uānĭtudō, -ĭnis, f.

(substantif)


6. Histoire du lexème

6.1. Histoire au cours de la latinité. Évolution des emplois

Même s’il est périlleux de définir l’évolution sémantique d’un lexème en se fondant uniquement sur deux occurrences seulement, la chronologie invite néanmoins à penser que « mensonge » est le sens de base, d’où dériverait « vanité » : une certaine continuité existe entre /erreur/ et /image de soi donnée avec complaisance/, tandis que le second sémème comporte des sèmes en plus : tout cela caractérise une pluralité d’acceptions avec déplacement de sens (cf. § 4.2 ).

6.2. Étymologie et origine

6.2.1. Origine de la base de suffixation

L’adjectif uānus , qui a donné lieu, en latin, à bon nombre de dérivés (uānitās ou uānēscere « se dissiper, s’évanouir »), peut remonter, par reconstruction interne, à *wāno- ou à *wāzno- ou à *wazno ‑. Un prototype contenant */sno/ serait concevable, en raison de la parenté possible, acceptée par Nussbaum (1998, 73), de uānus avec uāstus, lui-même apparenté notamment au vieux-haut-allemand wuosti « vide, désert » (du germanique *wōstja ‑).

La famille se rattache au védique vā́yati « être exténué », au sanskrit nir-vāṇa- « extinction, disparition », à l’avestique frāuuaiia- « faire disparaître ». Le degré zéro de la racine apparaît dans le védique ūná- « vide » et l’avestique ūna- « qui fait défaut ».

La forme de la racine se laisse entrevoir grâce au rapprochement avec le grec εὖνις « privé de ». Cette comparaison a permis à M. Peters (1980, 51, avec bibliographie) de poser une racine *h1weh2 ‑. Dans ce cas, le grec εὖνις supposerait (abstraction faite du suffixe secondaire) un *h1uh2no ‑, qui est à la source du védique ūná- et de l’avestique ūna-. Le prototype *h1uh2no ‑ est également reflété en arménien dans ownayn 1) « vide », où le /u/ atone n’a pas été réduit car il se trouve en position initiale2). Pour rendre compte de la terminaison complexe -ayn, deux approches3) sont possibles. Ou bien l’on admet une chaîne de dérivation *h1uh2no ‑ « vide » (véd. ūná ‑) → collectif *h1uh2neh2 « espace vide » → dérivé du collectif *h1uh2neh2‑ino ‑ « vide ». Ou bien, au lieu d’admettre une explication en termes indo-européens (peut-être exposée à l’anachronisme), on pourrait partir du constat que arm. ownayn comporte le même élément que miayn « seul » et amenayn « tout ». Cette question est toutefois sans incidence pour les faits latins. La reconstruction d’une racine *h1weh2 ‑ a reçu une confirmation indépendante grâce à la mise en relation, proposée par Nussbaum (1998, 79-84), de cette famille avec le grec ἐάω, l’auteur ayant prouvé, par une enquête interne au grec, que les formes de ἐάω ne peuvent s’expliquer que par un radical grec *ewā ‑ (aor. ἐᾶσαι, ind. εἴασα, fut. ἐάσω ont un /ā/ long). Le digamma interne est par exemple attesté dans les gloses ἔβασον· ἔασον, Συρακόσιοι et εὔα· … ἔα. Comme l’explique Nussbaum (1998, 50), l’augment que présentent εἴασα et l’imparfait εἴων est secondaire, puisque, en cette position, la longue devait être abrégée4) en hiatus. Bien que le rapprochement de uānus avec ἐάω paraisse très satisfaisant, il reste que la formation du thème de présent grec fait encore l’objet d’un débat : a-t-on la trace d’un présent hérité, comme le propose Jasanoff (2003, 110), ou bien ἐάω est-il plus simplement une création interne au grec, comme le suggère Nussbaum (1998, 45)? Finalement, les reconstructions *wāno- ou *wāzno- de uānus se laisseraient ramener à des prototypes indo-européens *h1weh2-no- ou *h1weh2-s-no-, tandis que uāstus reflète *h1weh2-s-to‑. Le gotique wans « manquant » remonte, quant à lui, à *h1uh2-(o)no‑.

En revanche, uānus n’est pas nécessairement apparenté à la famille de uacuus, qui pourrait contenir une racine de structure *wVk ‑ (on compare le hittite wakkāri « manquer », mais l’étymologie de ce verbe est elle-même débattue5)).

6.2.2. Origine du suffixe

D’un point de vue diachronique, le substantif uānĭtūdō est une formation de date latine, à l’aide du suffixe latin -tūdō (gén. -tūdĭn-is) ou -ĭtūdō (-ĭtūdĭn-is) F., qui s’est ajouté au thème de l’adjectif uānus, -a, -um, « vide, vain, fallacieux », que la voyelle ĭ soit le phonème final du thème (uānĭ-tūdō: il représente alors la fermeture de la voyelle thématique*-o-) ou bien le phonème initial du suffixe (uān-ĭtūdō: il représente alors un allomorphe du suffixe élargi vers l’avant, selon un procédé usuel pour les suffixes latins).

Le suffixe –tūdō (gén. -tūdĭn-is) F. pourrait s’analyser en deux éléments :

- un ancien suffixe –tū- hérité substantival et déadjectival ou désubstantival présent dans iuuentūs (gén. iuuentūt-is) F « jeunesse » ou senectūs (gén. senectūt-is) F. « vieillesse »,

- et un suffixe - (gén. -dĭn-is) présent dans cupīdō F (gén. cupīdĭn-is) ou libīdo F (gén. libīdĭn-is). Pour des informations plus détaillées sur ce suffixe, voir DHELL, Formation des mots (3e partie).

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1) CLACKSON (1994, 46).
2) CLACKSON (1994, 45).
3) NUSSBAUM (1998, 75, note 240).
4) NUSSBAUM (1998, 41, 47-48). Comme le souligne l’auteur (p. 41), les formes résultant de l’abrègement « were simply re-augmented ».
5) KLOEKHORST (2008, sv).