiam quod ‘ad’ praeuerbium tum ferme acueretur, cum significaret ἐπίτασιν , quam ‘intentionem’ nos dicimus […].
    « Il ajoutait encore que le préverbe ad prenait l’accent aigu en général quand il indiquait l’ἐπίτασις, que nous nous appelons intentio. »
  • (9) Gell. N.A. 13,26,3 : ‘Summum autem tonum προσῳδίαν acutam dicit […].
    « [Nigidius] appelle l’accent aigu ‘ton le plus haut’. »

Gr. ἐπίτασις et προσῳδία sont ici des termes techniques. En (8), ἐπίτασις est le terme qui vient à l’esprit de notre auteur. Dans ces tours, le plus souvent, c’est le terme latin qui se trouve dans la proposition relative explicative ; elle apporte alors une précision terminologique afin de s’assurer que les lecteurs, qu’ils parlent grec ou non, comprennent bien de quoi il est question. Mais le fait qu’une telle catégorie existe montre que le lexique grec faisait partie intégrante du vocabulaire du latin lettré qu’est Aulu-Gelle.

L’exemple (9) repose sur le même principe à la différence que le terme latin cité en mention est celui d’un locuteur spécifique, Publius Nigidius. Le terme grec est employé en usage et est parfaitement intégré à la syntaxe latine puisque qu’il est assorti d’un adjectif épithète latin, acutam, constituant ainsi un groupe nominal hybride. Tout porte donc à croire que c’est le terme grec qui devait être le plus connu pour les locuteurs latins.

1.3. Mise en équivalence d’un LL en mention et d’un LG en mention

Nous entrons à présent dans la catégorie où les deux termes, latin et grec, sont employés en mention. La visée terminologique est donc ici plus importante que dans les précédents cas envisagés. Plusieurs sous-types doivent être distingués selon que les lexèmes (latin et/ou grec) sont définis par une périphrase (1.3.1, 1.3.2 et 1.3.3) ou non (1.3.4) :

1.3.1. Lexème latin défini par une périphrase latine, accompagné de sa traduction grecque

Dans ce premier cas, le mot latin est mis en vedette, défini par une périphrase explicative en latin, et suivi d’une proposition relative indiquant la dénomination reçue en grec :

  • (10) Gell. N.A. 13,17,1 : Qui uerba Latina fecerunt quique his probe usi sunt, ‘humanitatem ’ non id esse uoluerunt, quod uolgus existimat quodque a Graecis φιλανθρωπία dicitur et significat dexteritatem quandam beniuolentiamque erga omnis homines promiscam, sed ‘humanitatem’ appellauerunt id propemodum, quod Graeci παιδείαν uocant , nos eruditionem institutionemque in bonas artisdicimus
    « Ceux qui ont forgé les mots latins et ceux qui s’en servent correctement n’ont pas voulu qu’humanitas soit ce qu’on pense couramment, qui est appelé par les Grecs φιλανθρωπία et indique une sorte d’affabilité et de bienveillance envers tous les hommes indistinctement, mais ils ont appelé humanitas à peu près ce que les Grecs nomment παιδεία, que nous disons nous instruction et formation aux belles lettres. »

Humanitatem est employé en mention et est défini par la périphrase dexteritatem quandam beniuolenitiemque erga omnis homnines promiscam; cette définition vaut pour le grec φιλανθρωπία ainsi que pour le latin humanitas dans ce contexte. En ce qui concerne la forme, le procédé est le même pour le second sens d’humanitatem, défini par eruditionem institutionemque in bonas artis et dont la traduction grecque est παιδείαν8).

1.3.2. Lexème grec défini par une périphrase latine, accompagné de sa traduction latine

On peut également observer le cas inverse (bien que moins fréquent), où le lexème grec est mis en vedette et défini par une périphrase latine, assortie de la dénomination latine correspondante, dans une relative:

  • (11) Gell. N.A. 2,25,2 : ἀναλογία est similium similis declinatio, quam quidam Latine ‘proportionem’ uocant.
    « L’ ἀναλογία est la dérivation de formes semblables à partir de mots semblables, que certains appellent en latin proportio. »

Les exemples de ce type tendent à montrer que pour certains concepts, la terminologie grecque est plus expressive (et peut-être aussi plus consensuelle) que la terminologie latine, même si « certains » (quidam) donnent un nom différent au fait grammatical dénoté par le grec ἀναλογία9).

1.3.3. Lexème grec et lexème latin définis par une périphrase latine

Dans ce cas de figure, le terme latin et le terme grec (qui sont de même nature) sont sur le même plan et prennent le plus souvent place dans une même proposition relative :

  • (12) Gell. N.A. 5,3,1 (LL et LG substantifs) : Protagoram […]adulescentem aiunt uictus quaerendi gratia in mercedem missum uecturasque onerum corpore suo factitauisse, quod genus Graeci ἀχθοφόρους uocant, Latine baiulos appellamus.
    « Protagoras […] dans sa jeunesse, pour gagner sa vie, avait été, dit-on, placé comme salarié, et avait assuré des transports de fardeaux sur ses épaules, ce que les Grecs appellent des ἀχθοφόροι et que nous appelons en latin des baiuli (‘portefaix’). »

En (12), baiuli est présenté comme l’équivalent du grec ἀχθοφόροι, l’un et l’autre termes ayant exactement le même dénoté, la définition donnée valant pour les deux. La mention du grec précède le latin probablement parce que nous nous trouvons dans un contexte grec (il s’agit en effet du métier exercé par le Grec Protagoras), mais également parce que le composé grec est plus motivé que le lexème latin ; en effet, le deuxième élément -φόρος est explicité par uecturas corpore suo, tandis que ἀχθο- l’est par onerum.

1.3.4. Absence de périphrase explicative

Dans le cas suivant, lexème latin et lexème grec sont employés en mention mais ils ne sont plus assortis d’une périphrase ou d’une définition ; seule l’appellation latine ou grecque sert à identifier le référent. Il s’agit alors d’une équivalence terminologique, telle que l’on pourrait la trouver dans un dictionnaire bilingue.

  • (13) Gell. N.A. 1,20,7: Linea autem a nostris dicitur, quam γραμμήν Graeci nominant.
    « Les nôtres appellent linea ce que les Grecs appellent γραμμή. »
  • (14) Gell. N.A. 12,6,1: Quae Graeci dicunt ‘aenigmata’, hoc genus quidam ex nostris ueteribus ‘scirpos’ appellauerunt.
    « Ce que les Grecs appellent aenigmata (‘énigmes’), certains de nos anciens l’ont appelé scirpi (‘roseaux’). »

Dans tous les cas relevés, le terme grec se trouve dans une proposition relative dont l’antécédent est le terme latin. En (13) et (14), le vocabulaire connu est le vocabulaire grec (γραμμή et aenigma) et l’apport informatif est la dénomination latine. On voit d’ailleurs en comparant ces deux exemples que la place de la proposition relative contenant le grec importe peu.

On rencontre également ce cas de figure dans le contexte des étymologies, où une dénomination latine trouve sa justification dans une dénomination grecque :

  • (15) Gell. N.A. 1,18,5: hinc per adfinitatem litterarum, qui φώρ Graece, est Latine fur.
    « de là, par la proximité des voyelles, ce qui est φώρ en grec est fur en latin. »

1.4. Périphrase latine mise en relation avec un lexème grec en mention

Dans cette section, les lexèmes grecs (toujours en mention) sont explicités par une périphrase latine mais le lexème latin correspondant n’est pas présent:

  • (16) Gell. N.A. 1,9,4 : hi prorsusappellabantur intra tempus tacendi audiendique ἀκουστικοί .
    « on les appelait, pendant la période où ils se taisaient et écoutaient, ἀκουστικοί. »
  • (17) Gell. N.A. 13,21 : Quod a scriptoribus elegantissimis maior ratio habita sit sonitus uocum atque uerborum iucundioris, quae a Graecis εὐφωνία dicitur, quam regulae disciplinaeque, quae a grammaticis reperta est.
    « Que les écrivains les plus raffinés ont tenu compte davantage de ce qui rend plus agréable la sonorité des syllabes et des mots (les Grecs appellent cela euphonie) que de la règle et de la théorie trouvées par les grammairiens. »

En (16), le grec ἀκουστικοί n’a pas d’équivalent latin à strictement parler ; il est cependant discrètement explicité par la présence de audiendi. De même, en (17), l’appellation grecque εὐφωνία trouve sa justification et son explication dans sonitus et iucundioris. Dans les deux cas, il s’agit d’un baptême terminologique, puisqu’il s’agit de donner un nom à deux référents qui sont décrits en latin mais non nommés dans cette langue : εὐφωνία désigne ainsi ratio sonitus uocum atque uerbum iucundioris10).

1.5. Lexème grec en mention, non défini et non traduit

De là, nous en arrivons à la dernière catégorie, celle qui consiste à employer un mot ou une expression grecque de manière autonymique, mais sans lui donner d’équivalent sous quelque forme que ce soit:

  • (18) Gell. N.A. 12,5,7: si unusquisque nostrum, simul atque editus in lucem foret, harum prius rerum sensum adfectionemque caperet, quae a ueteribus philosophis τὰ πρῶτα κατὰ φύσιν appellata sunt: ut omnibus scilicet corporis sui commodis gauderet, ab incommodis omnibus abhorreret.
    « si chacun de nous, dès qu’il était arrivé à la lumière, prenait sentiment et affection pour ce que les anciens philosophes ont appelé τὰ πρῶτα κατὰ φύσιν (‘les premières choses conformes à la nature’). »

La lexie τὰ πρῶτα κατὰ φύσιν se trouve autonymisée par le verbe appellata est, mais au sein d’une proposition relative qui fonctionne en usage : dans la phrase en effet, c’est bien pour l’entité extralinguistique dénotée par l’expression grecque qu’il s’agit de concevoir du goût. On se trouve alors à la limite de notre sujet, dans la mesure où, s’il y a bien autonymie du grec, il faut néanmoins comprendre ce dernier en usage pour que la phrase ait du sens : rien ne permet à un locuteur non hellénophone de comprendre ce que signifie l’expression11).

L’analyse formelle de ces cinq types d’énoncés permet, dans une première approche, de distinguer les cas où Aulu-Gelle s’inscrit dans une démarche onomasiologique, c’est-à-dire où il s’agit pour lui, à travers ces énoncés, de donner une dénomination, grecque ou latine, à un référent identifié soit par une périphrase, soit par un lexème de l’autre langue, des cas où il s’inscrit dans une démarche sémasiologique, où il s’agit plutôt de définir un nom, grec ou latin, par une périphrase et/ou par un nom de l’autre langue. Il convient à présent d’étudier plus précisément les différentes raisons qui justifient l’introduction de tels énoncés dans le texte d’Aulu-Gelle.

2. Fonctions des énoncés autonymiques gréco-latins

À la différence de Cicéron, pour qui le latin est tout à fait capable de rivaliser avec le grec pour exprimer adéquatement la réalité (De fin. 1, 2, 612)); 1, 3, 1013); Tusc. 2, 2, 5-614) ), Aulu-Gelle exprime très souvent l’idée d’une supériorité du grec sur le latin, soulignant son élégance, sa précision et son expressivité à travers des adjectifs comme significans ( Gell. NA 1, 15, 17), elegans (NA 5, 20, 3) ou des adverbes comme significanter et consignate (coordonnés au superlatif en NA 1, 25, 8). Cet éloge permanent des capacités expressives du grec est corrélé chez lui à une dépréciation de celles du latin, comme dans le passage suivant :

  • (19) Gell. N.A. 11,16,1 : Adiecimus saepe animum ad uocabula rerum non paucissima, quae neque singulis uerbis, ut a Graecis, neque, si maxime pluribus eas res uerbis dicamus, tam dilucide tamque apte demonstrari Latina oratione possunt, quam Graeci ea dicunt priuis uocibus.
    « Nous avons souvent porté attention à une grande quantité de noms de choses que nous ne pouvons en latin ni désigner d’un seul mot comme en grec, ni même si nous employons plusieurs mots, exprimer avec autant de clarté et de propriété que le font les Grecs en les nommant d’un mot particulier. »

La clarté, la précision et l’exactitude constituent des préoccupations constantes pour l’auteur des Nuits attiques. Or, à ses yeux, la terminologie grecque, du fait même qu’elle est première par rapport à la terminologie latine, est toujours plus exacte et plus adéquate à la réalité décrite. C’est pourquoi dans la plupart des énoncés autonymiques bilingues étudiés, c’est le lexème latin – lorsqu’il est présent – qui est focalisé et glosé par un lexème grec : cette glose, qui, comme cela a été montré en première partie, se présente très souvent sous la forme d’une proposition relative dont le lexème latin est l’antécédent, vise ainsi à créer ou à rendre compte de la création d’un terme latin visant à traduire un mot grec (2.3.), « labelliser » un mot latin comme technique (2.4.), définir ou clarifier un mot latin (2.5.), expliquer un fait linguistique latin (2.6.) ou bien encore corriger une traduction approximative (2.7.). Lorsqu’il n’y a pas de lexème latin en face du lexème grec en mention, ce type d’énoncé sert à pallier une absence ou une lacune lexicale du latin (2.2.). Enfin, dans les quelques cas où c’est le lexème grec qui est focalisé, le recours à un énoncé autonymique gréco-latin ne semble avoir pour fonction que d’apporter une précision terminologique supplémentaire (2.1.).

2.1. Apporter une précision terminologique plus ou moins accessoire

Lorsque le lexème grec se trouve focalisé, il est en usage et constitue l’antécédent d’une proposition relative explicative dans laquelle son équivalent latin est mentionné, sans que cette relative soit nécessaire à la compréhension de l’ensemble de l’énoncé. Ainsi, dans l’exemple (11) cité en première partie, la relative quae proportio Latine dicitur, épithète de gr. ἀναλογία, ne vise aucunement à faire comprendre ce que signifie ἀναλογία, comme on pourrait le penser a priori; en effet, le terme grec est usuel et bien imposé dans les textes de grammaire latine, là où proportio n’est qu’une traduction possible du grec qui n’a pas la même précision15). De fait, proportio est une des deux propositions terminologiques de Cicéron pour traduire analogia, propositions qu’il juge lui-même « audacieuses » :

  • (20) Cic. Tim. 13 : id optime adsequitur, quae Graece analogia, Latine (audendum est enim, quoniam haec primum a nobis nouantur) comparatio proportioue dici potest.
    « le résultat, c’est ce qu’en grec on appelle analogia et en latin (soyons audacieux, puisque ces mots sont forgés par nous pour la première fois), comparatio ou proportio ».

La manière dont Aulu-Gelle rapporte cette traduction latine (quam quidam Latine ‘proportionem’ uocant), sans même mentionner le nom de son illustre inventeur16), tendrait à montrer que cette proposition n’avait pas été validée par l’usage17); il s’agit donc là pour l’auteur d’apporter une information supplémentaire, mais non indispensable, sans doute par souci d’exhaustivité.

La proposition relative a-t-elle le même caractère accessoire dans l’exemple (8) ? Ces deux énoncés ont une forme similaire : le lexème grec est en usage, le lexème latin est en mention à l’intérieur d’une relative explicative. Mais dans l’exemple (11), ἀναλογία est d’abord défini par une périphrase (similium similis declinatio), ce qui rend superflue la précision apportée par la relative, d’autant que le terme proportio ne se comprend qu’en relation avec le terme grec qui fut la source de sa création ; en revanche, dans l’exemple (8), seule la relative permet au locuteur latin de comprendre ce que signifie le mot grec ἐπίτασις s’il ne le connaît pas ; de fait, intentio, dérivé d’intendo, avait pris le sens d’« intensité » déjà chez Sénèque et pouvait sans doute être compris sans autre explication.

Dans les deux cas évoqués, le lexème grec est mis en relation avec un lexème latin qui lui sert d’équivalent de traduction. Mais cet équivalent n’existe pas toujours.

2.2. Pallier une lacune du lexique latin

Les précisions terminologiques apportées par les énoncés autonymiques peuvent ainsi intervenir soit dans des cas où un terme technique grec n’a pas d’équivalent latin, soit dans les cas où cet équivalent existe par ailleurs mais n’est pas connu ou, du moins, pas mentionné par Aulu-Gelle. Le lexème grec vient alors combler ce que l’on peut appeler une « lacune18) » du lexique latin. Dans les exemples (3) à (6) ci-dessus, le terme grec n’est mis en relation d’équivalence avec aucun terme latin : dans les deux premiers exemples, μαθήματα constitue une partie des disciplinae (3), et ὀπτική et κανονική sont des parties de la geometria (4); en (5), τραχεῖα est un adjectif qui qualifie tantôt un terme latin (fistula), tantôt un terme grec (ἀρτηρία), mais qui n’a pas lui-même d’équivalent de traduction latin, tout comme en (6) εἰσαγωγικόν qualifie commentarium, mais n’est pas traduit. De même, les exemples (16) et (18) présentent des lexèmes (ἀκουστικοί) ou lexies (τὰ πρῶτα κατὰ φύσιν) grecs en mention sans équivalent latin. C’est que, aux yeux d’Aulu-Gelle, il n’est pas toujours nécessaire, voire il est parfois impossible, de donner un équivalent de traduction latin à un terme grec :

  • (21) Gell. N.A. 18, 14, 1-3 : Figurae quaedam numerorum, quas Graeci certis nominibus appellant, uocabula in lingua Latina non habent. Sed qui de numeris Latine scpriserunt, Graeca ipsa dixerunt, fingere autem nostra, quoniam id absurde futurum erat, noluerunt. Quale enim fieri nomen posset ‘hemiolio’ numero aut ‘epitrito’ ?
    « Pour certaines formes de nombres que les Grecs appellent de noms définis, il n’y a pas de mots en latin. Mais ceux qui ont écrit en latin sur les nombres se sont servi des mots grecs eux-mêmes ; quant à en former qui soient à nous, ils s’y sont refusé, car cela aurait été choquant. Quel nom en effet pouvait être formé pour les nombres hemiolos ou epitritos? »

Pourtant, contrairement à ce que dit Aulu-Gelle, certains auteurs latins se sont risqués à traduire ces termes techniques : Vitruve emploie ainsi sesquialterum pour traduire ἡμιόλιος et la lexie tertiarum alterum pour rendre ἐπίτριτος19)); quant à Cicéron, dans sa traduction du Timée de Platon, il traduit les deux termes respectivement par sesquialter et sesquitertius20)). Si Aulu-Gelle ne mentionne pas ces termes latins, c’est soit qu’il ne les connaît pas, soit qu’il les juge trop absurda (« choquants ») ; en ce cas, il y aurait dans ce passage une critique discrète des propositions terminologiques latines de Cicéron et de Vitruve. Dans la mesure où Aulu-Gelle n’hésite pas à critiquer explicitement ses prédécesseurs lorsque le besoin s’en fait sentir, et ce même lorsqu’il s’agit de ses auteurs de prédilection, comme Varron21), la première hypothèse pourrait sembler plus crédible.

Aulu-Gelle ne traduit pas non plus gr. ἐπιγλωττίς (« luette ») dans le passage suivant :

  • (22) Gell. N.A. 17,11,4 : […] inpositam esse arte quadam et ope naturae inde apud duo ista foramina, quae dicitur ἐπιγλωττίς quasi claustra quaedam mobilia coniuuentia uicissim et resurgentia, eamque ἐπιγλωττίδαinter edendum bibendumque operire atque protegere τὴν τραχεῖαν ἀρτηρίαν […].
    « [Erasistrate disait que] l’art secourable de la nature avait placé auprès de ces deux orifices ce qu’on appelle ἐπιγλωττίς22), comme une sorte de barrière mobile se fermant et se relevant tour à tour, et cette ἐπιγλωττίς , quand on mange et boit, couvre et protège la trachée artère […]. »

L’autonymie de la première occurrence de ce lexème ne se manifeste que par la relative quae dicitur « ce qui est appelé », sans que son caractère grec soit souligné. Même si la graphie et la morphologie du mot le dénoncent comme grec, il apparaît ici comme un emprunt de signifiant relativement intégré dans la terminologie latine, qui est connu et se comprend de soi-même sans que l’on ait besoin de lui créer un équivalent de traduction latin. Le référent du terme grec est toutefois défini par quasi claustra quaedam mobilia coniuuentia uicissim et resurgentia, au moyen de deux morphèmes indiquant l’approximation, quasi et quaedam. Après cela, il est repris en usage, déterminé par l’anaphorique eam qui permet de faire le lien avec la définition précédente.

Dans ces passages, Aulu-Gelle ne cherche pas à traduire en latin le terme grec qu’il mentionne. Ce dernier se suffit alors à lui-même pour dénommer la réalité dont il est question et, parfois, il est suffisamment intégré au lexique latin – toujours selon Aulu-Gelle – pour que le besoin de le traduire ne se fasse pas sentir (c’est le cas pour hemiolos et epitritos, dont la graphie latine, même si elle relève d’un choix d’éditeur ou de copiste, trahit sans doute un degré plus avancé d’intégration).

2.3. Créer un terme latin pour traduire un terme grec

Mais lorsqu’il manque au latin un terme équivalant à un terme grec existant, il arrive qu’Aulu-Gelle ne se contente pas de mentionner le terme grec et qu’il forge lui-même un néologisme latin, ou bien qu’il rende compte de néologismes forgés par d’autres pour traduire ce terme grec. Les énoncés autonymiques gréco-latins servent alors à introduire le néologisme et à apprécier sa pertinence23). À la différence de Cicéron, qui revendiquait ses propres créations à la première personne24), il est toujours très discret dans ces tentatives ; la plupart du temps, si on peut légitimement penser qu’il en est le créateur, c’est uniquement parce que le terme n’est pas attesté avant lui. Il en est ainsi de lat. quadrantalia25) et lat. ternio dans les passages suivants :

  • (23) Gell. N.A. 1,20,3-4 : ‘Solidum’ est quando non longitudines modo et latitudines planas numeri linearum efficiunt, sed etiam extollunt altitudines, quales sunt ferme metae triangulae, quas ‘pyramidas’ appellant, uel qualia sunt quadrata undique, quae κύβους illi, nosquadrantaliadicimus . Κύβος enim est figura ex omni latere quadrata.
    « Il y a un volume quand les éléments linéaires ne forment pas seulement des longueurs et des largeurs planes, mais s’élèvent aussi en hauteur : telles sont, on peut le dire, les bornes triangulaires que les Grecs appellent pyramides, ou les figures carrées de tous côtés qu’ils nomment κύβοι, et nous quadrantalia. Le cube est en effet une figure carrée de tous côtés. »
  • (24) Gell. N.A. 1,20,6 : Huius numeri cubum Pythagoras uim habere lunaris circuli dixit, quod et luna orbem suum lustret septem et uiginti diebus et numerusternio, qui τριὰς Graece dicitur, tantundem efficiat in cubo.
    « Le cube du nombre trois contient la puissance du circuit lunaire, d’après Pythagore, parce que la lune parcourt son orbite en vingt-sept jours, et que le nombre trois, qui se dit τριὰς en grec, produit le même nombre s’il est porté au cube. »

Dans l’exemple (23), on pourrait penser que le pronom nos, juxtaposé à illi, fait référence aux locuteurs latins dans leur ensemble, de la même façon qu’illi renvoie aux Grecs ou, peut-être plus étroitement, aux savants grecs. Mais dans la mesure où quadrantal, -alis a ce sens uniquement chez Aulu-Gelle, il est plus probable que nos ne fasse référence qu’à l’auteur lui-même. En outre, la phrase suivante, avec la présence d’enim, constitue une justification de cette proposition terminologique : le cube étant une figure « carrée » (quadrata), il peut légitimement recevoir une appellation latine qui soit de la même famille que l’adjectif quadratus, a, um.

La manière dont Aulu-Gelle introduit lat. ternio, attesté pour la première fois chez lui, est encore plus discrète : le lexème latin est en usage, glosé par une proposition relative contenant le lexème grec qu’il sert à traduire, τριάς (que l’on pourrait traduire en français par « triade »). Seul le rappel du lexème-source dans cette proposition relative permet, en attirant l’attention du lecteur sur ce terme latin, de supposer qu’il s’agit là d’une création de l’auteur. Le fonctionnement est le même dans le passage suivant, où l’adjectif lat. priuatiuus est en usage, alors même qu’il s’agit de sa première attestation en latin :

  • (25a) Gell. N.A. 5,12,10 : ‘uesani’ autem et ‘uecordes’ ex una tantum parte dicti, quae priuatiua est, quam Graeci κατὰ στέρησιν dicunt.
    « uesani et uecordes ne se disent qu’en un seul sens qui est privatif, ce que les Grecs appellent κατὰ στέρησιν. »

Cicéron avait, lui aussi, créé un adjectif sur le même radical pour traduire l’adjectif grec στερητικ ό ς :

  • (25b) Cic. Top. 48 : Sunt enim alia contraria, quae priuantia licet appellemus Latine, Graeci appellant στερητικά.
    « Il existe en effet d’autres contraires, que l’on peut appeler priuantia en latin, et que les Grecs appellent στερητικά. »

Il est intéressant de voir qu’Aulu-Gelle ignore encore une fois Cicéron et préfère donner du poids à son propre néologisme en l’employant en usage, et cette fois sans glose se référant à la lexie-source, plus loin dans son œuvre :

  • (25c) Gell. N.A. 13,23,19 : ‘ne’ enim particula, ut apud Graecos, ita plerumque in Latina quoque lingua priuatiuast.
    « en effet la particule ne, comme chez les Grecs, est souvent privative en langue latine. »

Il arrive aussi qu’Aulu-Gelle crée un équivalent latin au lexème grec sans le revendiquer pleinement, voire parfois, pour le rejeter ensuite :

  • (26) Gell. N.A. 1,20,9 : Εὐκλείδηςautem breuius, praetermissa altitudine : « Γραμμήinquit, est μῆκος ἀπλατές quod exprimere uno Latine uerbo non queas, nisi audeas dicereinlatabile ’. »
    « Euclide est plus bref, et laisse de côté la hauteur : ‘Γραμμή, dit-il, c’est μῆκος ἀπλατές (longueur sans largeur), ce qu’on ne pourrait exprimer en latin en un seul mot, à moins d’oser dire inlatabile. »

Dans ce passage, il propose très prudemment26) in-lāt-ābile, parasynthétique formé sur l’adjectif lātus, a, um « large » à l’aide du morphème privatif in- et du suffixe -(ā)bilis, pour traduire le grec ἀ-πλατ-ές, formé lui-même à partir du substantif neutre πλάτος, εος-ους à l’aide du morphème ἀ- privatif. Il s’agit d’un calque morphologique qui reste approximatif à cause de la dissymétrie des suffixes. Il va plus loin dans le passage (27), alors qu’il tente de rendre le titre de l’œuvre de Plutarque περὶ πολυπραγμοσύνης :

  • (27) Gell. N.A. 11,16,3-6, à propos de la traduction du titre de l’ouvrage de Plutarque περὶ πολυπραγμοσύνης: Ac tum quidem primo, quia non satis commode opinabar interpretaturum <me> esse, si dicerem librum scriptum ‘de negotiositate ’, aliud institui aput me exquirere, quod, ut dicitur, uerbum de uerbo expressum esset. Nihil erat prorsus quod aut meminissem legere me aut, si etiam uellem fingere, quod non insigniter asperum absurdumque esset, si ex multitudine et negotio uerbum unum compingerem, sicuti ‘multiiuga’ dicimus et ‘multicolora’ et ‘multiformia’. Sed non minus inlepide ita diceretur, quam si interpretari uoce una uelis πολυφιλίανaut πολυτροπίανaut πολυσαρκίαν. Quamobrem, cum diutule tacitus in cogitando fuissem, respondi tandem non uideri mihi significari eam rem posse uno nomine et idcirco iuncta oratione quid uellet Graecum id uerbum pararam dicere. ‘Ad multas igitur res adgressio earumque omnium rerum actio πολυπραγμοσύνη , inquam, Graece dicitur, de qua hunc librum conpositum esse inscriptio ista indicat.’
    « Et alors il est vrai, d’abord, parce que je pensais ne pas traduire avec assez de justesse si je disais que le livre traitait de negotiositas (‘affairement’), je décidai de chercher en moi-même autre chose qui fût, comme on dit, le calque du mot sur le mot. Il n’y avait absolument rien ou que je me rappelasse avoir lu ou si même je cherchais à inventer, qui ne fût absolument dur et choquant si j’assemblais ‘multitude’ et ‘affaire’ en un seul composé sur le modèle de nos mots multiiugus, multicolor, et multiformis. Mais ainsi on s’exprimerait tout aussi peu heureusement que si on cherchait à rendre en un seul mot πολυφιλίαν (‘amitié multiple’), πολυτροπίαν (‘ruse aux multiples faces’) πολυσαρκίαν (‘excès d’embonpoint’). C’est pourquoi après être resté un instant en silence à réfléchir, je répondis finalement qu’il ne me semblait pas qu’on pût exprimer cela d’un seul nom et par conséquent j’étais prêt à dire d’une périphrase ce que signifiait ce mot grec. ‘Aborder beaucoup de choses et les mener toutes’ s’appelle en grec, dis-je, πολυπραγμοσύνη dont ce titre indique que c’est le sujet du livre. »

Il propose dans un premier temps le néologisme něgōtĭ-ōs-ĭtās, dérivé de l’adjectif suffixé en -ōsus, něgōtĭ-ōsus « qui a beaucoup d’affaires, très occupé, très affairé », où le suffixe -ōsus permet de rendre le premier élément du composé grec πολυ-. Mais il s’en montre finalement insatisfait (non satis commode opinabar interpretaturum <me> esse) : à ses yeux, le lexème latin ne calque pas assez étroitement le lexème grec et il faudrait lui préférer un composé à premier élément multi-, comme dans multi-color27). Ne parvenant pas à trouver ce composé, Aulu-Gelle s’en tient à rendre le titre de Plutarque par une périphrase et souligne, une fois de plus, l’incapacité du latin à s’exprimer de manière aussi claire et concise que le grec.

Les énoncés autonymiques gréco-latins sont aussi un lieu de recherche et d’hésitation quant à la terminologie latine ; il arrive en effet qu’Aulu-Gelle propose deux lexèmes pour traduire un même terme grec :

  • (28) Gell. N.A. 17,12,1 : Infames materias, siue quis mauult dicere inopinabiles, quas Graeci ἀδόξους ὑποθέσεις appellant.
    « Les sujets ‘décriés’, ou si l’on préfère les dire ‘inconjecturables’, que les Grecs appellent ἀδόξους ὑποθέσεις (‘sujets paradoxaux’). »

Pour traduire l’adjectif gr. ἄ-δοξος, composé bahuvrīhi formé sur la base de δόξα à l’aide du morphème privatif grec ἀ-, Aulu-Gelle emploie d’abord l’adjectif lat. in-famis, formé de la même manière sur la base de fama à l’aide du morphème privatif latin in- : l’adjectif latin constitue donc un bon calque morphologique de l’adjectif grec. En outre, δόξα et fama, s’ils ne sont pas sémantiquement équivalents dans tous les contextes, ont néanmoins des emplois communs, au sens de « réputation » (bonne ou mauvaise). Ainsi, c’est par bona fama que Cicéron traduit le mot grec εὐδοξία dans le De finibus (3,17,57)28). Enfin, les deux adjectifs partagent le sens courant de « décrié, qui a mauvaise réputation ». À partir de là, Aulu-Gelle assigne à lat. infamis le sens spécialisé d’ἄδοξος en philosophie, « paradoxal », par calque sémantique, en transposant sur lat. infamis « une relation forme-sens jusque là inédite se fondant sur l’existence de cette même relation à l’intérieur29) » de gr. ἄδοξος. Cependant, l’emploi courant d’infamis, bien éloigné du sens technique d’ἄδοξος, rendait vraisemblablement ce terme peu acceptable dans ce contexte ; c’est pourquoi Aulu-Gelle propose dans un deuxième temps le néologisme formel in-opinabile30), plus satisfaisant sémantiquement puisqu’il signifie littéralement « ce sur quoi on ne peut conjecturer ».

Aulu-Gelle relaie également les néologismes créés par d’autres :

  • (29) Gell. N.A. 5,15,1-2 : Vetus atque perpetua quaestio inter nobilissimos philosophorum agitata est, corpusne sit uox an incorporeum. Hoc enim uocabulum quidam finxerunt proinde quod Graece dicitur ἀσώματον.
    « C’est une vieille et éternelle question qui a été discutée entre les plus connus des philosophes, si la voix est un corps ou un incorporel. Certains ont en effet forgé ce mot de la même manière qu’en grec on dit ἀσώματον. »

Lat. incorporeus n’étant pas attesté avant les Nuits Attiques, il est difficile de savoir qui se cache derrière le pluriel quidam et qui est l’auteur de ce néologisme, calqué morphologiquement sur l’adjectif grec qu’il traduit, à partir de l’équivalence interlinguistique entre gr. σώμα et lat. corpus.

Ailleurs, Aulu-Gelle impute les néologismes dont il rend compte à leurs auteurs :

  • (30) Gell. N.A. 15,25,1 : Cn. Matius, uir eruditus, in mimiambis suis non absurde neque absone finxit ‘recentatur’ pro eo quod Graeci dicunt ἀνανεοῦται , id est ‘denuo nascitur atque iterum fit recens’.
    « Gnaeus Matius, un érudit, a forgé dans ses mimiambes, sans rien de choquant ni pour la raison ni pour l’oreille, recentatur pour ce que les Grecs disent ἀνανεοῦται , c’est-à-dire, ‘il naît de nouveau et se fait neuf derechef’. »

Il témoigne aussi de fluctuations terminologiques qui existent dans certains domaines de la connaissance ; ainsi, dans le passage suivant, il nous apprend, puisqu’aucun de ces termes n’est attesté avant lui, que plusieurs termes étaient en concurrence pour traduire le grec προσῳδία :

  • (31) Gell. N.A. 13,6,1 : Quas Graeci προσῳδίας dicunt, eas ueteres docti tum ‘notas uocum’, tum ‘moderamenta’, tum ‘accentiunculas’, tum ‘uoculationes’ appellabant.
    « Ce que les Grecs appellent προσῳδίαι, les anciens savants l’appelaient tantôt ‘marques des sons’, tantôt ‘guides’, tantôt ‘accents’, tantôt ‘intonations’. » (cf. (10) )

La création de signifiants n’est pas le seul moyen que l’on trouve dans les Nuits attiques pour traduire les termes grecs en latin. Les énoncés autonymiques gréco-latins peuvent aussi servir à « mandater le néologisme latin destiné à remplacer [les termes grecs] avec leur valeur technique31) », comme c’était le cas dans le passage (28) pour infamis.

2.4. « Labelliser » un terme latin comme technique

Le plus souvent, Aulu-Gelle n’éprouve pas le besoin de créer ou de mentionner l’existence d’un mot nouveau, mais préfère employer un lexème existant en lui conférant le sens technique qu’il a acquis antérieurement, par calque sémantique notamment, ou en lui attribuant un sens technique qu’il n’avait pas. L’énoncé autonymique a alors pour fonction de « labelliser » le terme latin, d’indiquer qu’il est à entendre dans le sens technique qu’il partage avec le terme grec qu’il sert à traduire. Ainsi, dans l’exemple (13), la relative quam γραμμήνGraeci nominant permet d’assigner une définition géométrique à linea qui, en latin, a par ailleurs les sens courants de « fil de lin », « fil de pêche » ou encore « cordeau ». C’est également le cas dans l’exemple (32), cette fois en contexte médical :

  • (32) Gell. N.A. 17,11,2 : […]per earumque alteram deduci delabique in stomachum esculenta omnia et posculenta ex eoque ferri in uentriculum, qui Graece appellatur ἡ κάτω κοιλία atque ibi subigi digerique, ac deinde aridiora ex his recrementa in aluum conuenire, quod Graece κόλον dicitur, humidiora per renes in uesicam.
    « […] dans l’un d’eux étaient conduits et glissaient dans l’estomac tous les aliments et boissons et de là ils étaient portés dans le uentriculum, qu’on appelle en grec ἡ κάτω κοιλία (‘intestin grêle’), et là ils étaient triturés et triés, puis les excréments les plus secs convergeaient dans l’intestin, que les Grecs appellent κόλον (‘colon’), les plus humides allaient à travers les reins dans la vessie. »

Lat. uentriculus et lat. aluus, dans les textes, ont une valeur sémantico-référentielle assez floue et peuvent tous deux désigner le ventre, l’estomac ou les intestins. Le rappel des termes grecs qu’ils servent à traduire ici permet donc de leur assigner une valeur référentielle précise, l’intestin grêle pour le premier, le gros intestin (ou côlon) pour le second.

2.5. Définir et clarifier un terme latin polysémique

L’énoncé autonymique gréco-latin peut aussi intervenir pour désambiguïser un lexème latin polysémique, de la même manière que nous pourrions dire en français que dans Pierre a pris des leçons de solfège, il peut jouer du piano et Les voisins de Pierre sont absents, il peut jouer du piano, fr. pouvoir a tantôt le sens d’all. können, tantôt celui d’all. dürfen. Ainsi, lorsqu’Aulu-Gelle décrit les différentes acceptions d’un lexème polysémique comme humanitas (voir l’exemple (10) ci-dessus), la mention de deux lexèmes grecs permet de cerner plus clairement les deux acceptions du mot latin, définies par ailleurs par deux périphrases. De même, dans le passage suivant, où Aulu-Gelle critique l’emploi courant de lat. facies, l’insertion de la proposition relative mentionnant le lexème grec πρόσωπον permet de cerner plus précisément cet emploi courant :

  • (33) Gell. N.A. 13,30,2 : Sicuti quidam faciem esse hominis putant os tantum et oculos et genas, quod Graeci πρόσωπον dicunt, quando facies sit forma omnis et modus et factura quaedam corporis totius a faciendo dicta […].
    « Par exemple, certains croient que la facies d’un être humain, c’est seulement la bouche, les yeux et les joues, ce que les Grecs appellent πρόσωπον, alors que facies c’est la configuration générale, la taille et une certaine facture du corps tout entier, le mot étant formé de facere, faire […]. »

Dans le passage suivant, la situation est différente dans la mesure où le mot-vedette, uiuaria, mot récent et de bas niveau de langue, ne reçoit pas de définition en dehors d’un équivalent de traduction grec et d’un parasynonyme latin :

  • (34) Gell. N.A. 2,20,4 : ‘Viuaria’ autem quae nunc uulgus dicit, quos παραδείσους Graeci appellant, quae ‘leporaria’ Varro dicit, haut usquam memini apud uetustiores scriptum.
    « Quant à uiuaria qui désigne maintenant couramment ce que les Grecs appellent παράδεισοι et Varron, leporaria, je ne me souviens pas de l’avoir vu nulle part chez les écrivains de quelque antiquité. »

La compréhension de cet énoncé repose sur la maîtrise du grec et/ou du latin de Varron, ce qui montre qu’Aulu-Gelle s’adresse à un public cultivé et hellénisé, plus au fait des termes techniques grecs ou des mots latins anciens employés par des auteurs « archaïques » comme Varron que des mots employés couramment à leur époque.

Jusqu’ici, la présence d’un lexème grec (en mention ou en usage) dans un énoncé autonymique permettait d’établir une relation sémantique entre ce lexème grec et un lexème latin ou de mettre en évidence l’existence d’une lacune lexicale du latin. Mais il arrive aussi qu’Aulu-Gelle recoure au grec pour expliquer un fait linguistique latin.

2.6. Expliquer un fait linguistique latin

2.6.1. Etymologie

Aulu-Gelle s’intéresse de près à la langue, au sens des mots, mais aussi à leur origine, et les notices étymologiques sont nombreuses32) dans son œuvre. Or, il arrive qu’il explique l’origine de certains mots latins par le grec, en présentant le lexème latin soit comme ayant d’abord été un mot grec (par exemple lat. fur, « qui est le gr. φώρ », voir (5) ), décrivant alors ce que nous appellerions un emprunt de signifiant, soit comme venant d’un mot grec, à travers des termes comme unde ou de Graeco, comme dans le passage (3) ci-dessus, où il fait venir lat. Italia de gr. ἰταλοί, comme si le premier était dérivé du second. Dans le passage (35), il est ainsi question de deux adjectifs latins, poeniceus et spadix, empruntés au grec, respectivement à l’adjectif gr. φοῖνιξ, φοίνισσα ou au substantif gr. φοῖνιξ, -ικος et au substantif σπάδιξ, -ικος, qui désigne, comme le dit Aulu-Gelle, une branche de palmier arrachée :

  • (35) Gell. N.A. 2,26,9 : Nam ‘poeniceus’, quem tu Graece φοίνικα dixisti, et ‘rutilus’ et ‘spadix’, poenicei συνώνυμος, qui factus Graece noster est , exuberantiam splendoremque significant ruboris, quales sunt fructus palmae arboris non admodum sole incocti, unde spadici etpoeniceo nomen est ; σπάδικα enim Dorici uocant auulsum e palma termitem cum fructu.
    « En effet poeniceus, que pour ta part tu as prononcé en grec φοῖνιξ , ainsi que rutilus et spadix, synonyme de poeniceus, qui, forgé en grec, est nôtre, désignent une surabondance et une splendeur de rouge, comme celles des fruits du palmier quand ils ne sont pas totalement cuits par le soleil, d’où le nom donné à spadix et à poeniceus ; car les Doriens appellent σπάδιξ le rameau du palmier arraché avec son fruit. »

Nous nous efforçons, en linguistique contemporaine, de distinguer non seulement les processus d’emprunt et de dérivation, mais aussi les lexèmes de langue A et de langue B, en considérant que, à partir du moment où un lexème passe d’une langue à une autre, nous avons affaire à deux lexèmes distincts, s’inscrivant dans deux systèmes linguistiques différents. Mais pour les Anciens, ces distinctions n’étaient pas si claires. De fait, Aulu-Gelle ne distingue pas l’emprunt de la dérivation et décrit les deux processus au moyen de termes vagues comme unde ou de Graeco ; en outre, qu’il parle du mot grec ou du mot latin, il s’agit toujours pour lui du même mot, comme le montre très bien le début du passage (35). Enfin, le passage de la nature de substantif à celle d’adjectif au cours de l’emprunt ne semble pas faire problème non plus. Le caractère approximatif de ces étymologies est rendu encore plus patent dans le passage (36) à travers la répétition de l’adverbe quasi « en quelque sorte, à peu près » :

  • (36) Gell. N.A. 4,3,3 : ‘Paelex’ autem quasi πάλλαξ, id est quasi παλλάκις. Vt pleraque alia, ita hoc quoque uocabulum de Graeco flexum est.
    « Or, paelex, c’est à peu près πάλλαξ , c’est-à-dire à peu près παλλάκις . Comme de nombreux autres, ce mot aussi vient d’un mot grec. »

En réalité, seule une petite dizaine d’énoncés étymologiques sur les quelque cent-vingt que contiennent les Nuits attiques font intervenir le grec : bien qu’admiratif de cette langue à maints égards, Aulu-Gelle n’en fait pas pour autant venir systématiquement le latin et reste très prudent et raisonnable dans ses propositions en la matière. Il critique d’ailleurs la tendance systématique de certains grammairiens, comme Cloatius Verus et Hypsicratès (N.A. 16,12), à faire venir certains mots latins du grec.

2.6.2. Légitimer un emploi particulier

Le grec vient aussi légitimer l’emploi que font de certains mots ou expressions latines les auteurs cités par Aulu-Gelle, auteurs de l’époque archaïque ou au style archaïsant. Dans le passage suivant, notre auteur justifie ainsi l’emploi de mille plutôt que du pluriel milia chez Salluste en citant les équivalents grecs des deux mots :

  • (37) Gell. N.A. 1,16,8 (le singulier plutôt que le pluriel) : Mille ’ enim non pro eo ponitur, quod Graece χίλιοι dicitur, sed quod χιλιάς et sicuti una χιλιάς et duae χιλιάδες , ita ‘unum mille’ et ‘duo milia’ certa atque directa ratione dicitur.
    « Mille n’est pas l’équivalent de ce que les Grecs disent χίλιοι, (‘mille’) mais de χιλιάς (‘millier’) ; et de même qu’on dit una χιλιάς (‘un millier’) et duae χιλιάδες, de même on dit unum mille et duo milia selon une logique assurée et simple. »

En (38), il invoque l’autorité d’Homère pour légitimer Ennius dans son choix d’employer lat. aer au féminin plutôt qu’au masculin, comme en grec :

  • (38) Gell. N.A. 13,21,14 (le féminin plutôt que le masculin) : Contra uero idem Ennius […]‘aere fulua’ dixit, non ‘fuluo’, non ob id solum, quod Homerus ἠέρα βαθεῖαν dicit , sed quod hic sonus, opinor, uocabilior est uisus et amoenior.
    « Mais au contraire le même Ennius […] a dit aere fulua et non fuluo, non seulement parce qu’Homère dit ἠέρα βαθεῖαν (‘l’air profond’), mais parce que le son lui a paru, je pense, plus chantant et plus agréable. »

Enfin, en (39), il s’appuie sur la lexie grecque θεῖναι εἰς μέσον, où μέσον est à l’accusatif, pour argumenter en faveur de l’emploi de l’accusatif plutôt que de l’ablatif dans la lexie latine équivalente ponere in medium :

  • (39) Gell. N.A. 17,2,11 (l’accusatif plutôt que l’ablatif) : « Nos, inquit [Q. Claudius Quadrigarius] in medium relinquemus. » Vulgus ‘in medio’ dicit ; nam uitium esse istuc putat et, si dicas ‘in medium ponere’, id quoque esse soloecon putant ; sed probabilius significantiusque sic dici uidebitur, si quis ea uerba non incuriose introspiciat ; Graece quoque θεῖναι εἰς μέσον , uitium id non est.
    « ‘Nous, dit-il, nous laisserons sans décision (in medium relinquemus).’ Le commun des hommes dit in medio ; il pense en effet que l’autre façon de dire est une faute et, si l’on dit in medium ponere, ils pensent aussi que c’est un solécisme ; mais il apparaîtra que parler ainsi est plus correct et plus expressif, si on examine ces mots avec attention ; en grec non plus, θεῖναι εἰς μέσον n’est pas une faute. »

Dans l’exemple (40), le parallélisme avec le grec ne concerne plus les caractéristiques morpho-syntaxiques des lexèmes ou lexies latines, mais leur sens :

  • (40) Gell. N.A. 1,22,9-10 (la polysémie de superesse) : Exquisite igitur et comperte Iulius Paulus dicebat […], ‘superesse’ non simplici ratione dici tam Latine quam Graece ; Graecos enim περισσὸν in utramque partem ponere, uel quod superuacaneum esset ac non necessarium, uel quod abundans nimis et affluens et exuberans . Sic nostros quoque ueteres ‘superesse’ alias dixisse pro superfluenti et uaciuo neque admodum necessario, […], alias […]pro eo quod copia quidem et facultate ceteris anteiret, super modum tamen et largius prolixiusque flueret quam esset satis.
    « Julius Paulus […] disait avec finesse et science que la valeur de superesse n’était pas unique, ni en latin ni en grec : les Grecs employaient περισσόν dans les deux sens, ou superflu et sans nécessité, ou trop abondant, débordant et qui regorge. De même les anciens Latins ont dit superesse, tantôt pour superflu, sans emploi, sans réelle nécessité […], tantôt […] pour ce qui dépassait le reste en abondance et en ressources, et se répandait cependant démesurément, largement et à grands flots, au-delà du suffisant. »

Aulu-Gelle amalgame dans la seule occurrence de superesse le signifié du mot latin et le signifié du mot grec qu’il pose ensuite comme équivalent du lexème latin, περισσόν. On notera encore une fois dans cet exemple (comme dans l’exemple (35) à propos des couleurs) l’indifférence portée à la nature des mots, un verbe à l’infinitif pouvant être jugé équivalent sémantiquement à un adjectif et un adjectif à un substantif.

2.7. Corriger une traduction approximative

Enfin, il arrive aussi qu’Aulu-Gelle mentionne le lexème grec lorsque la traduction de celui-ci par un lexème latin ou une périphrase latine est trop approximative et ne rend pas toutes les nuances du terme grec. Il en est ainsi de l’exemple (2) où la proposition relative quam Graeci ὀψιμαθίανappellant vient préciser le syntagme serae eruditionis ; celui-ci se comprend donc a posteriori comme une traduction par deux lexèmes autonomes d’un lexème grec unique, composé de deux éléments, l’adverbe ὀψε « tard » et le substantif neutre μάθος, εος-ους « connaissance ».

Dans le passage suivant, Aulu-Gelle rapporte les propos de certains historiens grecs (quidam Graecarum historiarum scriptores), soit qu’il ait ses sources sous les yeux au moment où il écrit, soit qu’il ait en tête ou sous forme de notes prises au préalable le passage qu’il reformule ici :

  • (41) Gell. N.A. 10,18,2 : Mausolus autem fuit, ut M. Tullius ait, rex terrae Cariae, ut quidam Graecarum historiarum scriptores, prouinciae praefectus, σατράπην Graeci uocant.
    « Or Mausole était, selon Cicéron, roi du pays de Carie, selon certains historiens grecs, préfet de la province, σατράπη comme disent les Grecs. »

Aulu-Gelle commence par exprimer en latin ce qu’il a lu chez ses sources grecques et choisit de rendre le terme grec σατράπη par la lexie prouinciae praefectus (« préfet de province »), qui désigne sous l’Empire la fonction précise de gouverneur d’une province romaine. L’équivalent est bien choisi, dans la mesure où le satrape est le gouverneur d’une province de l’Empire perse ; mais elle ne rend pas compte du caractère étranger, presque exotique, que la fonction de satrape devait avoir pour les Romains comme pour les Grecs. Trop latine, la lexie prouinciae praefectus a besoin, aux yeux d’Aulu-Gelle, d’être corrigée par l’ajout du terme grec pour plus d’exactitude et de précision dans la dénomination.

3. Conclusion

À travers l’étude de ces énoncés autonymiques gréco-latins se dessine une facette du rapport qu’Aulu-Gelle entretient avec la langue grecque : elle est pour lui une langue-repère, à la fois par sa forme, dans la mesure où il s’y réfère pour défendre l’usage d’expressions ou de tournures latines employées par certains auteurs, et par son riche fonds lexical, que le latin, nous dit-il, a parfois bien de la peine à traduire.

Reconnaissant, par vraie ou fausse modestie, la supériorité du grec sur le latin et sur ses propres capacités d’expression, Aulu-Gelle semble avoir à cœur de transmettre à son lecteur les termes techniques propres à un domaine scientifique – philosophie, médecine, mathématiques, notamment – dans la langue dans laquelle ils ont été conceptualisés.

Cette démarche, témoignant de son goût pour la précision et l’exactitude, va de pair avec sa volonté, souvent manifeste dans son œuvre, de faire figurer le texte-source grec à côté de la traduction ou de la paraphrase latine qu’il en donne33).

Cependant, il nous semble pouvoir déceler dans son œuvre d’autres raisons susceptibles de motiver cette présence du grec : lorsqu’il présente côte à côte le texte grec original et la traduction (soignée) qu’il en donne, par exemple en Gell. N. A. 9, 3, où il traduit une lettre de Philippe de Macédoine à Aristote, n’est-ce pas aussi pour mettre en avant ses qualités de traducteur ? Lorsqu’il met dans la bouche d’un personnage décrié quelques mots grecs, en Gell. N. A. 1, 2, où il se moque d’un prétendu philosophe stoïcien, n’est-ce pas une manière de souligner son pédantisme ?

La question du rôle du grec dans les Nuits attiques ne peut s’arrêter à l’étude des énoncés autonymiques gréco-latins et dessine, on le voit, un horizon de recherches très riche, où se mêlent des questions relevant notamment de la traductologie et du discours rapporté34).



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1) Ce texte est une version développée d’une communication faite par les auteurs au Colloque international de Linguistique latine de mai 2013 à l’Université de Rome 2 (Tor Vergata).
2) A ce propos, cf. Ch. NICOLAS (2005).
3) Si l’on s’en tient aux seuls énoncés étymologiques, on constate que chez Aulu-Gelle, 80% de ces derniers sont introduits par un verbe, tandis que cette proportion est seulement de 30% chez Varron et Isidore. Les énoncés autonymiques sont, d’une manière générale, plus concis et plus elliptiques chez les grammairiens qu’ils ne le sont chez les autres auteurs (cf. A. MOREL (2011, p. 69).
4) On touche alors au mécanisme de la citation. Voir sur ce sujet notre communication sur « Le grec rapporté dans les Nuits attiques d’Aulu-Gelle » au colloque du centre Ernout de juin 2014 : LECAUDE (2014), à paraître dans la Revue de linguistique latine du centre Ernout, De Lingua latina.
5) Geometria est un emprunt au grec plus intégré en latin que les deux autres termes.
6) Cet exemple présente également, dans un deuxième temps, une traduction latine possible (reciproca) du terme grec consacré. Cette deuxième relation entre deux autonymes est purement terminologique (cf. 1.3.4 ).
7) Selon la terminologie de J. REY-DEBOVE (1997). J. AUTHIER-REVUZ (1992 et 1993) parle à ce propos de « modalisation autonymique ». Voir LECAUDE (2014).
8) Cette notice (Gell. N. A . 13, 17) est à dominante lexicologique puisqu’elle traite de la signification de humanitas.
9) En employant le pronom indéfini quidam, Aulu-Gelle néglige de préciser que la traduction d’ἀναλογία par proportio fut proposée par Cicéron dans sa traduction du Timée de Platon : cf. infra, exemple (20).
10) Pour l’exemple (16), on trouve une description plus compète et plus précise du terme ἀκουστικοί dans le passage qui précède notre citation (Gell. NA , 1, 9, 3-4).
11) L’antécédent rerum (au contenu sémantique nul) n’est en effet que le support grammatical de la relative déterminative.
12) Cic. De fin . 1, 2, 6 : Quid ? si nos non interpretum fungimur munere, sed tuemur ea, quae dicta sunt ab iis, quos probamus, eisque nostrum iudicium et nostrum scribendi ordinem adiungimus, quid habent, cur Graeca anteponant iis, quae et splendide dicta sint neque sint conuersa de Graecis ?
« Et si je ne me borne pas au rôle de traducteur, si à l’exposé fidèle des doctrines de mes maîtres j’ajoute, avec mon opinion personnelle, une façon de présenter les choses qui m’est propre, quelle raison peut-on avoir pour préférer les textes grecs à des ouvrages qui sont écrits d’un beau style et ne sont pas de simples traductions du grec ? » (traduction Martha, CUF, 1928
13) Cic. De fin. 1, 3, 10 : Sed ita sentio et saepe disserui, Latinam linguam non modo non inopem, ut uulgo putarent, sed locupletiorem etiam esse quam Graecam. Quando enim nobis, uel dicam aut oratoribus bonis aut poetis, postea quidem quam fuit quem imitarentur, ullus orationis uel copiosae uel elegantis ornatus defuit ?
« Mais je suis de cet avis, et je l’ai souvent développé, que la langue latine non seulement n’est pas pauvre, comme on le pense généralement, mais qu’elle est même plus riche que la langue grecque ; car quand m’est-il arrivé, à moi ou plutôt devrais-je dire aux bons orateurs ou aux bons poètes, à partir du moment où il y eut quelqu’un auprès de qui rivaliser, de manquer d’un ornement oratoire pour l’abondance ou pour l’élégance du style ? »
14) Cic. Tusc . 2, 2, 5-6 : Q uam ob rem hortor omnis, qui facere id possunt, ut huius quoque generis laudem iam languenti Graeciae eripiant et transferant in hanc urbem, sicut reliquas omnis, quae quidem erant expetendae, studio atque industria sua maiores nostri transtulerunt […] Quodsi haec studia traducta erunt ad nostros, ne bibliothecis quidem Graecis egebimus, in quibus multitudo infinita librorum propter eorum est multitudinem, qui scripserunt.
« C’est pourquoi j’engage tous ceux qui en sont capables à ravir aussi à la Grèce, dont les forces baissent maintenant, sa prééminence dans le genre d’étude qui nous occupe, et à le transférer dans notre capitale. Ainsi l’ont fait nos aïeux, grâce à leur application et à leur habileté, pour toutes les autres branches, du moins pour celles qui méritaient leurs efforts. […] Que si ces études passent aux mains de nos compatriotes, nous n’aurons même plus besoin des bibliothèques grecques, où la multitude innombrable des livres tient à la multitude des écrivains. » (traduction J. Humbert, CUF, 1931)
15) On compte ainsi 142 occurrences d’analogia (transcrit en caractères latins) dans le De Lingua Latina de Varron, contre seulement une vingtaine d’occurrences de proportio.
16) Sur les rapports qu’Aulu-Gelle entretient avec Cicéron, voir A. MICHEL (1992, 355-360).
18) Selon la définition de H. GECKELER (1974, 33) citée par A. M. MARTIN-RODRIGUEZ (2008, 71-83) : la lacune est « une place exactement déterminée dans l’ensemble des coordonnées des traits pertinents du système de la langue, donc une combinaison de traits distinctifs, mais qui n’a pas été réalisée en tant qu’unité fonctionnelle dans la langue ». A.M. MARTIN-RODRIGUEZ ajoute : « Non-réalisation n’est pas lacune, la lacune est marquée par un élément „privatif‟ : on perçoit une absence là où l’on s’attendrait à une présence, comme s’il manquait quelque chose dans un „horizon d’attente‟ ». La lacune lexicale est donc affaire de sentiment linguistique. Pour ce qui nous concerne, le sentiment d’une lacune lexicale vient de la confrontation du latin avec le grec, qui met en lumière une non-réalisation qui, sans cette confrontation, n’aurait pas été perçue comme une lacune.
19) Vitr. De arch. 3, 1, 6 : cum facta sunt octo, quod est tertia adiecta, tertiarium alterum, qui ἐπίτριτοςdicitur;dimidia adiecta cum facta sunt nouem, sesquialterum, qui ἡμιόλιοςappellatur :
« quant huit est accompli par l’adjonction du tiers, c’est le sesquitierce, ou épitritos; par l’adjoncton de la moitié, quand neuf est accompli, c’est le sesquialtère, qu’ils [les mathématiciens, mathematici] appellent hemiolos. » (traduction P. Gros, CUF, 1990
20) Cic. Tim. 23 : sesquialteris autem interuallis et sesquitertiis et sesquioctauis sumptis ex his conligationibus in primis interuallis […]
« Mais des intervalles de un plus un demi, de un plus un tiers et de un plus un huitième étant créés à partir de ces relations dans les premiers intervalles, […] »,
traduction de Plat. Tim. 36a6-8 : ἡμιολίων δὲ διαστάσεων καὶ ἐπιτρίτων καὶ ἐπογδόων γενομένων ἐκ τούτων τῶν δεσμῶν ἐν ταῖς πρόσθεν διαστάσεσιν
« De ces relations naissent dans les intervalles ci-dessus désignés, des intervalles nouveaux de un plus un demi, un plus un tiers, un plus un huitième » (traduction A. Rivaud, CUF, 1925
21) Voir Gell. N. A. I, 18, 3-6, où Aulu-Gelle critique l’étymologie varronienne de fur, furis « voleur ».
22) Dans sa traduction, R. MARACHE ajoute « luette » entre parenthèses à côté du lexème grec. Mais la luette se dit uua en latin et est bien différenciée de l’épiglotte, comme le montre Plin. HN 11, 66 : dans ce passage, Pline parle d’une languette située en-dessous de la luette (sub ea minor lingua) à laquelle il attribue les mêmes fonctions qu’Aulu-Gelle dans ce texte.
23) Dans son étude sur l’autonymie terminologique gréco-latine chez Cicéron, Ch. NICOLAS (2005, XII) montre que ce type d’énoncé peut « être considéré comme un lieu privilégié d’étude de la création verbale en latin ». C’est le cas aussi chez Aulu-Gelle, même s’il est souvent difficile de déceler les néologismes proposés par l’auteur et de les distinguer d’innovations proposées par d’autres.
24) Voir par exemple Cic. Tim. 13, cité ci-dessus, sous (20).
25) En réalité, le substantif lat. quădrantăl, -ālis existe depuis l’époque archaïque, mais dénote une mesure pour les liquides valant huit conges. Il nous semble qu’Aulu-Gelle re-crée le mot plutôt qu’il ne donne un nouvel emploi à un mot existant ; il faudrait, dans ce cas, traiter ces deux lexèmes comme des homonymes plutôt que comme deux emplois d’un même lexème comme le fait le dictionnaire de F. GAFFIOT.
26) Aulu-Gelle emploie comme Cicéron (Tim. 13, voir supra ) le verbe audere « oser » pour souligner la prise de risque que constitue la proposition d’un néologisme. Mais alors que Cicéron, par ce verbe, revendique sa création, Aulu-Gelle se montre plus timoré à travers l’emploi de la conjonction nisi.
27) C’est ce qu’il exprime par uerbum de uerbo, expression qui signifie ici non pas tant « mot pour mot » que « morphème pour morphème » selon Ch. NICOLAS (2000 : 111).
28) Cic. Fin. 3,17,57 : De bona autem fama – quam enim appellant εὐδοξίαν, aptius est bonam famam hoc loco appellare quam gloriam – […]
« Quant à la bonne réputation – en effet, ce que les Grecs appellent εὐδοξία, il est plus approprié de l’appeler ici bonne réputation que gloire – […] ».
29) Selon la définition du calque sémantique de Ch. NICOLAS (1996, 7).
30) L’adjectif n’est pas attesté avant lui. Aulu-Gelle l’emploie à deux autres reprises dans les Nuits Attiques (11, 18, 14 et 17, 9, 18).
31) Selon la formule de Ch. NICOLAS (2005, 133) à propos des hellénismes relevés chez Cicéron.
32) Voir A. ALIZON-MOREL (2011), où sont dénombrées environ 120 notices étymologiques dans les Nuits attiques.
33) Cf. par exemple Gell. N. A. 1, 11, où, après avoir reformulé la pensée de Thucydide, il introduit ainsi le texte même de l’historien grec : S ed ipsius illius egregii scriptoris uti uerbis libet, quae et dignitate et fide grauiora sunt « mais il nous plaît de nous servir des termes mêmes de cet écrivain remarquable [Thucydide] qui ont plus d’autorité par leur dignité et la confiance qu’ils méritent ».