uerbum, -i (n.)

(substantif)



5. Place dans le lexique latin

5.1. Analyse synchronique du lexème. Formation du mot en latin

Le substantif uerb-um est constitué d’un thème synchronique uerb- et d’une désinence (morphème flexionnel) –um, etc. ; le thème uerb- est un morphème lexical en latin (inanalysable synchroniquement en unités plus petites), qui doit remonter à une forme indo-européenne puisqu’il a des correspondants dans d’autres langues i.-e. (voir § 6 ).

5.2. Les interprétations et ré-analyses synchroniques des auteurs latins

Dans le De dialectica, Saint Augustin présente deux grandes étymologies possibles pour uerbum.

La première rattache le lexème au verbe uerberare 1):

  • Aug., Dial., 6, [9] (p. 92)2): Ecce enim uerba ipsa quispiam ex eo putat dicta quod aurem quasi uerberent. Immo, inquit alius, quod aerem.
    « Par exemple, prenons [le mot même de] uerbum; l’un pense qu’on l’appelle ainsi parce que le mot frappe (uerberat) pour ainsi dire l’oreille. Mais non, dit l’autre, c’est parce qu’il frappe l’air. »

Comme on le voit, uerbum s’appellerait ainsi parce qu’il frappe soit les oreilles (aures uerberare), soit l’air (aerem)3).

La seconde étymologie proposée par Augustin propose de faire partir uerbum du substantif uerum ( « vrai »), — qu’on explique la dernière syllabe du mot, si on le souhaite, en la rattachant au terme bombum dans l’expression bombum pedum chez Ennius4)(pour désigner le bruit des sabots), ou au grec βοῆσαι, « crier » et au verbeboare qu’Augustin relève dans l’expression uerbum reboare de Virgile (en Georg. 3, 223).

  • Aug., Dial., 6, [9] (p. 92) : Nam sunt qui uerbum a uero quidem dictum putant, sed prima syllaba satis animaduersa secundam neglegi non oportere. ‘Verbum’ enim cum dicimus, inquiunt, prima eius syllaba uerum significat, secunda sonum. Hoc enim uolunt esse ‘bum’, unde Ennius sonum pedum ‘bombum pedum’ dixit, et βοῆσαιGraeci clamare et Virgilius ‘reboant siluae’. Ergo uerbum dictum est quasi a uerum boando hoc est uerum sonando.
    « Car il y a des gens pour penser que uerbum vient certes de uerum, mais qu’il ne faut pas négliger la seconde syllabe sous prétexte qu’on aurait prêté suffisamment d’attention à la première. En effet, quand nous disons uerbum, déclarent-ils, la première syllabe du mot signifie uerum (« vrai ») ; la seconde désigne un son. Ils affirment en effet que c’est à partir de –bum qu’Ennius a appelé le bruit des sabots bombum pedum; que les Grecs disent « crier » avec le verbe βοῆσαι ; et que Virgile écrit reboant siluae (« les forêts renvoient le son »). Donc, on a appelé uerbum ainsi comme si le terme venait de uerum boare, c’est-à-dire ‘clamer le vrai’. »

Ces différentes « étymologies synchroniques » sont anciennes. Dès Plaute, on relève en effet une association de uerbum et du substantif uerbera (« coups »)5), sans doute fondée à l’origine sur les similitudes de sonorité existant entre les deux termes6).

Quant au rapprochement établi entre uerbum et uērum, il était déjà fait par Varron, d’après une glose de Donat7) aux Adelphes de Térence 9528):

  • Don. Ad. 952 : Nam uerba a ueritate dicta esse testis est Varro.
    « Car Varron témoigne du fait que uerbum vient de ueritas (« vérité »). »

5.3. « Famille » synchronique du terme

5.3.1. Termes faits sur uerb- comme base de suffixation

L’adjectif uerb-ōsus (« verbeux, prolixe ») bâti sur uerbum à l’aide du suffixe –ōsus est attesté chez Cicéron, tout comme l’adverbe en –ē uerbōs-ē (« verbeusement ») qui est dérivé de cet adjectif (voir par exemple Cic. Pro Murena, 26, 13 pour cet adverbe).

Si l’adverbe uerbōsē reste peu fréquent (31 occurrences dans la littérature latine), l’adjectif uerbōsus présente de nombreux emplois. Les premières attestations du terme se rencontrent sous la plume de Cicéron ; mais il sera principalement employé à l’époque chrétienne (23 emplois du IIIe siècle av. J.-C. au IIe siècle ap. J.-C. compris – chez des auteurs tels Cicéron, Quintilien, Ovide, Pline le jeune – , contre 52 emplois du IIIe au Ve siècle ap. J.-C. ).

Cet adjectif en -ōsus sert, plus tardivement, de base de dérivation au nom de qualité uerbōsitās « verbiage, discours verbeux » formé à l’aide du suffixe substantival et dé-adjectival -(i)tāt-. Tout d’abord attesté chez Rufin, ce substantif se rencontre ensuite chez Augustin et Jérôme. On trouve également chez ces auteurs le verbe dénominatif uerbōs-ā-rī « être verbeux », dérivé du même adjectif uerbōsus (cf. par exemple Aug., Contra Iulianum opus imperfectum , 3, 46, CSEL 85, 1, p. 387).

Les adjectifs uerbiālis (suffixe -ialis) et uerbālis (suffixe -ālis) sont tardifs (IVesiècle). Tous deux signifient soit : « de mots, faits de mots » ; soit, dans les textes grammaticaux, « verbal ». Ils se rencontrent, l’un comme l’autre, chez le pseudo-Augustin et chez Fulgence.

Le diminutif uerbulum (« petit mot » ; suffixe -ulum) est tardif et même médiéval, puisqu’il apparaît aux alentours du Xe siècle.

5.3.2. Termes contenant uerbi-° comme premier terme de composé

Le nom de procès uerbificatio « discours » est un hapax qui apparaît dans les fragments de Caecilius Statius9); il est synchroniquement analysable en uerbi-ficā-tiō, nom de procès suffixé en -tiō sur la base du thème verbal de *uerbi-ficā-re (composé en °-fic-ā-re).

Le nom de procès uerbiuelitatio « lutte verbale », attesté une fois chez Plaute (As. 307), est une création plaisante et éphémère. Ce composé déterminatif est analysable en uerbi-uēlitātiō. Le second terme est le substantifuēlitātiō « lutte, escarmouche », nom d’action dérivé en -tiō sur le thème verbal de uēlitā-rī « engager le combat » (verbe dénominatif en -ā- sur le substantif uēles, -itis m., au pluriel uēlitēs, -um « vélites », dénotant des soldats armés à la légère, qui escarmouchent).

Le verbe uerbigerō, -āre « discuter » a une seule occurrence, chez Apulée (Apol. 73) ; il s’agit d’une création éphémère d’un composé verbal en uerbi-ger-ā-re, constitué en second terme du morphème lexical -ger- (qui se retrouve dans le thème du verbe ger-e-re « porter ») et du morphème flexionnel -ā-, ajouté comme élément final du thème pour « synthétiser » ce thème verbal composé.

L’adjectif uerbigenus, -a, -um appartient au vocabulaire chrétien ; il signifie « qui engendre le Verbe » avec une valeur active. Il apparaît chez Venance Fortunat (Vita S. Martini, 3, 158) et est analysable en uerbi-gen-us. Composé à second terme « verbal régissant » du type agri-col-a, il fut créé selon le modèle du groupement en °-gen-us, -a, -um, représenté à l’époque classique par caeli-gen-us, -a, um « né dans le ciel » (Varr. L. 5,62). Cf. également les substantifs en °-gena : voir le terme suivant.

- Enfin, le substantif uerbigena, -ae m. (« né du Verbe » avec une valeur passive), utilisé pour désigner le Christ, est très rare (3 occurrences dans toute la littérature latine). Terme tardif, il se rencontre pour la première fois chez Prudence (Cathemerinon Liber, 3, 2). Ce composé fut créé sur le modèle du groupement en °-gena (indi-gena dès l’époque archaïque ; caeli-gena « né du ciel » chez Apulée). Cf. également les adjectifs en °-genus, -a, -um : voir le terme précédent.

5.3.3. Les termes en -uerbium (à suffixe –ium) n.

Les substantifs aduerbium, dīuerbium praeuerbium et prōuerbium sont à la fois des préfixés (respectivement en ad-, dī-, prae-, prō-) et des suffixés (en *-yo- donnant lat. –ium au neutre) de uerbum. Certains d’entre eux peuvent être bâtis sur un syntagme prépositionnel10).

Aduerbium, qui apparaît pour la première fois chez Quintilien, est un lexème bien attesté chez les grammairiens au sens d’« adverbe ». Donat le définit par rapport au verbe, ce qui tend à prouver qu’en synchronie, il était associable au syntagme prépositionnel ad uerbum « près du verbe » :

  • Donat, Ars mai., II, 13 ; ed. Holtz, 640, 1 : Aduerbium est pars orationis quae adiecta uerbo significationem eius explanat atque implet, ut iam faciam uel non faciam.
    « L’adverbe est la partie du discours qui, ajoutée à un verbe, explicite et complète son sens, comme iam faciam ou non faciam. »

Sur ce lexème fut créé l’adjectif aduerbi-ālis avec le suffixe -ālis.

Praeuerbium présente peu d’occurrences dans la littérature latine (14 emplois). Suivant les auteurs, on lui prête des sens différents : « préfixe » (Aulu-Gelle, N.A. 6, 7, 5), « préverbe » (Varron, L. 6, 38 et 6, 82), « adverbe » (Charisius, Ars Grammatica, ed. Barwick, 252, 21 = GLK 2, 194), et même « préposition » (Scaurus, GLK, 7, 29). Lorsqu’il avait pour sens « préfixe », « préverbe » ou « préposition », il était associable à un syntagme prépositionnel prae uerbo (avec la préposition prae « en avant, devant » construite avec l’ablatif) signifiant « devant un mot ». L’analyse synchronique est prae-uerb-ium.

Prōuerbium est attesté pour la première fois chez Cicéron ; il prend la place de l’expression uetus uerbum, utilisée chez Plaute pour désigner le proverbe. Sur cette base est formé l’adjectif prōuerbi-ālis (attesté pour la première fois chez Aulu-Gelle, NA, 2, 22, 24) et, sur cet adjectif, avec un suffixe adverbial –ter ou –iter productif à l’époque tardive, est bâti l’adverbe prōuerbiāliter (première attestation chez Ambroise de Milan). Bien qu’on puisse reconnaître dans la formation du terme les deux éléments prō et uerbum dans une analyse en prō-uerb-ium, il n’est pas certain que ce substantif soit bâti sur le syntagme prépositionnel prō uerbō: on voit mal, en effet, avec quelle signification le syntagme pro uerbo aurait pu servir de base au nom du proverbe et du dicton.

Dīuerbium appartient au vocabulaire technique de la comédie ; il désigne le dialogue, par opposition aux cantica, qui renvoie aux parties « chantées ». Il a deux occurrences dans la littérature latine : chez Tite-Live (7, 2, 10) et chez Ausone (Protrepticus ad nepotem, 58). Sa variante dēuerbium présente deux occurrences chez Pétrone (64, 2 ; 64, 4). Bien qu’on puisse analyser le terme en dī-uerb-ium, il est malaisé de déterminer exactement la signification du préfixe dī- dans ce lexème.

Enfin, chez Plaute se rencontre l’hapax : uēriuerbium11), « sincérité » (Capt. 568), analysable en uēri-uerb-ium, comme un composé déterminatif en uēri-° (associable à l’adjectif uērus, -a, -um « vrai ») suffixé en -ium. On retrouve ici le goût de Plaute pour le néologisme plaisant et éphémère (voir ci-dessus le lexème uerbiuēlitātiō)

5.4. Associations synchroniques avec d’autres lexèmes

Au fil du temps, se développent autour du terme des associations récurrentes avec d’autres vocables. Ainsi, dans le vocabulaire de la rhétorique, uerbum est fréquemment employé en lien avec sententia. Suivant le sens de sententia, c’est alors tel ou tel sème de uerbum qui est mis en valeur. Par exemple, quand sententia désigne le fond du discours, uerbum renvoie au mot présenté comme le moyen permettant d’exprimer ces sententiae. L’accent porte sur le sème /se caractérisant par un son/ de uerbum : c’est, en effet, par ce sème que s’exprime le mieux la différence entre les deux termes. Dans les cas où sententia désigne la phrase, c’est le sème /élément du langage/ du sémème de uerbum qui passe au premier plan.

La paire uōx / uerbum est, elle aussi, fréquente en rhétorique. Suivant le contexte, uōx désigne la « voix » qui prononce le mot (uerbum), le « son » du mot lui-même, ou peut aussi fonctionner comme un simple équivalent de uerbum avec le sens de « mot ».

Enfin, rēs et uerbum sont des termes étroitement associés. On a là une paire essentielle, du fait qu’elle renvoie à la relation du mot avec son référent, relation problématique qui pose la question de la création du langage et du statut même de celui-ci. En effet, on peut se demander quelle est la validité des mots par rapport aux choses et, dans l’œuvre de Plaute, on voit bien le peu de poids accordé au mot ; par rapport aux choses, il est sans valeur. Dans le De lingua Latina, Varron, en s’intéressant à l’étymologie, accorde au contraire au mot une place prépondérante : celui-ci, en effet, de par sa forme même, peut apprendre aux hommes la vérité sur le monde. Mais rēs, chez Varron comme pour les rhéteurs, peut avoir un sens beaucoup plus large et désigner de façon générale les idées, le contenu du discours. En fait, c’est tout ce à quoi renvoie le mot (référent ou signifié). À travers les figures de style, le rhéteur va jouer sur le rapport des uerba et des rēs. Enfin, quand, dans le De dialectica, Augustin emploie rēs, c’est pour désigner le référent (au sens moderne du terme) du signe linguistique.


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1) Pour cette étymologie, voir aussi le De magistro, 5, 12, où uerbum est rattaché à uerberare, tandis que nomen l’est à noscere.
2) Edition J. Pinborg, traduction B.D. Jackson, D. Reidel Publ. company, Dordrecht-Boston, 1975.
3) J. PÉPIN (1976, 87) signale que cette étymologie rejoint curieusement la définition stoïcienne de la φωνή comme ἀήρ πεπληγμένος.
4) Fragment 50, 5.
5) Cf. Mer. 978 : Nam magis multo patior facilius uerba, uerbera ego odi. « Car je supporte bien plus facilement les mots [c’est-à-dire en fait : les ordres], mais les coups, je les déteste. » Voir aussi Truc. 113 : Me illis quidem haec uerberat uerbis. « C’est moi qu’elle blesse avec ces mots. »
6) Cf. Quintilien 1, 6, 34, qui posait l’étymologie par aer uerberatum et uerba ab aere uerberato ? « Et uerba [vient-il] de aere uerberatum ? »
7) J. COLLART (1978, 16) évoque cette glose de Donat.
8) Donat : Comment. Terenti Adelph., V, 8, 29, éd. P. Wessner, t. 2, Teubner, 1905, p. 179.
9) Scaenicae Romanorum poesis fragmenta, vol. II : Comicorum fragmenta O. Ribbeck (éd.), 2de éd., Teubner, 1873, v. 62.
10) F. BADER (1963, 282-283) a montré qu’on a là un type fréquent pour les substantifs neutres, formés par hypostase à partir de groupes prépositionnels.
11) Sur la formation de ce substantif, voir F. BADER (1963, 284).