uerbum, -i (n.)

(substantif)



7. Descendance du lexème

7.1. Les descendants du lexème dans les langues romanes par la voie phonétique

7.1.1. Phonétique et phonologie

À côté des formes savantes fr. verbe, it. verbo, esp. verbo, port. verbo (cf. § 7.2.), le REW répertorie les formes suivantes, héritées soit du singulier uerbum, soit du pluriel uerba réinterprété comme une forme de féminin singulier de la première déclinaison :

  • sarde du nord sos bervos « formule magique pour envoûter les balles de fusil » ;
  • sursilvain (dialecte du romanche) vierf « manière de s’exprimer » ;
  • anc.-fr. verve « manière de s’exprimer » et fr. verve « entrain, esprit » ;
  • catalan verb « proverbe » ; mallorquin (catalan oriental) berba « plaisanterie » ;
  • anc.-esp. vierbo « proverbe » (on observe en espagnol la diphtongaison du e bref et du o bref en syllabe accentuée, même lorsqu’elle est fermée : lat. porta(m) > esp. puerta, lat. ceruu(m) > esp. ciervo, lat. festa (pl. de festum) > esp. fiesta ; cf. en sursilvain) ;
  • galicien/anc.-port. ueruo et vervo « proverbe » (?) : la première attestation du lexème en galicien/portugais date de 1260 : « esta carta […] fije trasladar de ueruo a ueruo » (DDGM).

En espagnol, dans certaines régions du Portugal et en catalan (donc aussi en mallorquin), le /v/ se prononce [β] et se confond souvent phonétiquement avec le [b].

Ces formes permettent de poser l’existence d’un flottement et d’une convergence entre [w] et [b] aussi bien à l’initiale de mot qu’à l’intérieur (à l’initiale de la deuxième syllabe) pour lat. uerbum dans la langue parlée usuelle de l’époque tardive.

En effet, dès le Iers. de notre ère, [w] en position initiale ou intervocalique passe à la spirante sonore bilabiale [β], puis, à l’époque tardive, à la spirante sonore labio-dentale [v]. Quant à l’occlusive sonore bilabiale [b], elle aboutit au même résultat [β] dans certaines positions, ce qui suscite des confusions entre les graphèmes <b > et <u >, qui ont servi tous deux, à partir d’une certaine époque, à noter le même son [β].

7.1.2. Sémantique

Les formes héritées ont conservé les sens les plus anciens et les plus courants de lat. uerbum, à savoir « mot », « groupe de mots prononcés » ou « proverbe ».

Ainsi, anc.-fr. verve est attesté pour la première fois chez Chrétien de Troyes avec le sens de « mot, proverbe » (cf. TLFi). Ensuite, chaque langue romane développe des sens particuliers (fr. verve, mallorquin berba) ou élimine la forme héritée au profit de la forme savante empruntée (vierbo disparaît en espagnol et vervo disparaît en portugais au profit de verbo : au XVe s., on ne trouve plus que les formes uerbo ou verbo.).

7.2. Les emprunts faits au latin par les langues anciennes et modernes

Lat. uerbum est emprunté par les langues romanes avec la plupart des sens qu’il a en latin :

7.2.1. En français

Voir TLFi.

- Le substantif fr. verbe apparaît au milieu du XIe siècle, d’abord au sens de « parole, mot, suite de mots prononcés ».

- On le trouve ensuite avec le sens plus spécifique de « parole de Dieu » (début XIIe s.) et, enfin, au sens de « Dieu comme seconde personne de la Trinité » (fin XVIe).

- Dans la deuxième moitié du XIIe siècle, on rencontre aussi anc.-fr. verbe dans le sens grammatical de lat. uerbum:

Guernes de Pont-Sainte-Maxence, St Thomas, éd. E. Walberg, 2259 : Tel qui fist personel del verbe impersonal .

Le français a emprunté d’autres dérivés ou composés de lat. uerbum:

- verbal, de lat. uerbalis, sur lequel ont ensuite été créés, par dérivation : verbal-ement (XIVes.), verbal-iser (XVIes.) et ses dérivés verbalis-ation et verbalis-ateur, -atrice, verbal-isme (XIXe s., peut-être sous l’influence d’angl. verbalism) ;

- anc. fr. verbos, fr. verbeux, de lat. uerbosus, sur lequel a été formé l’adverbe verbeusement, et verbosité, de lat. uerbositas.

- sur le composé éphémère lat. uerbi-gerare le français a formé le dérivé savant verbigération, spécialisé dans le domaine de la psychiatrie pour désigner chez certains malades mentaux une « déclamation de séries de mots sans suite, souvent grossiers, en général toujours les mêmes (Méd. Biol. t. 3 1972) » (TLFi).

- adverbe, de lat. aduerbium, sur lequel ont été formés : adverbal, adverbial, adverbialement, adverbialité et adverbialiser.

- proverbe, de lat. prouerbium, sur lequel ont été formés : proverbial, proverbialement, proverbialiser.

Quant à fr. verbiage (et au verbe dérivé verbiager), il est en réalité dérivé du verbe verbier « chanter en modulant, gazouiller », qui a de nombreuses variantes en ancien-français : werbloier, guerbloier, werbler, verboier, verbloier. Selon le FEW (t. 17, 562a) le verbe serait issu d’une forme a. b. frq. *werbilôn. Mais sa proximité phonétique avec fr. verbe a vraisemblablement favorisé l’emploi de verbiage au sens de « abondance de paroles vides de sens ».

7.2.2. En italien

Selon le Dizionario etimologico italiano, la situation de l’italien est plus complexe. Ce dictionnaire distingue en effet trois formes homonymes vèrbo, dont deux seulement seraient de véritables emprunts savants : vèrbo 1(m.) « une des parties du discours, verbe » est emprunté à la langue des grammairiens, tandis que Vèrbo 3 (m.) est un emprunt au latin chrétien Verbum (utilisé pour traduire le grec Λόγος) pour désigner le « fils de Dieu fait homme ». Quant à vèrbo2 « parole » et « parole (verbe) de Dieu », qui a conservé un pluriel ancien le verba (XIIIe s.), il s’agirait d’un mot semi-savant, intégré de bonne heure à la langue parlée par la majorité de la population.

L’italien a aussi emprunté ou conservé la forme lat. uerba, forme de neutre pluriel réinterprétée comme un féminin singulier, dans it. vèrba (f.) « parole ».

Par ailleurs, on retrouve dans la famille lexicale d’it. vèrbo la plupart des lexèmes de la famille de fr. verbe, avec des sens similaires : verbale (et son dérivé verbal(e)mente), verbóso et verbosità sont des emprunts directs au latin, tandis que, selon le DELI verbalizzare, verbalizzazione et verbalizzatore sont des emprunts à fr. verbaliser, verbalisation, verbalisateur, it. verbalismo à fr. verbalisme (l’italien ayant ensuite créé verbalista et verbalìstico). En revanche, verbigerazióne serait une adaptation de l’angl. verbigeration.

7.2.3. En espagnol

De même, en espagnol, selon le Diccionario cr í tico etimol ó gico de la lengua castellana, la variation formelle entre vierbo et verbo à la même époque (XIIIes.) avec parfois le même sens s’explique probablement « par le caractère semi-savant du mot1) ». C’est verbo qui l’emporte, avec les sens de « deuxième personne de la sainte Trinité », « parole », « serment » et « partie du discours » ; l’espagnol emploie également verbo dans une locution adverbiale figée dans la langue familière : en un verbo « sans retard », « en un instant » (voir le Diccionario de la lengua espa ñ ola).

Comme l’italien, l’espagnol a un lexème de genre féminin verba au sens de « parole », issu du pluriel lat. uerba réinterprété tardivement comme un féminin singulier.

On retrouve aussi verbal et verbalmente, verbalismo et verbalista, verboso, sa et verbosidad ainsi que verborragia et verborrea au sens de « verbosité excessive ».

L’espagnol et l’italien ont conservé quelques expressions lexicalisées du latin : it. verbicàusa (adv.) (XVIes.), it. verbigràzia (XIVes.) « par exemple », et également abr. (ver)bëgràzië, calabr. verugrazza. Voir aussi in barbagràzia, locution adverbiale ancienne (XIVes.), qui est peut-être une déformation plaisante de lat. uerbī grātiā « par exemple », « pour ainsi dire ». L’espagnol a la forme latine verbi gratiaainsi que sa version espagnolisée verbigracia.

Enfin, l’espagnol a intégré l’expression latine de verbo ad vérbum au sens de « mot pour mot », « à la lettre ».

7.2.4. En galicien/portugais

Verbo est attesté déjà en 1279 (DDGM), port. vervo disparaissant au profit de verbo ; ainsi, au XVe siècle, ne sont attestés désormais que uerbo ou verbo.

7.2.5. En allemand

L’allemand a emprunté moins de lexèmes de la famille lexicale de lat. uerbum que les autres langues européennes traitées : l’Etymologisches Wörterbuch der Deutschen Sprache ne donne ainsi que les formes Verbum, Verb et verbal, rattachées uniquement au sens grammatical « verbe » de uerbum.

7.2.6. En anglais

L’anglais a emprunté non seulement directement lat. uerbum et d’autres lexèmes de sa famille, mais aussi, indirectement, des formes de l’ancien-français forgées sur la base verb-. En outre, à partir de ces formes empruntées, il a créé de nouvelles formes au moyen de ses propres suffixes. Il est d’ailleurs parfois délicat de déterminer si une forme est un emprunt ou une création lexicale :

- emprunts directs au latin ou indirects à l’ancien-français, au moyen-français ou au français moderne : verb de lat. uerbum ou d’anc.-fr (et fr.) verbe; verbal (ou verball, verballe) de lat. uerbalis ou d’anc.-fr. verbal; verbosity (ou verbositee, verbositie) de lat. uerbositas ou de moy.-fr. verbosité.

- emprunts directs au latin : verbatim ; (to) verbigerate de lat. uerbigerare, verbose de lat. uerbosus; verbum sap. (ou verb. sap.) et verbum sat.: abréviations de uerbum sapienti sat est utilisées pour abréger une phrase ou une explication.

- emprunts directs à l’ancien-français : verbiage (et sa variante verbage) d’anc.-fr. verbage; verbocination (rare et obsolète) d’anc.-fr. verbocination (Rabelais) ; (to) verbalize d’anc.-fr. verbaliser, à moins qu’il ne s’agisse d’un dérivé d’angl. verbal de formation anglaise.

- lexèmes de formation anglaise : (to) verbal; (to) verbate, peut-être d’après verbatim; verbarian; verbicide; verbid ; (to) verbify et verbification; verbing; verbless; sur verbal-: verbal-ism, verbal-ist, verbal-ist-ic, verbal-ity, verbal-ize et verbal-iz-able, verbal-iz-ability, verbal-iz-ation, verbal-iz-er; verbal-ly.




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1) J. COROMINAS (verbo, s.u.) : « Es probable que esta vacilación formal se explique por el carácter semiculto del vocablo: es difícil asegurar si hay verdaderos descendientes hereditarios de VERBUM en romance. »