Ceci est une ancienne révision du document !


Les arguments émotionnels

dans le discours politique en latin

Manfred KIENPOINTNER



III. Les arguments émotionnels de Cicéron

A présent, nous allons analyser une série d’arguments émotionnels dans les Philippiques de Cicéron, surtout dans l’Oratio Philippica Secunda.

Je commencerai avec des types d’arguments/schèmes argumentatifs qui ne sont pas émotionnels intrinsèquement, mais qui sont utilisés et formulés stratégiquement par Cicéron d’une manière (très) émotionnelle.

Ces schèmes argumentatifs se trouvent (presque) tous vers la fin de la Philippica Secunda, donc à la place d’un discours (peroratio / « péroraison ») où sont situés normalement les arguments les plus émotionnels (cf. par ex, Cic. Or. 2.232 ; Quint. Inst. orat. 8.1.7).

Ensuite, j’analyserai quelques exemples d’« argumenta ad hominem », qui sont intrinsèquement émotionnels.

1. Argument d’alternatives

Très souvent, Cicéron utilise un schème comme technique argumentative centrale qu’on pourrait appeler « argument d’alternatives » (cf. Kienpointner 1993).

Avec ce schème, toutes les alternatives d’action sont réduites à deux alternatives, « liberté ou mort », dont l’une est déclarée inacceptable (c’est-à-dire, la vie sans liberté, ou bien la servitude), de sorte qu’il reste seulement une alternative d’action acceptable (= la mort).

Dans le cas de l’argument d’alternatives avec seulement deux alternatives, la prémisse première paraît très douteuse, parce que chaque réduction des alternatives d’action à seulement deux alternatives risque de créer le raisonnement fallacieux qu’on appelle « faux dilemme » (cf. Kahane 1976: 56; Perelman/Olbrechts-Tyteca 1983: 321; Pirie 1985: 20ff.; Kienpointner 1992: 323ff. ; Kienpointner 1993).

C’est que, normalement, on peut imaginer d’autres alternatives d’action qui peuvent résoudre sans problème le dilemme, par exemple, des actions politiques qui atteignent les objectifs suivants :

  • 1. une vie sans la réalisation d’une liberté politique maximale, mais au moins avec la garantie d’une liberté politique minimale ;
  • 2. une vie sans liberté maximale, mais avec un degré de liberté politique clairement plus élevé que celui dans l’état actuel ;
  • 3. l’émigration vers un pays avec un degré de liberté politique clairement plus élevé (etc.).

Vu les faiblesses de la version de cet argument avec seulement deux alternatives, on peut se demander pourquoi Cicéron l’utilisait.

Une réponse possible pourrait invoquer l’effet émotionnel considérable du dilemme établi avec la version de l’argument avec deux alternatives.

En effet, la situation est ainsi dramatisée et le pathos de l’argumentation est augmenté de manière très efficace : le fait qu’on soit prêt à mourir, si cela est la seule façon de sauver la liberté de la patrie, peut toucher l’auditoire et créer des émotions favorables à l’orateur.

En outre, Cicéron créait ainsi un portrait plus favorable de lui-même (ethos), c’est-à-dire l’image d’une personne courageuse, altruiste et patriote, avec laquelle l’auditoire pouvait sympathiser.

Dans plusieurs passages des Philippicae orationes, Cicéron utilise le même schème argumentatif, par exemple (Cic. Phil. 2.119, 3.28, 3.36, 6.18, 8.29) :

  • (1) Quin etiam corpus libenter optulerim, si repraesentari morte mea libertas civitatis potest.
  • (2) […] aliquando, per deos immortalis, patres conscripti, patrium animum virtutemque capiamus, ut aut libertatem propriam Romani et generis et nominis recuperemus aut mortem servituti anteponamus.
  • (3) Ad decus et ad libertatem nati sumus : aut haec teneamus aut cum dignitate moriamur.
  • (4) Res in extremum est adducta discrimen ; de libertate decernitur. Aut vincatis oportet, Quirites, quod profecto et pietate vestra et tanta concordia consequemini, aut quidvis potius quam serviatis. Aliae nationes servitutem pati possunt, populi Romani est propria libertas.
  • (5) […] si maximum in discrimen venitur, aut libertas parata victori est aut mors proposita victo : quorum alterum optabile est, alterum effugere nemo potest. Turpis autem fuga mortis omni est morte peior.

Je ne répète ici qu’un passage décisif de l’Oratio Philippica Secunda (Cic. Phil. 2.119), déjà cité ci-dessus dans exemple (1).

Ci-dessous, je présente une reconstruction explicite de la structure de cette variante de l’argument d’alternatives, dont les parties implicites sont mises entre parenthèses :

  • (1) Quin etiam corpus libenter optulerim, si repraesentari morte mea libertas civitatis potest.

2. L’argument « a minore »

Pour corroborer les prémisses douteuses de son argument d’alternatives, Cicéron ajoute d’autres schèmes argumentatifs, par exemple, l’argument a minore , déjà décrit par Aristote (Top. 115a 7-8 ; Rhet. 1397b 12ff. ; cf. aussi Perelman/Olbrechts-Tyteca 1983 : 343 ; Schellens 1985 : 157 ; Kienpointner 1992a : 284ff. ; Kienpointner 1992b ; Walton et al. 2008 : 100ff.).

Ce type d’argument repose sur une comparaison entre deux propositions décrivant deux situations offrant un degré de probabilité clairement différent : si même la proposition la moins probable a minore ») est vraie, alors la proposition la plus probable est davantage vraie.

Modus ponens: Argument « a minore » :

p → q Si même la proposition P, qui est moins probable

que la proposition Q, est vraie, Q est davantage vraie.

p Même P est vraie.

_ _

Donc : q. Donc : Q est davantage vraie.

Cicéro utilise deux arguments a minore . Le premier argument a minore exclut la possibilité d’un compromis en ce qui concerne la liberté de la République romaine.

Cicéron souligne que ses antécédents ne lui permettent qu’une lutte énergique pour la liberté, coûte que coûte. Même quand il était jeune, il luttait contre Lucius Sergius Catilina (108-62 av. J.-C.), donc il doit défendre la République encore davantage comme politicien âgé, contre Marc Antoine (Cic. Phil. 2.118) :

(6)Defendi rem publicam adulescens, non deseram senex. contempsi Catilinae gladios, non pertimescam tuos.

Le deuxième argument a minore de Cicéron consiste dans le fait que déjà vingt ans auparavant il avait contesté que la mort puisse venir trop tôt pour un consulaire;

cf. aussi les remarques pertinentes de Cicéron dans le quatrième discours contre Catilina : Catil. 4.3.

Puisque Cicéron avait dit cela quand il était beaucoup plus jeune, il est clair que la mort ne peut être prématurée pour lui vingt ans après (Cic. Phil . 2.119) :

(7) Etenim, si abhinc annos prope viginti hoc ipso in templo negavi posse mortem immaturam esse consulari, quanto verius non negabo seni !

4.3. L’argument de la définition:

L’impossibilité d’un compromis ou d’un renoncement partiel à la liberté est aussi confirmé par Cicéron avec l’inséparabilité de la paix d’avec la liberté, et avec la définition de la servitude comme le plus grand mal.

(pour les arguments de la définition cf. Kienpointner 1992a : 250ff. ; Zarefsky 2006 ; Walton 2006 ; Macagno/Walton 2014).

Ce mal (postremum malorum omnium, un superlatif dramatisant) doit être éliminé absolument, même au prix de la vie (Cic. Phil. 2.113) :

(8) Et nomen pacis dulce est et ipsa res salutaris, sed inter pacem et servitutem plurimum interest. Pax est tranquilla libertas, servitus postremum malorum omnium non modo bello, sed morte etiam repellendum.

4.4. L’argument pragmatique

Une autre émotion forte, la peur, est impliquée dans un « argument pragmatique » utilisé par Cicéron.

Ce type d’argument causal supporte ou refuse l’exécution d’une action avec les effets positifs ou négatifs de cette action.

La structure de ce schème argumentatif fut très souvent étudiée dans la théorie de l’argumentation moderne, par exemple, par

Perelman/Olbrechts-Tyteca (1983: 357ff.),

Schellens (1985: 157),

Kienpointner (1992: 340),

Garssen (1997: 21f.),

Walton et al. (2008: 100ff.).

Cicéron essaie de montrer les effets catastrophiques pour Marc Antoine lui-même de son ambition à la tyrannie (= Il sera assassiné comme César: An, cum illum homines non tulerint, te ferent?). En même temps il essaie de l’intimider : il s’agit donc aussi d’un argument émotionnel ad metum ; cf. aussi de même Cic. Phil. 2.1, 2.115, 2.117) :

(9) Haec non cogitas, neque intellegis satis esse viris fortibus didicisse, quam sit re pulchrum, beneficio gratum, fama gloriosum tyrannum occidere? An, cum illum homines non tulerint, te ferent?

4.5. L’argumentum ad hominem:

Je voudrais finir avec l’analyse d’une série d’arguments ad hominem , qui, au lieu de traiter seulement l’objet central de la discussion, sont dirigés contre la personnalité de l’opposant dans la discussion.

On s’accorde à penser que Cicéron, en accusant Marc Antoine personnellement dans les Philippiques, fait des attaques émotionnelles très exagérées, qui ne sont pas justifiées par les faits historiques (cf. Syme 1952 : 104 ; Fuhrmann 1992 : 254; Stroh 2008 : 109 ; Halfmann 2011 : 10).

Cependant, ces attaques ne peuvent être rejetées ou critiquées comme fallacieuses pour la simple raison qu’elles étaient très émotionnelles. Il faut plutôt les évaluer dans leur contexte verbal et situatif.

Avec ses discours des Philippiques, Cicéron voulait montrer que les intentions politiques d’Antoine et sa politique du moment étaient pernicieuses et qu’Antoine voulait devenir un souverain absolu comme César.

Néanmoins, la politique du consul Marc Antoine immédiatement après l’assassinat de César fut modérée, puisqu’iI accepta une amnistie pour les meurtriers de César et laissa abolir la fonction politique de la dictatura, un fait apprécié même par Cicéron : cf. Phil. 2.91) (cf. Syme 1952 : 105).

Cicéron devait donc saper la crédibilité d’Antoine.

Or on ne peut pas critiquer les intentions et la crédibilité d’une personne sans utiliser des arguments ad hominem , dirigés contre le caractère, les facultés mentales et la structuration du comportement d’une personne.

Le problème est donc : Quelles instances des arguments ad hominem utilisés par Cicéron sont acceptables et quelles instances sont fallacieuses ?

Puisque notre connaissance de la personnalité d’Antoine est largement influencée par les Philippiques de Cicéron et par la propagande d’Octavien (cf. Halfmann 2011 : 184ff.), il est très difficile de distinguer la critique justifiée et la calomnie.

Les arguments ad hominem selon Douglas Walton:

Walton distingue quatre sous-types d’argument ad hominem (cf. Walton 1998: 261):

1. Circumstantial ad hominem2. Direct ad hominem 3. Bias ad hominem 4. Situationally Disqualifying ad hominem

« Circumstantial ad hominem » : ce sont des arguments qui critiquent une incohérence ou une contradiction entre ce qu’on dit et ce qu’on fait.

Les arguments « Direct ad hominem » (ou « abusive ad hominem ») font la critique du caractère, de la compétence ou de la morale d’une personne.

Les arguments « Bias ad hominem » critiquent la partialité d’une personne.

Finalement, les arguments « Situationally Disqualifying ad hominem » tentent de montrer qu’une personne se trouve dans une situation dans laquelle elle ne peut pas juger sérieusement un problème (cf. Walton 1998 : 240).

Les « sous-types » des arguments Direct ad hominem :

(Walton 1998: 215)

1. Negative Ethotic Ad Hominem Argument from Veracity :

a has a bad character for veracity.

Therefore a ’s argument α should not be accepted.

2. Negative Ethotic Ad Hominem Argument from Prudence:

a has a bad character for prudent judgement.

Therefore a ’s argument α should not be accepted.

3. Negative Ethotic Ad Hominem Argument from Perception:

a has a bad character for realistic perception of his situation.

Therefore a ’s argument α should not be accepted.

4. Negative Ethotic Ad Hominem Argument from Cognitive Skills

a has a bad character for logical reasoning.

Therefore a ’s argument α should not be accepted.

5. Negative Ethotic Ad Hominem Argument from Morals:

a has a bad character for personal moral standards.

Therefore a ’s argument α should not be accepted.

Pour évaluer ces arguments « Direct ad hominem », Walton (1998 : 250) propose les questions critiques (= « critical questions » = « CQ ») suivantes :

« CQ 1

Is the premise true (or well supported) that a is a person of bad character ?

CQ 2

Is the issue of character relevant in the type of dialogue in which the argument was used?

CQ 3

Is the conclusion of the argument that

α

should be (absolutely) rejected even if other evidence to support

α

has been presented, or is the conclusion merely (the relative claim) that

α

should be assigned a reduced weight of credibility, relative to the total body of evidence available? »

Dans ce contexte, on peut négliger les passages où Cicéron utilise des insultes peu vérifiables, par exemple, quand il caractérise Marc Antoine

comme une prostituée (scortum, Cic. Phil. 2.44),

comme un ivrogne et un satyre notoire (Cic. Phil. 2.62-63),

ou même comme une bête énorme et détestable (cf. Cic. Phil. 4.12 : non est vobis res, Quirites, cum scelerato homine ac nefario, sed cum immani taetraque belua et de même Phil. 6.7).

Ces invectives ne sont pas de vrais arguments (cf. Walton 1998 : 217).

4.5.1. Le premier exemple est un « Negative Ethotic Ad Hominem Argument from Cognitive Skills » :

Avec cet argument, Cicéron réagit au reproche d’Antoine, qui critiquait Cicéron pour avoir mobilisé des troupes pour protéger le sénat, Rome et d’autres villes pendant la conjuration de Catilina en octobre 63 avant J.-C. (cf. Cic. Catil. 1.1, 1.7-8). Cicéron souligne la différence entre sa protection militaire pour le sénat contre la conjuration de Catilina et le fait que Marc Antoine s’accordait comme gardes du corps 6000 soldats en 44 av. J-C. (cf. Cic. Phil. 2.112).

Mais Cicéron ne se contente pas de critiquer la prétendue intention d’Antoine de préparer un coup d’état avec ces troupes. Tandis que cette suspicion était plutôt plausible, Cicéron en même temps attaque Antoine comme personne incapable de penser sans tomber dans des contradictions.

(10) Haec tu non propter audaciam dicis tam impudenter, sed, qui tantam rerum repugnantiam non videas, nihil profecto sapis. Quid est enim dementius quam, cum rei publicae perniciosa arma ipse ceperis, obicere alteri salutaria?

(Cic. Phil. 2.19)

Pourtant, ce « Negative Ethotic Ad Hominem Argument from Cognitive Skills » n’est pas justifié par les faits historiques, qui montrent que Marc Antoine pouvait se comporter comme un politicien habile et prudent, s’il voulait (cf. CQ1). Pour cette raison, on peut considérer ce « Negative Ethotic Ad Hominem Argument from Cognitive Skills » de Cicéron comme un argument fallacieux.

4.5.2. Le prochain exemple est un « Negative Ethotic Ad Hominem Argument from Morals ». Avec le même but de caractériser Marc Antoine comme une personne irresponsable, Cicéron lui reproche d’avoir été informé de l’attentat contre César. Ce reproche peut avoir quelque plausibilité (Halfmann 2011: 61), mais Cicéron ne se contente pas d’argumenter contre la légitimité de la position pro-césarienne affichée par Marc Antoine. Il ajoute un reproche de lâcheté.

Selon Cicéron, Antoine n’était pas un « vrai homme » (Virum res illa quaerebat), et donc était trop lâche pour accomplir l’attentat. Dans cette perspective, Antoine est décrit comme une personne peu respectable en ce qui concerne la morale, parce qu’il n’était pas loyal à César, auquel il devait tout, et aussi trop lâche pour participer à l’attentat (Cic. Phil. 2.34) :

(11) Quamquam, si interfici Caesarem voluisse crimen est, vide, quaeso, Antoni, quid tibi futurum sit, quem et Narbone hoc consilium cum C. Trebonio cepisse notissimum est, et ob eius consili societatem, cum interficeretur Caesar, tum te a Trebonio vidimus sevocari. Ego autem (vide, quam tecum agam non inimice!), quod bene cogitasti aliquando, laudo, quod non indicasti, gratias ago, quod non fecisti, ignosco. Virum res illa quaerebat .

Mais ici, encore une fois, l’argument ad hominem formulé par Cicéron est fallacieux. Personne ne pouvait vraisemblablement douter du courage d’Antoine, qu’il avait montré plusieurs fois dans la guerre (cf. CQ1).

4.5.3. Le dernier exemple peut illustrer un « Negative Ethotic Ad Hominem Argument from Veracity » (Cic. Phil. 2.93, 2.100) :

(12) Vbi est septiens miliens, quod est in tabulis, quae sunt ad Opis? funestae illius quidem pecuniae, sed tamen quae nos, si iis, quorum erat, non redderetur, a tributis posset vindicare […] Acta enim Caesaris pacis causa confirmata sunt a senatu; quae quidem Caesar egisset, non ea, quae egisse Caesarem dixisset Antonius. Vnde ista erumpunt, quo auctore proferuntur? Si sunt falsa, cur probantur? si vera, cur veneunt?

Cicéron ici met en doute la véracité d’Antoine, et cette attaque a plus de plausibilité que les autres discutées ci-dessus. Il n’est pas possible de dire avec certitude combien d’argent Marc Antoine a vraiment détourné quand il s’est emparé du trésor public conservé dans le temple d’Ops (il s’agit de 700 millions de sesterces).

Mais il est peu probable qu’il n’ait pas utilisé cette opportunité pour se débarrasser de ses dettes et pour s’enrichir considérablement (cf. CQ1 et Halfmann 2011 : 69). La véracité de Marc Antoine est donc au moins plausiblement mise en doute par cette attaque ad hominem, qui donc n’est pas un cas évident de sophisme, mais appartient au type d’arguments émotionnels qui sont relativement plausibles.