II. 2. Les emplois d’amicus et la réflexion philosophique

Cette réciprocité de l’amicitia dans des intérêts convergents autour d’objectifs précis constitue assurément un stéréotype de la société romaine dont témoignent certaines répliques de personnages plautiniens :

  • Pl. Bacc. 347 :
    Deos atque amicos iit salutatum ad forum1).

Mais la réflexion cicéronienne montre comment elle peut avoir un fondement plus profond, car elle repose sur une nécessité de la nature humaine :

  • Cic. Lae. 32 :
    Nam si utilitas amicitias conglutinaret, eadem commutata dissolueret ; sed quia natura mutari non potest, idcirco uerae amicitiae sempiternae sunt2).

L’affirmation a son importance dans la conception des relations entre soi et les autres. La nature que je partage avec l’autre est la condition de l’amicitia avec lui, alors que les intérêts n’en sont que la cause seconde. Par rapport aux relations exprimées avec les termes étudiés jusqu’à maintenant, l’évolution est importante. En effet, la durée et l’intimité de la familiaritas, la force de la necessitudo, l’extension plus ou moins grande des liens du sang entre les propinqui (cf. infra p. 16-18), la communauté d’objectifs entre les socii, tout cela fait de l’autre un homme avec qui j’entretiens des relations sur la base d’un rapprochement factuel fondé sur les circonstances de la vie et trouvant dans celles-ci les limites de son extension. Les circonstances de la vie font que je suis l’amicus de quelqu’un et réciproquement, mais si elles constituent la cause directe de l’amicitia, elles n’en constituent pas la condition nécéssaire qui, elle, réside dans la nature. Autrement dit, la familiaritas, pour se limiter à elle dans la comparaison, dépend du quotidien, l’amicitia est la réalisation dans le quotidien d’une virtualité plus essentielle. Les autres formes de relations restent chacune une communauté d’expérience, l’amicitia dépasse la communauté d’expérience pour renvoyer à une conception de l’homme. Les propinquii, les necessarii, les socii, les familiares ont une pratique partagée dans les cercles qu’ils forment, la pratique partagée dans le cercle des amici résonne comme l’écho d’une humanité plus large.

La réciprocité naturelle va encore plus loin, car chacun est attaché à l’autre comme à un autre lui-même :

  • Cicéron, Lae. 20 :
    Quanta autem uis amicitiae sit, ex hoc intellegi potest, quod ex infinita societate generis humani, quam conciliauit ipsa natura, ita contracta res est et adducta in angustum, ut omnis caritas aut inter duos aut inter paucas iunguntur3).

Cette conception se traduit dans des attitudes très concrètes :

  • Cicéron, Lae. 22 :
    Quid dulcius quam habere quicum omnia audeas sic loqui ut tecum ? Qui esset tantus fructus in prosperis rebus, nisis haberes qui illis aeque ac tu ipse gauderet ?
    « Quoi de plus agréable que d’avoir quelqu’un à qui nous osons tout confier comme à nous-mêmes ? Quel profit tirerions-nous du bonheur si nous n’avions personne qui pût s’en réjouir aussi bien que nous ? »4).

Le processus est ensuite bien décrit : l’homme s’aime non pour soi-même dans un solipsisme intégral mais pour rechercher un autre lui-même :

  • Cicéron, Lae. 80-81, à propos du uerus amicus:
    Est enim is, qui est tamquam alter idem … quanto, id magis in homine fit natura, qui et se ipse diligit et alterum anquirit, cuius animum ita cum suo misceat, ut efficiat paene unum ex duobus5).

Revenons sur le détail. Dans la proposition qui définit l’amicus comme un alter idem, l’emploi d’alter ne tient pas à ce qu’il y a deux instances en présence, mais que l’une et l’autre couvrent ensemble la totalité du champ des possibles : or c’est bien de cela qu’il s’agit puisque les deux amici n’en viennent plus qu’à faire un (… ut efficiat paene unum ex duobus). Ces affirmations ne sont pas sans conséquence. Elles reviennent à nier toute différence entre les amici, d’où par exemple les propos de Pline qui ne sont pas seulement un compliment à l’adresse de Trajan :

  • Pl. Pan. 85, 2 :
    Nam qui poterat esse inter eos amicitia, quorum sibi alii domini, alii serui uidebantur ? Tu hanc pulsam et errantem reduxisti : habes amicos, quia amicus ipse es6).

Cette relation équilibrée permet de dépasser les différences :

  • Fronton, Ad Verum imperatorem, 1, 6, 2:
    A prima aetate sua me curauit Gauius Clarus familiariter non modo in officiis, quibus senator aetate et loco minor maiorem gradu atque natu senatorem probe colit …, sed paulatim amicitia nostra eo processit, ut neque illum pigeret neque me puderet ea illum oboedire mihi quae clientes, quae liberti fideles ac laboriosi obsequuntur, nulla hoc aut mea insolentia aut illius adulatione, sed mutua caritas nostra et amor uerus ademit utrique nostrum in officiis moderandis omnem detrectationem7).

Comme elle repose sur la nature de l’homme qui n’est pas fait pour vivre seul, l’amicitia est proche de l’humanitas qui elle aussi est fondée sur la nature, Sénèque définissant ainsi l’humanum officium (Epist. 95, 25) : … breuiter hanc illi formulam humani officii tradere. Omne hoc quod uides, quo diuina atque humana conclusa sunt, unum est : membra sumus corporis magni. Natura nos cognatos eddidit cum ex isdem et in eadem gigneret8). L’on soulignera seulement que l’humanitas englobe l’amicitia parmi ses devoirs car elle définit les propriétés de l’homme dans une opposition à la sauvagerie et à la barbarie.

II. 3. Des auteurs classiques aux auteurs chrétiens

Dans les emplois d’amicus, il s’opère à la fois une continuité et un changement. La relation avec l’amicus présente une même valeur car elle aboutit à une fusion des âmes, et du passage de Cicéron, Lae. 81, l’on rapprochera celui d’Augustin :

  • Aug. Conf. 2, 5 :
    amicitia quoque hominum caro nodo dulcis est propter unitatem de multis animis9).

La réciprocité et la fides, qui sont à la base de l’amicitia traditionnelle, se trouvent réinvesties par la pensée chrétienne dans l’expression amicus dei désignant non celui qui est ami de Dieu, par opposition aux ennemis, païens ou hérétiques, mais celui qui, avec la force donnée par la fides devenue foi, s’abandonne à la volonté de Dieu en sachant qu’il ne sera pas abandonné, et cette nouvelle confiance dans la réciprocité est par exemple celle d’Abraham :

  • Cyprien. Epist. 58, 5) :
    Imitemur Abraham dei amicum qui non est cunctatus ut filium uictimam suis manibus offerret, dum deo fide deuotionis obsequitur10).

L’ami de Dieu n’est plus l’égal des hommes mais retire de sa position une prééminence et une mission envers les hommes. C’est l’image du saint.

L’amicitia traditionnelle, réinterprétée par la réflexion philosophique, ne se limite pas à la satisfaction des intérêts, mais elle est fondée sur la nature de l’homme. Cet approfondissement de la perspective est lui-même le cadre d’une réinterprétation quand cette nature humaine commune porte la marque fondatrice de Dieu, sans cesse ravivée par sa bonté et la marque de l’esprit saint :

  • Augustin, Conf. 4, 7) :
    … non est uera amicitia, nisi cum eam tu agglutinas inter haerentes tibi caritate diffusa in cordibus nostris per spiritum sanctum qui datus est nobis11).

Cette communauté transcendante et fondamentale à la fois fait que les hommes dépassent les différences et deviennent tous des amici les uns pour les autres :

  • Lactance, Div. 5, 10, 10, à propos de la piété :
    Nimirum apud eos qui bella nesciunt, qui concordiam cum omnibus seruant, qui amici sunt etiam inimicis, qui omnes homines pro fratribus diligunt, qui cohibere iram sciunt omnemque animi furorem tranquilla moderatione lenire12).

Et pourtant – et c’est là l’élément important – amicus et amicitia ne sont pas si fréquents. La comparaison Aimer comme des frères est une formule essentielle, car, comme l’a bien mis en évidence V. Zarini (2008, p. 14), globalement, les Chrétiens ne s’appellent pas amis, mais frères. De fait l’amicitia des païens n’est pas transposable : la réciprocité des bienfaits, caractéristique de la conception traditionnelle, n’est pas un devoir pour les Chrétiens et l’amicitia-philanthropia n’est que trop humaine. Quant à l’emploi de frater, je renvoie à la publication prévue par J. Lagouanère.


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1) « Il est allé au forum saluer les dieux et ses amis »
2) « Car si les liens d’amitié étaient noués par l’utilité, ils seraient détruits quand elle change ; mais comme la nature ne peut changer, les vraies amitiés sont éternelles » (trad. R. Combès)
3) « La puissance de l’amitié apparaît parfaitement si l’on voit bien qu’en elle le lien tissé par la nature même dans la masse infinie des êtres humains se resserre et se réduit au point que l’affection n’y réunit jamais que deux personnes ou guère plus. » (trad. R. Combès)
4) (trad. R. Combès)
5) « Dès lors, combien plus net est ce qui se passe naturellement chez l’homme, qui s’aime lui-même tout autant qu’il recherche un autre homme pour mêler si bien son âme à la sienne qu’elles ne font presque plus qu’un. » (trad. R. Combès)
6) « En effet, comment l’amitié aurait-elle pu exister entre ceux dont les uns se prenaient pour des maîtres, les autres pour des esclaves ? C’est toi qui l’as ramenée de l’exil où elle errait : tu as des amis parce que tu sais toi-même être un ami. » (trad. M. Durry)
7) « Dès les premiers temps, Gavius Clarus prit soin de moi en ami intime en remplissant les devoirs d’un sénateur plus jeune et d’un moindre rang envers un sénateur plus élevé par le rang et la naisssance en m’entourant de respect et en me rendant service ; peu à peu notre amitié progressa à tel point que, sans qu’il en soit ennuyé et sans que j’en aie honte, il m’obéit avec la déférence des clients des affranchis fidèles et laborieux : ce n’est ni de l’arrogance de ma part, ni de la flatterie de la sienne, mais un effet de notre affection mutuelle et de notre amour vrai, qui supprima pour nous deux toute volonté de nous dérober à nos devoirs. » (trad. P. Fleury)
8) « … lui transmettre brièvement ce résumé du devoir humain : tout ce que tu vois, ce qui recouvre le domaine des hommes et des dieux, est un. Nous sommes les membres d’un grand corps. La nature nous a créés parents, nous tirant des mêmes principes pour les mêmes fins. » Ce droit naturel a la portée d’une loi universelle, par opposition au droit civil des cités qui crée des différences de nature entre les hommes. Sur ces questions, voir A.-J. Voelke, 1961, 45 et 108.
9) « L’amitié entre les hommes est aussi douce par les chers liens grâce auxquels, de plusieurs âmes, elle forme une âme unique. »
10) « Imitons Abraham, cet ami de Dieu, qui n’hésita pas à offrir de ses propres mains son fils comme victime obéissant à Dieu avec une foi dévouée. »
11) « … il n’y a pas de véritable amitié, si ce n’est quand c’est toi qui resserres les liens entre gens qui te sont attachés par la charité diffuse en nos cœurs, grâce au Saint Esprit qui nous a été donné. » ; de même Ambroise, Off. 1, 173 : beneuolentia facit ut unus fiat ex pluribus quoniam si plures amici sint, unus fiunt in quibus spiritus unuis et una sententia est « la bienveillance fait que plusieurs ne font qu’un seul homme, parce que s’il y a plusieurs amis, ils ne font qu’un, eux en qui n’est qu’un esprit et qu’une pensée. » (trad. M. Testard)
12) « À coup sûr, elle se trouve chez ceux qui ignorent les guerres, qui entretiennent la concorde générale, qui sont des amis même pour leurs ennemis, qui aiment tous les hommes comme des frères et qui savent contenir leur colère. »