Le vocabulaire du silence en latin

Jean-François THOMAS



3. Le silence par rapport à la parole

Un certain nombre d’exemples montrent que les silences se comprennent par rapport à la parole.

Le théâtre, qui repose sur le dialogue, peut faire place au silence. Tacere y est usuel pour le personnage qui sort ou pourrait sortir de la communication où il était engagé :

  • Tér., Heaut. 1010 :
    Iniquos es, qui me tacere de re tanta postules.
    « Tu es injuste d’exiger que je me taise dans une affaire de cette importance ! » (trad. J. Marouzeau).

Quid taces ? est de manière très usuelle la formule par laquelle le locuteur sollicite l’interlocuteur qui brusquement se met à l’écart. Silere se dit de celui qui reste à l’écart, tant la situation pesant sur ses épaules est lourde, comme Géta, qui fait le point sur l’avancée de ses ruses :

  • Tér., Phorm. 778 sq. :
    Argentum inuentumst Phaedriae ; de iurgio siletur ; …
    Quid fiet ? in eodem luto haesitas, uorsuram solues,
    Geta ; praesens quod fuerat malum in diem abiit ; plagae crescunt,
    nisi prospicis …

    « L’argent pour Phédria est trouvé ; sur le litige, on fait silence ; … et maintenant, que va-t-il se passer ? tu restes empêtré dans le même bourbier, tu auras à payer le change, Géta ; la catastrophe qui était imminente est reportée à terme ; les coups s’accumulent, si tu n’y pourvois … » (trad. J. Marouzeau)

Plus largement, avec tacere, il s’agit d’un silence par rapport à une prise de parole qui reste toujours possible. Ce silence est un droit librement exercé :

  • Cic. Verr. II, 4, 142 (à propos du sénat de Syracuse) :
    dicat sententiam qui uelit. Nominatim nemo rogatur, et tamen, ut quisque aetate et honore antecedit, ita primus solet sua sponte dicere, itaque a ceteris ei conceditur. Sin aliquando tacent omnes, tum sortito coguntur dicere.
    « … exprime son opinion qui veut ; nul n’y est sollicité par un appel nominal et pourtant le premier par l’âge et la considération parle spontanément, d’habitude, le premier et ainsi tous les autres lui cèdent ce rang. Si par hasard tous se taisent, c’est dans un ordre tiré au sort qu’ils sont obligés de parler. » (trad. G. Rabaud)

Le silence équivaut à une parole favorable :

  • Cic., Leg. 3, 47 :
    Quid ? Si nos tacemus, locus ipse te non admonet, quid tibi sit deinde dicendum ?
    « Quoi ? Même si nous ne le disons pas le point où tu en es ne te suggère-t-il pas ce qui te reste à dire ? » (trad. G. de Plinval)

Il répond à une stratégie :

  • Quint. 5, 13, 41 :
    Illa uero aduersus omnis et recepta et non inhumana conquestio, si callide quid tacuisse, breuiasse, obscurasse, distulisse dicuntur.
    « D’un autre côté, à l’encontre de tous les avocats, il est admis, et ce n’est pas discourtois, qu’on leur reproche d’avoir artificieusement passé sous silence, abrégé, obscurci, différé quelque point. » (trad. J. Cousin).

Envisager le fait de tacere revient à donner la mesure de son retour dans la communication :

  • Liv. 37, 53, 1 :
    perseuerassem, inquit, tacere, patres conscripti, nisi Rhodiorum legationem mox uocaturos uos scirem, et illis auditis mihi necessitatem fore dicendi.
    « … j’aurais continué à me taire, pères conscrits, si je n’avais su que vous alliez bientôt convoquer la délégation rhodienne et que je serais forcé de m’expliquer après leurs discours. »

Le silence exprimé par silere est plutôt une non participation à l’échange, car intervenir dans le dialogue n’est pas seulement interdit, c’est impossible. Cette impossibilité est due à la position du locuteur envers son interlocuteur :

  • Cic., Verr. II, 4, 81 :
    Quamobrem si suscipis domesticae laudis patrocinium, me non solum silere de uestris monumentis oportebit ….
    « C’est pourquoi, si tu entreprends de sauvegarder la gloire de ta maison, je devrai non seulement ne rien dire de vos monuments … »

Elle résulte d’un choc psychologique :

  • Liv. 9, 2, 10-11 :
    sistunt inde gradum sine ullius imperio stuporque omnium animos ac uelut torpor quidam insolitus membra tenet, intuentesque alii alios, cum alterum quisque conpotem magis mentis ac consilii ducerent, diu immobiles silent.
    « … ils s’arrêtent ensuite sans avoir aucun ordre ; la stupeur envahit tous les esprits, une espèce de paralysie fige les membres. Ils se regardent les uns les autres, chacun pensant que l’autre est plus capable de décider et d’aviser. Ils restent longtemps immobiles et silencieux. »

Elle confine à la fatalité quand elle perdure :

  • Cic., Verr. II, 5, 126:
    Patimur enim multos iam annos et silemus, cum uideamus ad paucos homines omnes omnium nationum pecunias peruenisse.
    « Depuis bien des années en effet, sans rien dire, nous souffrons que sous nos yeux les richesses de tous les peuples deviennent le tribut d’un petit nombre de personnes. » (trad. G. Rabaud)

Elle est due à la convenance :

  • Pline le Jeune, Epist. 8, 22, 4 :
    Quisquis ille, qualiscumque, sileatur, quem insignire exempli nihil, non insignire humanitatis plurimum refert.
    « Qui que ce soit, qui qu’il soit, silence ! Le désigner n’a aucune utilité sur le plan de la morale, ne pas le désigner en a beaucoup sur le plan de l’humanité. » (trad. N. Méthy)

Il n’est pas jusqu’à la rumeur et à la réputation qui, en tant que situation de communication à l’échelle de la société, ne fassent une place aux silences, lesquels ne sont pas exactement de même nature selon le verbe employé. Sans l’historien et l’orateur, les mérites restent en dehors de toute connaissance, et Tacite emploie silere :

  • Tac. Ann. 3, 65, 3 :
    praecipuum munus annalium reor ne uirtutes sileantur …
    « … la principale tâche de l’histoire est, pour moi, de faire en sorte que les vertus ne restent pas dans l’oubli ».

Le même Tacite utilise tacere pour l’interruption de ce travail de mémoire :

  • Tac. Agr. 2, 4 :
    Memoriam quoque ipsam cum uoce perdidissemus, si tam in nostra potestate esset obliuisci quam tacere.
    « Nous aurions même perdu la mémoire avec la parole, s’il était en notre pouvoir d’oublier comme de nous taire. »

La comparaison entre les deux verbes est une démarche délicate, comme l’illustre ce passage de tragédie. Hyppolite donne une description des crimes de l’humanité, dont les formes les plus graves sont accomplies par les femmes, chargées de tous les crimes :

  • Sén., Phèdr. 553 sq. :
    Tum scelera dempto fine per cunctas domos
    iere, nullum caruit exemplo nefas :
    a fratre frater, dextera gnati parens
    cecidit, maritus coniugis ferro iacet
    perimuntque fetus impiae matres suos ;
    taceo nouercas. Mitius nil est feris.
    Sed dux malorum femina : haec scelerum artifex
    obsedit animos, huius incesti stupris
    fumant tot urbes, bella tot gentes gerunt
    et uersa ab imo regna tot populos premunt.
    Sileantur aliae : sola coniunx Aegei
    Medea reddet feminas, dirum genus.

    « Alors, sans rien pour les arrêter, les crimes pénétrèrent dans toutes les demeures, aucune impiété ne resta sans exemple. Par le frère fut tué le frère, par la main du fils mourut le père, sous le fer de son épouse succomba le mari, et des mères impies firent périr leurs propres enfants. Je passe sous silence les marâtres : il n’y a pas plus de douceur ici que parmi les fauves. Mais parmi les pervers, la femme vient en tête : cette ouvrière de crimes tient sous sa dépendance les âmes ; ce sont les adultères de cet objet impur qui réduisent en fumée tant de villes, poussent à la guerre tant de nations, écrasent tant de peuples sous leurs royaumes détruits de fond en comble. Ne parlons pas des autres : l’épouse d’Egée, Médée, donnera, à elle seule, une image des femmes, cette sinistre race. » (trad. F.-R. Chaumartin)

Le passage est un peu long, mais il paraît nécessaire de le citer en entier afin de comparer la valeur des deux termes. Il n’y a pas de différence de construction, puisque le passif de l’un n’est que le retournement de la construction transitive de l’autre et, comme en outre il n’existe pas de contrainte métrique imposant l’emploi de tel ou tel mot dans ces trimètres iambiques, l’on peut considérer que la présence des deux relève de la uariatio. Peut-on, doit-on chercher au-delà ? L’on constate que le silence de taceo correspond au silence d’Hyppolyte sur les belles-mères, dénommées seulement d’un pluriel généralisant, alors que le sileantur aliae sonne comme la nécessité d’écarter les autres images féminines afin de se focaliser sur Médée. Taceo nouercas correspond à un repli calculé, d’autant que Phèdre est présente, tandis que le sileantur aliae répond à une démarche de l’argumentation, si l’on peut encore employer un terme rationnel, pour exacerber nécessairement l’image de Médée comme archétype du danger des femmes. La stratégie d’évitement (taceo) cède la place à l’impératif de la mise à l’écart (sileantur) dans le mouvement d’une parole qui joue du silence pour se réaffirmer ensuite. Hippolyte suggère ainsi que Phèdre est capable de quelque chose qui, dans le domaine de l’abject, rejoint ce qu’a fait Médée.

Est-ce aller trop loin, alors même que l’on s’appuie sur des éléments textuels et énonciatifs ? Exemple caractéristique de la difficulté de l’analyse sémantique, mais aussi de ses enjeux.

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