L’impermanence à Rome : autour du mot uanitas

Jean-François THOMAS



1. Dire la fin et l’impermanence dans le monde romain étranger au christianisme

Les dépouillements avec la base de données BTL1, sans être exhaustifs, permettent de dégager une tendance assez nette. Avant les auteurs chrétiens, force est de constater qu’il n’existe pas chez les auteurs latins de lexicalisation dominante pour la fin et l’impermanence des choses, du fait que la langue recourt à divers lexèmes.

1.1. « La fin », « la mort », « ne plus être »

Les termes qui désignent au sens propre la fin (finis et sa famille, mors et sa famille) sont utilisés, mais beaucoup moins que ce que l’on pourrait attendre. Les syntagmes du type urbis mors, imperii mors ne sont pas employés, le syntagme avec mortalis est exceptionnel, lié à un souci d’expressivité comme celle que donne l’image de la vie des empires menacés par le venin des séditions :

  • Liv. 2, 44, 8 :
    Principes … fremebant aeternas opes esse Romanas nisi inter semet ipsi seditionibus saeuiant ; id unum uenenum, eam labem ciuitatibus opulentis repertam ut magna imperia mortalia essent.
    « Les chefs … s’écriaient que la puissance des Romains était éternelle s’ils ne s’entre-déchiraient pas par leurs séditions ; c’était le seul poison, le seul fléau des États prospères, fait pour rendre périssables les grands empires. »

À noter le nom d’action interitum pour le dépérissement de l’univers, dont l’emploi est lié à la puissance du destin qui mène le monde à sa fin :

  • Sén., Cons. Polyb. 1, 2 :
    Mundo quidam minantur interitum, et hoc uniuersum quod omnia diuina humanaque complectitur, si fas putas credere, dies aliquis dissipabit et in confusionem ueterem tenebrasque demerget. … aliquis … Carthaginis ac Numantiae Corinthique cinerem et si quid aliud altius cecidit lamentetur, cum etiam hoc quod non habet quo cadat sit interiturum.
    « Certains condamnent le ciel même à périr ; et l’univers, ce vaste ensemble de toutes les choses divines et humaines, un jour viendra (s’il est permis de croire cela), qui le désagrègera et le replongera dans la confusion primitive et les ténèbres. … on gémirait sur les cendres de Carthage, de Numance, de Corinthe ou de cités tombées de plus haut encore, quand l’univers, qui n’a pas où tomber, est appelé à disparaître. »

Il faut d’ailleurs que la destruction soit totale pour que puisse s’opérer un renouveau (Delpeyroux 1996, 168-175).

Les termes finis, finire avec ces domaines d’application référentielle sont attestés, sans être très fréquents :

  • Tac., Ann. 15, 50, 1 :
    Ergo, dum scelera principis et finem adesse imperio … , inter se aut inter amicos iaciunt ….
    « En conséquence, par les propos qu’ils tenaient entre eux ou avec leurs amis sur les crimes du prince et sur la fin prochaine de l’empire … » (trad. P. Wuilleumier)

Enfin, de nombreuses inscriptions funéraires portent l’abréviation :

  • N.F.F.N.S.N.C. = non fui, fui, non sum, non curo
    « Je n’étais, j’ai été, je ne suis pas, je m’en moque. »

Tous ces témoignages archéologiques datent de la fin de la république et des débuts de l’empire, une époque marquée par la terrible violence des guerres civiles, laquelle explique cette conscience douloureuse de la menace de la mort affirmée dans un appétit de jouissance qui cherche à la tourner en dérision.

1.2. Le vocabulaire de la destruction

Plus fréquentes sont les représentations de la fin à travers les images de destruction, dont une illustration est donnée par ce passage de Cicéron qui mérite d’être cité malgré sa longueur :

  • Cic. Cat. 3, 19 :
    Nam profecto memoria tenetis, Cotta et Torquato consulibus, compluris in Capitolio res de caelo esse percussas, cum et simulacra deorum depulsa sunt, et statuae ueterum hominum deiectae, et legum aera liquefacta, et tactus etiam ille, qui hanc urbem condidit, Romulus, quem inauratum in Capitolio, paruum atque lactantem, uberibus lupinis inhiantem, fuisse meministis. Quo quidem tempore cum haruspices ex tota Etruria conuenissent, caedes atque incendia et legum interitum et bellum ciuile ac domesticum et totius urbis atque imperi occasum adpropinquare dixerunt, nisi di immortales, omni ratione placati, suo numine prope fata ipsa flexissent.
    « Vous n’avez sûrement pas oublié que, sous le consulat de Cotta et de Torquatus, au Capitole, un grand nombre d’objets furent frappés de la foudre : des images des dieux furent déplacées, des statues de nos ancêtres furent renversées et les tables d’airain de nos lois entrèrent en fusion, et le fondateur de notre ville, Romulus lui-même, fut atteint, lui qu’un groupe doré, il vous en souvient, représentait au Capitole, petit enfant au sein, les lèvres tendues vers les mamelles de la louve sa nourrice. Alors on fit venir les haruspices de toute l’Étrurie : ils dirent que des massacres et des incendies étaient proches, et l’anéantissement des lois, et la guerre civile au sein de la cité, et la ruine totale de Rome et de l’empire, si l’on n’apaisait pas, à tout prix, les dieux immortels dont l’intercession fléchirait peut-être les arrêts du destin. » (trad. Ed. Bailly)

Au-delà de l’amplification oratoire, l’on notera les deux voies de lexicalisation de la fin de Rome, les images de destructions et le substantif plus large, occasum « ruine », qui vient comme l’aboutissement. La succession entre le spécifique des ravages et le générique de la ruine (occasum) donne une double onomasiologie. Celle-ci se comprend à un niveau idéologique, car cette globalisation de l’anéantissement, par son ampleur même, s’analyse comme un abandon des dieux, comme une rupture de la pax deorum :

  • Cic. Cat. 3, 20 :
    itaque illorum responsis tum et ludi per decem dies facti sunt, neque res ulla quae ad placandos deos pertineret praetermissa est …
    « Sur cette réponse, on institua des jeux qui durèrent dix jours, puis rien ne fut omis qui pût apaiser les dieux … »

L’apaisement des dieux est d’ailleurs en proportion avec la menace (longueur des jeux, statue plus grande de Jupiter).

Le vocabulaire de la destruction et de la perte se retrouve dans le stoïcisme, dont la figure par excellence est celle de Caton :

  • Sén., Const. 5, 5 :
    Itaque nihil perdet quod perire sensurus sit ; unius enim in possessione uirtutis est, ex qua depelli numquam potest. Ceteris precario utitur : quis autem iactura mouetur alieni ?
    « C’est pourquoi le sage ne perdra rien dont il puisse sentir la perte, car la seule chose qu’il possède est sa vertu, dont il est impossible qu’on le dépouille. De tout le reste il ne jouit que comme d’une concession précaire : or qui s’émeut d’être privé de ce qui ne lui appartient pas ? »

La pensée de la fin ne débouche pas sur la résignation, mais sur l’action sur soi, car le sage a en lui le vrai bien, la uirtus :

  • Sén., Const. 6, 5 :
    tamen integrum incolumemque esse censum meum profiteor : teneo, habeo quicquid mei habui.
    « … j’affirme néanmoins que mon avoir est resté intact et sans dommage ; je conserve, je possède tout ce qui m’a jamais appartenu. »

1.3. Le vocabulaire de l’inconstance

Ont un usage courant les termes exprimant le manque de solidité des choses humaines qui ont vocation à s’affaiblir pour ensuite disparaître. L’on soulignera la fréquence des termes exprimant l’écoulement (fluxus, mobilis) et la fragilité (fragilis, caducus), comme le montrent les deux exemples de Cicéron :

  • Cic. Phil. 4, 13 :
    Alia omnia … sunt caduca, mobilia ; uirtus est una altissimis defixa radicibus, quae nunquam ui ulla labefactari potest, numquam demoueri loco.
    « Toutes les autres choses sont … précaires, changeantes ; seule la vertu est attachée par de très profondes racines, que nulle force ne saurait jamais ébranler ni arracher »
  • Cic. Lael.102 :
    Sed quoniam res humanae fragiles caducaeque sunt, semper aliqui anquirendi sunt, quos diligamus et a quibus diligamur.
    « Mais comme tout ce qui touche l’homme est fragile et instable, il faut toujours chercher autour de soi des personnes dignes d’être aimées et capables d’aimer. »

L’équivalent existe dans une poésie plus personnelle :

  • Ov., Tr. 5, 8, 15-20 :
    Passibus ambiguis fortuna uolubilis errat
    et manet in nullo certa tenaxque loco,
    sed modo laeta monet, uultus modo sumit acerbos
    et tantum constans in leuitate sua est.
    Nos quoque floruimus, sed flos erat ille caducus,
    flammaque de stipula nostra breuisque fuit.

    « La fortune inconstante erre d’un pas incertain, ne demeure sûre et stable en aucun lieu. Mais tantôt elle annonce d’heureux événements, tantôt elle prend un visage sévère et n’est constante que dans sa légèreté. Moi aussi, je fus florissant, mais ce n’était qu’une fleur éphémère, et ma flamme ne fut qu’un feu de paille de courte durée. » (trad. J. André)

Choisis parmi bien d’autres, ces trois exemples montrent la prégnance des images d’écoulement et de fragilité puisqu’ils sont empruntés à des genres littéraires différents, discours, analyse philosophique, poésie élégiaque, auxquels l’on pourrait ajouter le récit historique et l’épopée avec des exemples de Salluste et Virgile :

  • Sall., Iug. 104, 2 :
    fluxae et mobiles res humanae
    « … l’inconstance des choses humaines et leurs vicissitudes … »
  • Virg., En. 10, 88 :
    fluxas Phrygiae res uertere fundo
    « retourner de fond en comble la fortune fragile des Phrygiens. »

La connotation négative est, bien sûr, liée au sens de ces mots et à la représentation de la finitude, mais il est un cas où les termes sont marqués positivement : dans l’épicurisme, en effet, la fragilité est la condition nécessaire d’une transformation permanente du monde :

  • Lucr. 2, 294-299 :
    Nec stipata magis fuit umquam materiai
    copia nec porro maioribus interuallis.
    Nam neque adaugescit quicquam neque deperit inde.
    Quapropter quo nunc in motu principiorum
    corpora sunt, in eodem ante acta aetate fuere,
    et post haec semper simili ratione ferentur.

    « En outre, la masse de la matière n’a jamais été plus condensée ni plus éparse qu’aujourd’hui, car rien ne vient s’y ajouter, comme rien ne s’en perd. Aussi le mouvement qui anime aujourd’hui les atomes est le même qu’ils ont eu dans le temps passé, et qui les emportera dans la fuite infinie des temps. » (trad. A. Ernout)

Il n’y a donc aucune pérennité, mais tout se transforme, toute destruction est compensée par une autre croissance ailleurs, que symbolise l’hymne à Vénus à l’ouverture du poème. Il en résulte un manque de douleur qui est bien la finalité de l’épicurisme.

1.4. Des mots à l’idée

La finitude n’est pas présentée de manière uniforme. À travers les principaux champs lexicaux utilisés, elle est une mort, une ruine, une destruction, un écroulement et un changement sans fin. Elle est alors connotée de manière négative, mais une perception plus positive existe aussi lorsque ce changement est inhérent au monde.

Ces données de la méthode onomasiologique sont à replacer dans un cadre culturel. La finitude des choses est appréhendée soit comme rupture avec l’ordre des choses à quoi doit répondre un rituel, soit comme un état de fait qui est compensé par la puissance de la réflexion visant le souverain bien, la uirtus stoïcienne ou l’absence de douleur épicurienne. La finitude est en somme une menace, voire une évidence que l’homme ne saurait ignorer et qu’il doit surmonter par l’action, l’action dans le cadre social, l’action sur soi. La nécessité de celle-ci répond à la réalité de la chose que personne ne met en doute. L’on n’est pas éloigné, tant s’en faut, de la sémantique.

La réalité d’évidence qui caractérise la finitude lui confère une vérité et l’on comprend alors pourquoi ne lui est pas appliqué, dans les textes des auteurs latins étrangers au christianisme, le terme uanitas, qui exprime, lui, l’illusion.

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