Lieux, territoires et paysages en latin

Jean-François THOMAS



2. Autres termes désignant le territoire

Locus et plus particulièrement le neutre loca participent à la désignation du territoire, qui se fait également par plusieurs mots. Sont laissés de côté ceux dénommant des subdivisions territoriales ‘administratives’, comme colonia, ciuitas, ager.

2.1. Finis – fines

A la différence des contextes de loca, ceux de fines mettent davantage l’accent sur l’étendue de la région comprise entre des limites. Les fines sont ainsi le territoire dont on franchit les frontières dans un sens ou dans un autre :

  • Cés., B.G. 1, 1, 4 (à propos des Helvètes et des Germains) :
    fere cotidianis proeliis cum Germanis contendunt, cum aut suis finibus eos prohibent, aut ipsi in eorum finibus bellum gerunt1).

Le mot est employé quand sont explicitées la superficie :

  • Cés., B.G. 1, 2, 5 (à propos des Helvètes) :
    Pro multitudine autem hominum et pro gloria belli atque fortitudinis angustos se fines habere arbitrabantur, qui in longitudinem milia passuum CCXL, in latitudinem CLXXX patebant2) .

et l’extension jusqu’à un point extrême :

  • Liv. 8, 1, 6: fines … hostium usque ad oram maritimam est depopulatus3).

Or la superficie et l’extension se mesurent d’après des limites. D’autre part, c’est le pluriel fines, et non les formes de locus, qui est accompagné très régulièrement du nom du peuple habitant le territoire, comme en :

  • Cés., B.G. 1, 8, 1 (à propos du mont Jura) : … qui fines Sequanorum ab Heluetiis diuidit4).

L’information porte en somme sur l’occupation humaine, et non sur les caractéristiques physiques : il n’existe pas de syntagme saltuosi fines parallèle à saltuosa loca / saltuosi loci. Enfin, il est important de noter que le territoire désigné par le pluriel fines appartient fréquemment à un peuple autre que celui du locuteur historien latin : fines Romani reste exceptionnel en comparaison des syntagmes du type Hernicorum fines.

Ce que les contextes du pluriel fines mettent en évidence, c’est que le territoire désigné par fines s’inscrit dans une praxis humaine. En effet, de même que les hommes atteignent ou franchissent les frontières, ils habitent et occupent avec des activités la région ainsi délimitée, d’où un sémème :
/espace/ /qui est le cadre d’une occupation et d’une activité humaines/.

2. 2. Le substantif regio

Par rapport à loca et àfines, les contextes de regio soulignent principalement deux aspects du territoire.

Ils expriment la localisation. La regio est ainsi située par rapport à d’autres endroits. Le substantif est alors pourvu d’une détermination avec un complément prépositionnel :

  • Cés., B.G. 6, 33, 2 :
    C. Trebonium cum pari legionum numero ad eam regionem quae Atuatucis adiacet depopulandam mittit.5)

ou un adjectif :

  • Cés, B.G. 6, 13, 10 :
    in finibus Carnutum, quae regio totius Galliae media habetur …6).

D’où l’emploi de regio pour situer deux territoires l’un par rapport à l’autre, ce qui permet des variations distinctives comme en :

  • Cés. B.G. 5, 12, 5 :
    Nascitur ibi plumbum album in mediterraneis regionibus, in maritimis ferrum …7).

Inversement, la regio est parfois un point de repère pour situer un endroit particulier. Il en est ainsi pour Rome par rapport aux autres regiones de l’Italie :

  • Liv. 5, 54, 4 :
    mare uicinum …, regionum Italiae medium, ad incrementum urbis natum unice locum8).

Bien des contextes soulignent aussi que la regio est une composante d’une unité plus large. Elle est une donnée établie :

  • Cés., B.G. 3, 8, 1 :
    Huius est ciuitatis longe amplissima auctoritas omnis orae maritimae regionum earum …9)

ou elle résulte de la division d’une province :

  • Liv. 27, 7, 7 :
    Italia ambobus prouincia decreta, regionibus tamen partitum imperium10).

Tous ces emplois se synthétisent en un sémème :
/espace/ /positionné/ dans un ensemble plus vaste/.

Cette idée d’espace intégré est d’autant plus marquée dans le mot qu’à une autre échelle, il s’emploie pour les quartiers d’une grande ville, Rome par exemple :

  • Tac., Ann. 15, 40, 2 : Quippe in regiones quattuordecim Roma diuiditur.
    « Rome est divisée en 14 secteurs (regiones). »

Cette idée de positionnement dans un espace plus vaste est à rapprocher de certains emplois du mot désignant la ligne marquant l’orientation dans l’espace :

  • Cés., B.G. 6, 25, 2 :
    silua … fluminis Danubii regione pertinet ad fines Dacorum.
    « … la forêt, en suivant la ligne du Danube, va jusqu’au pays des Daces. »

ce qui se rattache au sens de la « racine » i.-e. *reg- « diriger en droite ligne, s’étendre ». Une filiation s’observe entre les deux sens « direction » et « zone, région », par exemple à propos de la direction du bâton augurale qui permet de délimiter les regiones lors de la fondation d’une ville :

  • Cic, Diu. 1, 30 :
    eo (= lituo) Romulus regiones direxit tum, cum Vrbem condidit11).

L’usage du pluriel, habituel pour loca et fines, existe avec regio. Regiones réfère à un seul pays, mais le contexte fait ressortir qu’il est composé d’au moins deux parties. Décrivant les migrations des peuples de Germanie, César observe :

  • Cés. B.G. 4, 4, 1-2 :
    Vsipetes et Tenctheri … multis locis Germaniae triennium uagati ad Rhenum peruenerunt : quas regiones Menapii incolebant et ad utramque ripam fluminis agros, aedificia uicosque habebant12).

et, si le pays forme un tout en raison de l’unité de la population qui l’occupe, les Ménapes, leur installation de part et d’autre du Rhin explique l’emploi du pluriel regiones.

2.3. Le substantif pagus

Une place particulière revient à pagus en raison de sa fortune en français avec les mots pays et paysage.

Pagus désigne au sens propre « une borne fichée en terre », de là un « territoire », et l’évolution sémantique est de même nature que celle observée entre le singulier finis « frontière, limite » et le pluriel « limites », d’où « territoire ainsi délimité ». Une différence cependant. Le « territoire » est dénommé avec fines à travers une pluralité de frontières sur lesquelles s’exerce, on l’a vu, une action. Le pagus est au sens propre un ensemble de terres autour d’un uicus, un village, et le mot pagus peut désigner le village comme centre de ce secteur. L’unité ainsi constituée se retrouve autour de fêtes dont Ovide se fait l’écho :

  • Ov. Fast. 1, 667-670 :
    Vilice, da requiem terrae semente peracta ;
    da requiem terram qui coluere uiris.
    Pagus agat festum : pagum lustrate, coloni,
    et date paganis annua liba focis13).

En somme, le territoire est conçu de deux manières selon qu’il est ouvert sur l’extérieur à travers ses frontières, au demeurant souvent difficiles à déterminer (fines), ou selon qu’il est centré sur ses activités et sa vie intérieure (pagus). On peut opposer ainsi une orientation exocentrique de frontières qui sont faites pour être passées (fines), et une orientation endocentrique pour le pagus à la fois ensemble de terres et village.

Plus encore, ce pagus centré sur sa vie économique, sociale et religieuse à travers les fêtes des paganalia (Var., L.L. 6, 24) a une identité interne, c’est-à-dire une vie communautaire forte au-delà des diversités inévitables de la topographie et des modes de culture selon les lieux.

Lorsque les Gaulois arrivent entre -390 et -383 av. J.-C. en Italie et sont étonnés en même temps qu’ils étonnent les Romains, un de leurs peuples, raconte Tite-Live (5, 34, 8-9), s’installe dans un territoire (ager), mais il le fait avec un peu moins de crainte, parce que le nom italique lui rappelle le nom d’un territoire qu’il connaissait bien en Gaule. Or, le territoire situé en Italie, à la familiarité rassurante pour des Celtes qui découvrent un nouveau milieu, est justement désigné par le terme pagus14) . Un témoignage de cette identité forte est aussi la résistance à la pénétration du christianisme, cette religion qui est d’abord une religion des villes, et cette spécificité marquée explique pourquoi le mot latin paganus est à l’origine du fr. païen.

Le pagus est perçu comme le cœur d’une appartenance sociale ; il fait l’objet d’une appropriation15) dont témoignent certaines expressions du français moderne où pagus a donné pays : l’on dit l’amour du pays plus souvent que l’amour de sa commune, sauf quand l’édile veut faire valoir son dévouement ; l’on dit une maison de pays pour un lieu où sont réunis des produits du terroir et des informations touristiques, mais la maison du conseil départemental pour les locaux où sont décentralisés des services du conseil départemental.

Cette appropriation de l’espace permet de comprendre que fr. pays soit à la base de l’évolution qui a conduit à fr. paysage.


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1) « … des combats presque quotidiens mettent les Helvètes aux prises avec les Germains, soit qu’ils leur interdisent l’accès de leur territoire, soit qu’ils les attaquent chez eux. » ; de même Cés., B. G. 1, 12, 1 ; Liv. 42, 67, 4 ; 45, 29, 10.
2) « Ils estimaient d’ailleurs que l’étendue de leur territoire, qui avait 240 milles de long et 180 de large, n’était pas en rapport avec leur nombre, ni avec leur gloire militaire et leur réputation de bravoure » ; de même Cés. B.G. 2, 16, 1 ; 5, 3, 4 ; Varr., R. R. 1, 15, 1.
3) « … il ravagea le territoire ennemi jusqu’au bord de la mer » ; de même Liv. 5, 35, 3 ; 36, 17, 15.
4) « … qui forme la frontière entre le territoire des Séquanes et les Helvètes. … » ; de même, Cés., B.G. 1, 10, 5 ; B.C. 1, 23, 5 ; Liv. 3, 3, 1 ; 29, 31, 4 ; 31, 26, 1.
5) « Il envoie C. Trébonius avec le même nombre de légions ravager le territoire qui est contigu aux Attuatuques » ; de même Nép. Eum. 8, 1 ; Liv. 44, 8, 9.
6) « … dans le pays des Carnutes qui passe pour occuper la moitié de toute la Gaule. » ; de même Liv. 38, 20, 4 ; 40, 58, 7. « … dans le pays des Carnutes qui passe pour occuper la moitié de toute la Gaule. » ; de même Liv. 38, 20, 4 ; 40, 58, 7.
7) « L’étain vient des régions du centre, le fer des régions côtières … » ; de même Cés. B.G. 6, 43, 4.
8) « … une mer proche …, une position centrale dans les régions de l’Italie, un lieu idéalement constitué pour le développement d’une ville » ; de même Liv. 2, 49, 6 ; 27, 15, 13.
9) « La puissance de cette cité est de loin la plus forte de tous les pays de cette côte maritime » ; de même Cés., B.G. 6, 13, 10 ; Cic. Flacc. 63 ; Imp. 54.
10) « Leur fut accordée à tous deux l’Italie comme province, mais leur commandement fut réparti par régions. » ; de même Cés., B.G. 4, 19, 1 ; B.C. 1, 25, 2 ; Cic., Sest. 129.
11) « … Romulus a divisé des régions dans le ciel avec ce bâton, quand il a fondé Rome. »
12) « …après avoir erré trois ans dans maintes régions de la Germanie, les Usipètes et les Tencthères atteignirent le Rhin : c’était le pays (regiones) des Ménapes, qui avaient des champs, des maisons, des villages sur les deux rives du fleuve. »
13) « Fermier, laisse en repos la terre une fois les semailles achevées ; laisse en repos les hommes qui ont cultivé la terre. Que le village célèbre la fête : purifiez le village, paysans, et offrez aux foyers du village les galettes annuelles. »
14) Liv. 5, 34, 8-9 : Ipsi per Taurinos saltus quiete Alpis transcenderunt fusisque acie Tuscis haud procul Ticino flumine, cum in quo consederant, agrum Insubrium appellari audissent, cognominem Insubribus, pago Haeduorum, ibi omen sequentes loci condidere urbem ; Mediolanium appellarunt. « Quant à eux, par les cols des Taurins, ils franchirent les Alpes tranquillement et, après avoir fait se disperser les Etrusques non loin de la rivière du Tessin, ils apprirent que le pays (agrum) où ils s’étaient installés s’appelait Insubrium, qui est le nom des Insubres, un canton (pago) des Eduens. Suivant ce présage du lieu, ils établirent une ville, qu’ils appelèrent Mediolanium. »
15) De même Hor., Epist. 1, 18, 14 ; Val. Max. 5, 3, ext. 3 ; Pline HN 6, 138 ; 36, 17.