III. Alter et alius

Le rapprochement étymologique am - / al – invite à comparer à amicus-amicitia les termes alius et alter, bien différents des précédents, car ce ne sont pas des substantifs ou des adjectifs qualificatifs (absence de comparatif et de superlatif), mais des pronoms-adjectifs ‘indéfinis’. Leur importance dans le champ lexical est d’autant plus grande qu’ils sont à l’origine des termes centraux ”autre” et ”altérité”.

III. 1. Alter

Comme chacun sait, alter s’emploie quand sont en présence deux instances et deux instances seulement, ce que matérialise la présence du suffixe –ter, à rapprocher du comparatif grec – teros, des couples nécessaires (dexter, sinister) ou encore d’inter et du positionnement entre deux points de repère. D’où l’emploi d’alter lorsque le je et l’autre se trouvent dans une relation qui ne peut se comprendre qu’entre deux personnes car le premier agit sur le second. Cela concerne la question de la défense des intérêts personnels face à ceux d’autrui. Ainsi s’exprime la sagesse populaire :

  • Térence, Andr. 426-427 :
    Verum illud uerbum est, uolgo quod dici solet,
    omnis sibi malle melius esse quam alteri
    . 1)

Tout comme l’enseignement du Christ, au point qu’il faut une puissante sagesse pour aimer l’autre autant que soi :

  • Ambroise, Off. 3, 15 :
    Hoc est confirmari Christo, alienum non quaerere, nihil alteri dstrahere ut acquirat sibi2)
  • Cicéron, Leg. 1, 34 :
    quom hanc beniuolentiam tam late longeque diffusam uir sapiens in aliquem pari uirtute praeditum contulerit, tum illud effici …, ut non in illo sese plus quam alterum diligat3).

La convoitise et l’attachement, mais l’on pourrait ajouter d’autres situations comme la colère ou l’hostilité, se comprennent nécessairement entre deux personnes car elles entrent dans le schéma d’attraction-répulsion :

  • Ambr. Off. 1, 96 :
    Qui enim sibi irascitur quia cito motus est, desinit irasci alteri ; qui autem uult iram suam iustam probare, plus inflammatur et cito in culpam cadit.4)
  • Ambr. Exam. 5, 5, 13:
    itaque qui alterum laedit sibi laqueum parat, in quem ipse incidet. 5)

Alter désigne ainsi l’autre en tant qu’il n’est pas moi et qu’il est mon semblable, dans une dialectique de la différence et de la ressemblance qui me fait exister parce que l’autre est là et inversement l’autre ne peut exister que par rapport à moi. « L’altérité ne s’ajoute pas du dehors à l’ipséité, comme pour en prévenir la dérive solipsiste, elle appartient à la teneur de sens et à la constitution ontologique de l’ipséité. »6). Lorsque Cicéron écrit (Off. 2, 36) : … contemnuntur ii qui ‘nec sibi nec alteri’, ut dicitur, in quibus nullus labor, nulla industria, nulla cura est7), le soi (sibi) et l’alter se positionnent l’un vis-à-vis de l’autre. Cet alter est le moi que je ne suis pas et que je ne serai jamais, mais qui me constitue comme moi en même temps qu’il se constitue comme tel face à moi. Il devient le représentant de tous les autres hommes, par rapport à moi ou au sujet de référence. À ce titre, il est la version humaine, anthropologique de l’Autre en général.

III.2. Alius

Face au moi ou au sujet de référence, peut se positionner alius. Il ne s’agit en général pas d’une simple variante d’alter. En effet, l’alius n’est pas l’autre que moi, à la fois différent et semblable, il n’est pas une forme de l’Autre en général, mais il est un élément ou un groupe bien isolés dans l’ensemble des hommes. L’alius, au singulier, est ainsi tel ou tel différent du sujet :

  • Plaute, Pseud. 798-799) :
    CO. Si me arbitrabare isto pacto ut praedicas,
    quor conducebas ?

    BA. Inopia. Alius non erat8)

Les alii est un groupe pris parmi bien des présences possibles, un groupe vague, mais toujours bien distinct du sujet:

  • Térence, Haut. 797 :
    CH. Haud faciam. SY. Immo aliis si licet, tibi non licet9).

Dans la relation à l’alius, prédomine la différence, voire l’indétermination, au lieu de la dialectique différence – ressemblance (alter). D’où une attention particulière à la traduction, illustrée à travers deux exemples.
Les exactions commises par Verrès touchent toutes les petites communautés de la Sicile, d’où de multiples plaintes comme celle dont fait état Cicéron :

  • Cic. Verr. II, 3, 108 :
    de iis iniuriis quas ciues Centuripini non in suis sed in aliorum finibus acceperant, senatus et populus Centuripinus legatos noluit mittere … Arant enim tota Sicilia fere Centuripini …10).

Par rapport aux gens de Centuripe, les aliorum fines ne sont pas les territoires d’autrui dans une extension confinant à tout groupe humain qui n’est pas eux, mais ce sont les territoires des autres communautés avec lesquelles ils se partagent la totalité de la Sicile, d’où « … les territoires des autres … ».
Analysant le jeu du donner – recevoir, Sénèque écrit :

  • Sen. Ben. 5, 10, 2 :
    Paulo ante dicebam quaedam ad alios pertinere et sic esse formata, ut tota significatio illorum discedat a nobis : frater sum alterius, nemo est enim suus frater ; par sum sed alicui, quis enim par est sibi ? Quod comparatur, sine altero non intellegitur ; quod iungitur, sine altero non est ; sic et, quod datur, sine altero non est, et beneficium sine altero non est.
    Fr. Préchac traduit : « Tout à l’heure, je disais que certains mots sont relatifs à autrui (ad alios) et sont faits de telle sorte que leur portée nous écarte essentiellement de nous. Je suis le frère d’un autre (alterius) ; personne n’est en effet son propre frère. Je suis l’égal, mais de quelqu’un ; qui est en effet l’égal de soi-même ? Ce qui forme paire est inintelligible sans l’autre partie (sine altero) ; ce qui forme couple n’existe que par l’autre élément (sine altero). De même ni le don n’existe sans autrui (sine altero), ni le bienfait sans autrui (sine altero). »

Une même traduction par autrui rassemble ad alios et sine altero, lui-même rendu parfois avec autre. Passons sur les contraintes stylistiques du français qui peuvent justifier telle ou telle façon de rendre les mots latins. En fait, alter s’emploie pour la composante nécessaire sans laquelle l’acte de donner et de recevoir n’existerait pas, sans laquelle le sujet ne serait pas institué dans sa position agissante. L’alter est donc l’autre que le sujet, l’autre qui fait exister le moi, l’autre et non un autre, si bien qu’à « je suis le frère d’un autre » pour frater sum alterius, nous paraît préférable « je suis le frère de l’autre ». En revanche, dans la première phrase quaedam ad alios pertinere et sic esse formata, ut tota significatio illorum discedat a nobis, la distinction entre nobis et alios sépare les domaines d’application des uerba et prépare l’analyse ultérieure, mais, à ce stade il s’agit d’une simple différence sans que les alii se définissent dans le miroir inversé des nos. Il vaut alors mieux parler des mots qui nous concernent (nos) et de ceux qui concernent moins autrui, que les autres (ad alios).
L’autre que moi - alter - entretient avec moi une relation intersubjective qui définit les identités de manière réciproque, l’alius et les alii se situent à un niveau bien moindre de généralité et de conceptualisation, car ils s’appliquent à la relation pragmatique. L’alter constitue l’instance, l’alius représente l’agent.


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1) « Il est bien vrai, le mot qu’on dit couramment : le désir de chacun, c’est que les choses aillent bien pour lui plutôt que pour autrui » (trad. J. Marouzeau)
2) « Voilà ce qui est assuré par le Christ : ne pas rechercher le bien d’autrui, ne pas enlever à autrui afin d’acquérir pour soi.
3) « … lorsqu’un sage reporte sur un homme doué d’une vertu égale à la sienne cette sympathie si large et si universelle, alors se réalise … cette disposition qui fait que par rapport à autrui, l’un ne garde pas pour sa propre personne une affection plus grande que celle qu’il éprouve à l’égard du second. » (trad. G. de Plinval)
4) « Celui en effet qui se met en colère contre soi-même, parce qu’il a vite été troublé, cesse de se mettre en colère contre autrui, tandis que celui qui veut prouver la justesse de sa colère s’enflamme davantage et tombe vite en faute. » (trad. M. Testard)
5) « C’est pourquoi, celui qui lèse autrui se prépare un piège, dans lequel il tombera lui-même. »
6) P. Ricoeur, 1990, p. 369
7) « … on méprise ceux qui, selon l’expression, ne sont utiles ni à soi ni à autrui, chez qui il n’y a pas de travail, pas d’application, pas de soin » (trad. M. Testard)
8) « Le cuisinier. Si tu pensais que je ne vaux pas mieux que ce que tu dis, pourquoi m’as-tu engagé ? — Ballion. Par manque. Il n’y en avait pas d’autre. »
9) « Chrémès. Je ne ferai pas cela. — Syrus. Et puis si à d’autres c’est loisible, ce n’est pas loisible à toi. » (trad. J. Marouzeau)
10) « Au sujet des injustices dont les citoyens de Centuripe avaient été victimes, non sur leur territoire, mais sur le territoire d’autrui, le sénat et le peuple de Centuripe n’ont pas voulu envoyer de délégation … C’est à peu près, en effet, dans la Sicile tout entière que les habitants de Centuripe cultivent. » (trad. H. de la Ville de Mirmont)