Le vocabulaire du silence en latin

Jean-François THOMAS



4. Comparaison de tacere et silere : enjeux linguistiques

Les exemples précédents et bien d’autres1) orientent vers une différence qui porte, en somme, sur la possibilité ou non d’intégrer l’échange verbal. Ces nuances sont à replacer dans plusieurs parallèles propres au latin ou concernant d’autres langues.

4.1. Le grec

Cette distinction se retrouve en grec. Georges-Jean Pinault (1994, 516-517) établit une différence entre les deux familles morpho-sémantiques centrées sur gr. σιγᾶν et σιωπᾶν chez Homère. Le premier, σιγᾶν, signifie « être silencieux », le second, σιωπᾶν, a pour signification « observer, garder le silence », avec des contextes montrant souvent que la personne y est amenée par les circonstances, notamment pendant ou après un discours. σιωπᾶν et tacere se retrouvent, en somme, autour de l’idée de « se retenir de parler ». Silere et σιγᾶν se rapprochent pour l’isolement profond, qui fait échapper à tout témoin auditif.

4. 2. La polysémie des verbes latins

Dès le latin préclassique, silere, dont on rapprochera silescere, est polysémique : il se dit, en effet, aussi du silence dans la nature, celui des flots :

  • Pacuvius, Frg. 77 R :
    silescunt uenti, mollitur mare.
    « … les vents font silence, la mer se calme. »

et de la nuit :

  • Turp. Com. 52 :
    me curae … foras noctis excitant silentio
    « Les soucis me tiennent éveillé dehors dans le silence de la nuit. »

ainsi que celui même de l’univers :

  • Enn., Varia 9 V (= Scipio 1-2 W) :
    Mundus caeli uastus constitit silentio /
    et Neptunus saeuus undis asperis pausam dedit
    .
    « Le vaste monde du ciel s’est installé dans le silence et le cruel Neptune a donné une pause aux eaux hérissées. »

Silens qualifie la lune, selon un usage qui doit être assez ancien et courant puisqu’il se trouve chez Caton :

  • Caton Agr. 29 (à propos du moment pour le transport du fumier) :
    ubi fauonius flabit, euehito luna silenti.

La luna silens ainsi mentionnée par Caton est la position de la lune en conjonction avec le soleil, ce qui la rend invisible et correspond à la nouvelle lune2) : « … charriez-le quand soufflera le favonius, lorsque la lune ne se manifeste pas = à la nouvelle lune ». Ces emplois perdurent durant toute la période :

  • Pline le Jeune, Epist. 2, 17, 7) :
    ibi omnes silent uenti, exceptis qui nubilum inducunt
    « …ici tous les vents se taisent, sauf ceux qui amènent les nuages … »

avec une fréquence plus marquée en poésie qu’en prose3), tandis qu’ils sont secondaires et limités pour tacere :

  • Catulle 7, 7-8 :
    aut quam sidera multa, cum tacet nox, /
    furtiuos hominum uident amores.

    « autant d’astres, dans la nuit silencieuse, voient les amours furtives des humains … » 4).

Ces différentes applications référentielles de silere ne paraissent pas sans rapport entre elles. Le silence de la nature et, à une échelle encore plus vaste, de l’univers s’inscrit dans une durée ; il se caractérise comme une tranquillité, une absence de mouvement et de bruit. Cette permanence du calme qui paraît exclure toute perturbation se laisse rapprocher du silence qui s’inscrit en dehors de toute communication verbale. L’unité de silere est, en somme, une rupture radicale et durable avec un ordre plus animé, plus vivant, un état où rien ne se passe de ce qui devrait ou pourrait exister, un immobilisme.

4. 3. Approche diachronique

L’étymologie de silere n’est pas très claire, mais il existe des rapprochements avec des termes signifiant « installation dans un immobilisme durable » (got. ana-silan) ou « silence » (vieil-anglais sālnès)5). Si, par rapport à l’immobilisme silencieux de silere, tacere se dit d’un silence qui peut s’interrompre par le retour dans la communication, cette nuance trouve des prolongements dans des langues indo-européennes : gr. πτώσσω « je me baisse » et arm. t’ak’eaw « il se cache »6).


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1) De même pour silere : Cic. Leg. 1, 39 ; C. Rab. 18 ; De orat. 1, 116 ; Off. 3, 90 ; Tusc. 3, 57 ; Virg., En. 2, 126 ; Ov., Tr. 2, 208 ; Sén., Ag. 710; et pour tacere : Cic., Verr. II, 1, 24 ; Diu in Caec. 21 ; Leg. 3, 22 ; Fin. 2, 1, 2 ; Virg., En. 2, 94 ; Ov., Pont. 4, 3, 1 ; Sén., Oed. 523.
2) Voir André LE BOEUFFLE, Le vocabulaire latin de l’astronomie, Service de reproduction des thèses de Lille III, 1973, t. 3, p. 858.
3) Virg., En. 1, 162 ; 4, 522 ; Tib. 1, 5, 9 ; Ov., Fast. 2, 691 ; Hér. 16, 281 ; Sil. It. 8, 637 ; Val. Flac. 5, 521 ; Stace, Theb. , 1, 336 ; 2, 58 ; etc.; de même Cés., B. G. 7, 36, 7 ; Col. 2, 10, 12 ; Liv. 2, 7, 2 ; Pline HN 18, 279 ; Pétr. 79, 1.
4) De même Tibul. 1, 8, 17 ; Ov., Fast. 2, 551 ; Hér. 18, 75 ; Mét. 9, 472 ; Val. Flac. 5, 321 ; également pour le ciel (Virg., En. 3, 512 ; Pline HN 2, 6, 1), les flammes (Ov., R.A 105 ou 165 ; Sil. It. 11, 388), le vent (Sil. It. 5, 401).
5) Voir DE VANN 2008, s. v. silere.
6) Voir RIX 2001, 495.