Le vocabulaire du silence en latin

Jean-François THOMAS



Le Grand Gaffiot et l’OLD donnent les mêmes traductions pour les verbes latins silere et tacere : « se taire, être silencieux », et en anglais « to be silent », ce qui se comprend d’autant plus que les dictionnaires français eux-mêmes n’établissent pas de différence entre les deux familles de mots issues du latin : le dictionnaire Le Robert définit fr. silence par « attitude de quelqu’un qui reste sans parler » et fr. se taire par « rester sans parler ». En latin même, les deux verbes peuvent se trouver coordonnés :

  • Pl., Poen. 3 :
    sileteque et tacete atque animum aduertite
    .
    « Taisez-vous, faites silence et prêtez attention. »

ou bien se faire écho :

  • Cic. Sull. 80 :
    si, cum ceteri de nobis silent, non etiam nosmet ipsi tacemus, graue
    « quand les autres se taisent sur notre compte, ne pas garder nous-mêmes le silence serait choquant … » (trad. A. Boulanger, Paris, CUF).
  • Mart. 11, 102, 3-4 :
    est ita, si taceas et si tam muta recumbas /
    quam silet in cera uultus et in tabulis
    .
    « Cela est vrai, pourvu que tu te taises et que tu restes allongée, aussi muette et silencieuse qu’un visage de cire ou un portrait. »

et dans un certain nombre d’occurrences, ils paraissent équivalents, comme en :

  • Cic. Att. 4, 17, 3 :
    Consules qui illud leui bracchio egissent rem ad senatum detulerunt. Hic Abdera1) non tacente me.
    « Les consuls, qui avaient mené tout cela mollement, en référèrent au sénat. Alors, ce fut une vraie Abdère, où je ne suis pas resté silencieux. » (trad. L.-A. Constans, Paris, CUF).
  • Cic. Att. 6, 1, 7 :
    Addo etiam illud, quod uereor tibi ipsi ut probem. Consistere usura debuit : quae erat in edicto meo deponere uolebant. Impetraui a Saliminis ut silerent.
    « J’ajoute encore ceci, que, je le crois, j’aurai du mal à te faire approuver à toi-même. L’intérêt aurait dû cesser de courir : les Salaminiens voulaient déposer la somme au taux fixé par mon édit. J’ai obtenu qu’ils ne parlent pas de cela. » (trad. L.-A. Constans et J. Bayet).

Toutefois, la question de différences sémantiques entre les deux verbes de base se pose et les grammairiens anciens2) comme les lexicologues modernes3) se rejoignent pour distinguer tacere, qui dénote le silence voulu dans la situation de communication, et silere, qui renvoie à un silence profond parce que la personne n’a pas commencé à parler ou est empêchée de le faire. La comparaison doit s’étendre à d’autres facteurs, qui concernent la fréquence de silere et de tacere, des nuances sémantiques actualisées par les contextes et enfin les substantifs silentium d’une part, reticentia et taciturnitas d’autre part. La présente analyse, qui laisse de côté certains termes du champ lexical4), concerne pour l’essentiel la période de Plaute à Tacite et Pline le Jeune.


1. Comparaison des fréquences des verbes silere et de tacere

2. Silere et tacere : deux formes de silence

3. Le silence par rapport à la parole

4. Comparaison de tacere et silere : enjeux linguistiques

5. Les substantifs

6. Bibliographie

7. Réaction et révision

1) Allusion à la ville d’Abdère en Thrace, dont les habitants avaient une réputation proverbiale de stupidité (cf. Mart. 10, 25, 4).
2) Ps.-Cic., Inter metum (= GLK 8, p. 275, 10) : Inter tacere et silere hoc interest, quod tacet, qui desinit loqui, silet, qui nondum coepit « La différence entre tacere et silere est que se tait (tacet) celui qui arrête de parler, mais reste silencieux (silet) celui qui n’a pas encore commencé » (cité par LHOMME 2013, 97) ; Inter absconditum (éd. BECK) : Inter tacere et silere … : tacere uoluntatis est, silere imperii … « tacere est le fait de la volonté, silere le résultat d’un ordre » (cité par LHOMME 2013, 99).
3) HEILMANN 1955-1956, 12-13.
4) Les termes taciturnitas, conticere, conticescere, obticescere, silescere, consilescere ; mutus, obmutescere ; elinguis.