uerbum, -i (n.)

(substantif)



6. Histoire du lexème

6.1. Histoire au cours de la latinité. Evolution des emplois

À partir de la valeur première « ce qui est dit », uerbum est employé dès l’époque archaïque pour désigner de manière courante soit un mot, soit un ensemble de mots, une phrase ou un proverbe.

Puis, à l’époque classique, la notion de mot exprimée par uerbum, encore sommaire chez Plaute, s’affine et se colore de nuances différentes selon le genre des textes : dans les œuvres rhétoriques (Cicéron, Quintilien), le mot est un outil pour l’argumentation, valant tant pour ce qu’il signifie que pour son aspect sonore. Verbum est également intégré à la langue spécialisée des grammairiens comme Varron : le lexème devient alors non seulement le terme générique pour désigner le mot comme élément du langage muni de caractéristiques morphologiques et phonétiques, mais aussi le terme spécifique, par opposition à nomen, pour référer au verbe. Parallèlement, il continue d’être employé au sens plus usuel de « mot » ; en revanche, après l’époque archaïque, on ne le trouve plus guère avec le sens de « groupe de mots, phrase, proverbe ».

Ce sens est peut-être réactivé dans les textes chrétiens (Augustin), lorsque uerbum est employé pour faire référence à la Parole de Dieu. Les emplois chrétiens du lexème constituent un ensemble à part dans son histoire, dans la mesure où ils ne peuvent s’expliquer entièrement par l’évolution « normale » du mot en latin. Ainsi, si uerbum acquiert le sens de « Verbe divin », c’est parce qu’il est préféré à sermo, plus rare, pour traduire le grec Λόγος. De même, il est employé au sens de « chose » par calque sémantique de l’hébreu dabar, qui a les deux valeurs de « mot » et « chose ».

6.2. Histoire et étymologie

Le latin uerbum et ses correspondants (par exemple got. waurd « mot », all. Wort, angl. word, v. pruss. wirds « mot », cf. lit. va ȓ das « nom ») se rattachent à l’indo-européen *w(e)rdh- 1). Le sens et l’étymologie de la forme ombrienne uerfale, parfois rapprochée de uerbum (un lieu « dédié »2) ?), restent en fait très incertains, et une analyse concurrente existe (WOU, 844).

La restitution de la préhistoire de uerbum n’est pas entièrement certaine : faut-il partir d’un degré /e/ radical, ou bien d’un degré zéro, en supposant que le *‑or ‑ issu de la vocalisation de la sonante *r a été altéré en ‑er ‑ sous l’influence du /w/ initial3) ? M. Weiss paraît tenir les deux analyses pour acceptables4), et, dans son dictionnaire, M. de Vaan plaide pour le degré zéro. Si l’on pose un degré plein pour le latin, il faut admettre, avec H. Eichner (1985, 141, note 46), que la coexistence du degré plein (uerbum < *werdh-o‑) et du degré zéro (got. waurd) est conditionnée par la différence accentuelle entre le singulier (*wérdh-o‑) et le collectif (*wrdh éh2) : certaines langues auraient généralisé le degré zéro du collectif (gotique), tandis que le latin aurait privilégié le degré plein. La question reste ouverte.

En admettant une segmentation *wer‑dh-o‑ , il serait possible de mettre le premier élément en rapport avec les mots grecs ( Ƒ)ἐρέω (att. ἐρῶ) « je dirai », et (Ƒ)ῥήτρα « formule légale, loi » ou encore attique ῥήτωρ, « celui qui parle », qui sont formés sur la racine *werh1 -5). Il faut alors expliquer l’absence de *‑h1 ‑ dans *wer‑dh-o‑ .

Le second élément *-dh- a été diversement expliqué. On peut y voir l’ancien suffixe *‑dh- évoqué par E. Benveniste dans Origines de la formation des noms en indo-européen 6) : le savant estime que l’affixe *-dh- (utilisé comme suffixe ou comme élargissement) « exprime l’état, spécialement l’état achevé ; les racines auxquelles il s’attache montrent une valeur neutre ou intransitive, que celle-ci leur soit conférée par l’élargissement, ou qu’elle y soit seulement renforcée par l’addition de *-dh-7) ». Dans les noms, plus spécifiquement, « le morphème établit une référence au sujet en formant des noms de qualité ou d’état, non pas des noms d’action8) ». Verbum est alors « ce qui est dit », l’objet dans lequel s’accomplit l’action de dire.

Le dossier a été repris récemment par O. Hackstein (2002, 14), qui pose pour uerbum *werh1-dhh1 ‑o ‑, soit la racine *werh1- associée à la racine de « placer, poser » *dheh1- (au degré zéro) ; dans un tel contexte, la première des deux laryngales serait tombée à date ancienne. Pour étayer cette hypothèse, Hackstein renvoie à l’expression latine uerba facere (avec verbe-support), qui renouvellerait le syntagme sous-jacent à *werh1-dhh1‑o‑. Puis *werh1dhh1o‑ > *werdhh1o‑ > *werdho‑ aurait donné lieu à une racine secondaire *werdh susceptible d’alternance vocalique radicale.


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1) Voir EM (1985, 4e éd., 723), WH (1954, 3eéd., t. 2, 756-757), ainsi que IEW (1959-1969,1162-1163). Mise au point récente par De Vaan (2008, sous uerbum).
2) Cf. E. VETTER (1953, 233 : Tabl. Ig. VI a 8). Voir aussi A. ERNOUT (1961, 102) : « le mot désignerait un endroit destiné à la prise des augures ou des auspices, choisi et déterminé suivant certaines formules ».
3) Un problème phonétique similaire se pose à propos de uerrēs.
4) M. WEISS (2009, 76).
5) Cf. DELG (1968, 325-326).
6) E. BENVENISTE, (1935, 188-210).
7) E. BENVENISTE (1935, 189).
8) E. BENVENISTE (1935, 199).