Les arguments émotionnels

dans le discours politique en latin

Manfred KIENPOINTNER



II. Un exemple : le discours politique de Cicéron

1. Une biographie « discursive » de Cicéron

Dans la vie de Cicéron (106-43 av. J.-C.), qui est très probablement le plus grand orateur romain, et dans sa pratique discursive comme avocat et politicien, il y eut des périodes où le courage civique et l’engagement éthique furent prédominants, mais aussi des périodes où l’adaptation aux rapports de force et la poursuite de ses intérêts personnels furent au premier plan.

Par exemple, en 80 av. J.-C., quand Cicéron était encore un jeune avocat, il défendit courageusement Sextus Roscius Amerinus contre l’accusation calomnieuse de Lucius Cornelius Chrysogonus, le puissant favori du dictateur Lucius Cornelius Sulla.

Temporairement privé de toutes ses possessions par son ennemi mortel Publius Clodius Pulcher dans l’année 58 av. J.-C., Cicéron dut s’exiler. Mais après son retour triomphant (57 av. J.-C.), Cicéron s’adapta de manière opportuniste à la politique de puissance du Premier Triumvirat, une alliance sécrète entre César, Pompée et Crassus (60-53 av. J.-C.)(cf. Fuhrmann 1992: 147ff.).

Dans plusieurs discours, Cicéron parla en faveur de la politique du Triumvirat, ou plaida comme avocat pour des amis et alliés du Triumvirat (cf. par ex. ses discours De provinciis consularibus, Pro Lucio Cornelio Balbo, Pro Aemilio Scauro, Pro Publio Vatinio, appelés « compulsory speeches in defence of the tools of despotism » par Syme 1952 : 144).

Cependant, après l’assassinat de César, l’attitude et le comportement de Cicéron changent encore une fois, et fondamentalement : « Now came the last and heroic hour, in the long and varied public life of Cicero » (Syme 1952 : 144; cf. aussi Stroh 2008: 107ff.).

Cicéron intervient de nouveau énergiquement dans la politique romaine et réussit, avec ses 14 Orationes Philippicae (44-43 av. J.-C.) contre le césarien Marc Antoine, à rendre « possible l’impossible », c’est-à-dire à créer une coalition contre Marc Antoine, formée de groupes disparates comme les meurtriers de César, Decimus Brutus, Marcus Brutus et Gaius Cassius, le sénat romain, ainsi qu’Octavien (le fils adoptif de César et le futur empereur Auguste)(cf. Halfmann 2011 : 82).

Finalement, cependant, Cicéron échoua et, avec le Deuxième Triumvirat d’Octavien, Marc Antoine et Lépide (43 av. J.-C.), son destin est scellé.

Par ses attaques impitoyables contre Marc Antoine dans les Philippiques, Cicéron s’était créé un autre ennemi mortel. Sous la pression de Marc Antoine, Cicéron fut donc placé sur la liste des proscriptions.

Le 7 décembre 43 av. J.-C., Cicéron était assassiné. Sa tête et ses mains étaient exposées sur les Rostres, au Forum Romanum, le lieu de ses triomphes rhétoriques, sur ordre de Marc-Antoine.

2. Le concept cicéronien de liberté

Quel était le concept de liberté défendu par Cicéron dans ses Philippiques? Ce n’était pas, bien sûr, le concept de liberté au sens d’une démocratie moderne (cf. Schmidt 2010). Cicéron appartenait à une société de propriétaires d’esclaves, avec une élite féodale dominante, où les femmes, même les femmes libres, n’avaient pas le droit de vote.

La libertas était donc limitée à une minorité dans la société romaine, les citoyens libres de sexe masculin. A la fin de la République, même les hommes libres n’avaient plus d’influence politique s’ils n’étaient pas en même temps riches et n’appartenaient pas à la noblesse (cf. Bleicken 1962 : 2; Wirszubski 1967 : 48).

Cependant, on ne peut pas dire que la République romaine était seulement une aristocratie, ou ne se distinguait pas vraiment d’une monarchie ou d’une dictature. Il existait le droit de provocatio ad populum pour protéger les simples citoyens contre l’injustice des puissants. En outre, les citoyens pouvaient faire appel à l’aide des tribuns de la plèbe (cf. Fantham 2005 : 214). Notamment, le tribunus plebis avait un contre-pouvoir considérable, grâce à son droit d’intercessio (droit de veto) pour prévenir les abus du pouvoir des consuls et du sénat (cf. Wirszubski 1967 : 29, 63ff.).

3. Evaluation du concept cicéronien de liberté

Si Cicéron donc ne défendait pas la liberté au sens moderne, néanmoins il risquait sa vie pour la liberté restreinte, mais réelle d’une « démocratie quasi-féodale ».

Il serait, pour autant, injuste de reprocher à Cicéron de ne pas défendre un concept universel et radical de liberté (comme celui développé plus tard par des philosophes comme Immanuel Kant, Wilhelm von Humboldt, John Stuart Mill, Rudolf Steiner, Peter Bieri).

En effet, il faut juger les arguments émotionnels de Cicéron pour la liberté dans le contexte du concept limité de liberté qui est caractéristique de son époque.

On peut critiquer ce concept limité, mais il ne serait pas juste de critiquer le fait que Cicéron a suivi ce concept dans le contexte historique de son époque.



Revenir au § I ou Retour au plan ou Aller au § III