Le vocabulaire de la mémoire

en latin préclassique et classique

Jean-François THOMAS



4. Conclusion

D’un point de vue logique, il existe une filiation nécessaire entre la mémoire, le fait de se souvenir et le support de cette dernière. La cohérence de l’ensemble est assurée en latin par le radical latin synchronique commun à ces termes et issu de la « racine » i.-e. *me/on- si l’on admet le rattachement de memoria à cet ensemble.

L’analyse sémantique du vocabulaire latin laisse apparaître des spécificités dans la lexicalisation de ce schéma logique. Le verbe unit les deux composantes « J’ai dans l’esprit pour m’en être souvenu » et n’a pas de synonyme strict, du fait que reminisci et recordari signifient « rechercher dans sa mémoire » et « garder dans sa mémoire ».

Aucun des trois termes n’est passé en français, car ce dernier lexicalise sur d’autres bases. Le français dit il me souvient avant la personnalisation deje me souviens ainsi que je me rappelle, mais les deux lexicalisations présupposent une distance entre le « je » et le passé qu’il faut surmonter, alors que le latin part du travail de l’esprit.

La memoria est bien la mémoire, mais, à la différence du français, memoria se dit aussi de l’époque présente, comme pour signifier que le travail de l’esprit sur le passé n’est pas indépendant des circonstances présentes.

Le monumentum latin est plus que le monument français puisque, comme source du souvenir, il intègre aussi des écrits et des registres, montrant l’étendue des supports de la mémoire : image d’un monde où le passé est partout présent, quand notre modernité le circonscrit à des lieux de mémoire, qui ne sont plus forcément des monuments. La sémantique du latin ouvre sur celle du français, d’où des comparaisons des représentations.


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