Le champ lexical du bonheur en latin préclassique

Jean-François THOMAS



Les intrigues des comédies de Plaute reposent pour une part importante sur la recherche du bonheur des jeunes gens que les esclaves vont aider contre tous ceux qui s’y opposent (vieux jaloux, soldats, proxénètes). Les données fournies par ces pièces sont à recouper avec celles issues d’autres œuvres du latin préclassique (Naevius, Ennius, Pacuvius, Térence, Caton l’Ancien, mais non Accius qui n’offre pas d’exemple), et cela permet d’analyser le premier état connu du champ lexical du bonheur. Il comprend des noms et surtout des adjectifs : fortuna - fortunatus, felicitas – felix et beatus. Ces termes posent deux problèmes étroitement liés. Il s’agit de rechercher par quelles voies ils sont entrés dans le champ lexical du bonheur, si du moins cette notion n’est pas la valeur première. Corrélativement, la coexistence des termes invite à mesurer leur synonymie.

Fortuna et fortunatus sont des termes polysémiques et ils sont les plus fréquents des termes utilisés pour exprimer le bonheur (respectivement 18 et 34 occurrences), tandis que felix- felicitas-feliciter (7 occ.) et beatus (7 occ.) sont plus rares.

Sont indiqués d’abord le nombre d’occurrences exprimant le bonheur et entre parenthèses le nombre total d’occurrences :

L’analyse tient compte de cette différence d’usage pour partir des termes les plus usités avant d’en venir à ceux qui le sont beaucoup moins. Se dégage ainsi un réseau lexical avec ses différences et ses rapprochements sur les plans sémantique comme stylistique. Ce réseau est représentatif d’une synchronie, ce qui appelle une comparaison avec le latin classique pour, à défaut d’une étude exhaustive, mettre l’accent sur les perspectives d’évolution.

Avant d’entrer dans le détail des emplois, il convient de souligner un fait structurant. Fortuna-Fortunatus et felix participent à l’expression du bonheur, mais ils le situent dans une perspective religieuse. Fortunatus et felix se trouvent dans une parodie de prière au dieu Lare (Plaute, Trin. 39-43) :

  • Larem corona nostrum decorari uolo.
    Vxor, uenerare ut nobis haec habitatio
    bona fausta felix fortunata euenat …
    teque ut quam primum possim uideam emortuam.

    « Je veux que l’on garnisse notre lare d’une couronne de fleurs, ma femme ; honore-le afin que cette demeure se révèle bonne, favorable, heureuse et fortunée pour nous … et que je te voie, toi, le plus vite possible, morte et enterrée. » (P. Grimal)1). À l’inverse, beatus ne s’emploie jamais avec ces applications religieuses, du moins en latin préclassique.

I. Fortuna – fortunatus

II. Felix

III. Beatus

IV. Fréquence du champ lexical du bonheur en latin préclassique

V. Perspectives d’évolution

Bibliographie

1) Fortunatus et felix sont effectivement les termes d’une ‘vraie’ prière, ils entrent ainsi dans la prière citée par Cicéron (Diu. 1, 120) : ‘quod bonum, faustum, felix fortunatumque esset’ « ‘que cela soit bon, favorable, heureux et suivi de succès’. »