uānĭtās, -tātis f.

(substantif)


6. Histoire du lexème

6.1. Histoire au cours de la latinité. Evolution des emplois

Vānitās montre un glissement progressif de l’erreur de jugement qui masque la vérité (« mensonge », « illusion », « légèreté ») à la volonté de faire impression sur l’entourage ou le groupe social, de manière illusoire, par « vanité ». Tout le problème est d’expliquer le développement de ce sens. Une influence de uānus est impossible, bien que l’adjectif soit la base du substantif, car il signifie « vide, dégarni », « inutile », « trompeur » et jamais « vaniteux » voir § 6.2.
Si un terme a pu favoriser le développement du sens de « vanité » dans uānitās, c’est uāniloquus. Quand Mercure dit à Sosie :

  • Pl. Amph. 378-379 :
    […] Ergo istoc magis,
    quia uaniloquu’s, uapulabis. Ego sum, non tu, Sosia.
    « Eh bien, pour mentir ainsi, tu seras rossé de plus belle. C’est moi qui suis Sosie, pas toi. » (traduction A. Ernout, CUF),

le mensonge entre dans le cadre du jeu et de la valorisation de Sosie par lui-même. De là vient l’idée de vantardise, qui est bien le sens de l’adjectif chez Tite-Live (qui emploie uānitās au sens de « vanité »), par exemple dans l’extrait suivant, à propos d’un ambassadeur d’Antiochus :

  • Liv. 35, 48, 2 : Is, ut plerique quos opes regiae alunt, uaniloquus maria terrasque inani sonitu uerborum compleuit.
    « Plein de jactance, comme la plupart des hommes qui vivent des richesses des rois, il couvrit de forces, en un discours vain et sonore, les terres et les mers. »

Vaniloquentia se comprend par « parole futile » dans l’exemple suivant :

  • Pl. Rud. 904-905 :
    ed ad prandium uxor me uocat ; redeo domum.
    Iam meas opplebit auris uaniloquentia.
    « Mais ma femme m’appelle pour déjeuner ; je rentre. Elle va bientôt me remplir les oreilles de ses paroles pour ne rien dire. » (trad. P. Grimal1)

Mais il signifie lui aussi « jactance, vantardise », chez Tite-Live encore :

  • Liv. 34, 24, 1 : Haec uaniloquentia primum Aristaenum, praetorem Achaeorum, excitauit.
    « Les fanfaronnades irritèrent d’abord Aristenus, prêteur des Achéens. »

La parole, quand elle se laisse entraîner, se déconnecte de la réalité et devient mensonge en même temps qu’elle construit l’image idéale où le sujet flatte son amour-propre.
Cette filiation sémantico-logique du mensonge à la vanité illustre un aspect de la parole qui devient source de faux prestige. On comprend alors que uānitās ne se trouve pas dans les discours ou les traités de rhétorique, puisque l’éloquence repose sur une parole encadrée visant le vrai et l’honnête. Les historiens montrent en revanche les jeux d’influence de cette imposture dans la pratique du pouvoir et la dégradation des valeurs, comme avec la bonne et la mauvaise gloire.

6.2. Etymologie et origine

6.2.1. Origine de la base de suffixation

L’adjectif uānus « vide, où il n’y a rien » (attesté depuis Plaute) a donné lieu, en latin, à bon nombre de dérivés (uānitās, uānĭtūdo ou uānēscere « se dissiper, s’évanouir »), peut remonter, par reconstruction interne, à *wāno- ou à *wāzno- ou à *wazno . Un prototype contenant */sno/ serait concevable, en raison de la parenté possible, acceptée par Nussbaum (1998, 73), de uānus avec uāstus, lui-même apparenté notamment au vieux haut allemand wuosti « vide, désert » (du germanique *wōstja ).

La famille se rattache au védique vā́yati « être exténué », au sanskrit nir-vāṇa- « extinction, disparition », à l’avestique frāuuaiia- « faire disparaître ». Le degré zéro de la racine apparaît dans le védique ūná- « vide » et l’avestique ūna- « qui fait défaut ».

La forme de la racine se laisse entrevoir grâce au rapprochement avec le grec εὖνις « privé de ». Cette comparaison a permis à M. Peters (1980, 51, avec bibliographie) de poser une racine *h1weh2 . Dans ce cas, le grec εὖνις supposerait (abstraction faite du suffixe secondaire) un *h1uh2no , qui est à la source du védique ūná- et de l’avestique ūna-.

Le prototype *h1uh2no est également reflété en arménien dans ownayn1 « vide », où le /u/ atone n’a pas été réduit car il se trouve en position initiale2. Pour rendre compte de la terminaison complexe -ayn, deux approches3 sont possibles. Ou bien l’on admet une chaîne de dérivation *h1uh2no « vide » (véd. ūná ) → collectif *h1uh2neh2 « espace vide » → dérivé du collectif *h1uh2neh2 ino : « vide ». Ou bien, au lieu d’admettre une explication en termes indo-européens (peut-être exposée à l’anachronisme), il faudrait partir du constat que ownayn comporte le même élément que miayn « seul » et amenayn « tout ». Cette question est toutefois sans incidence pour les faits latins.

La reconstruction d’une racine *h1weh2 a reçu une confirmation indépendante grâce à la mise en relation, proposée par Nussbaum (1998, 79-84), de cette famille avec le grec ἐάω, l’auteur ayant prouvé, par une enquête interne au grec, que les formes de ἐάω ne peuvent s’expliquer que par un radical grec *ewā (aor. ἐᾶσαι, ind. εἴασα, fut. ἐάσω ont un /ā/ long). Le digamma interne est par exemple attesté dans les gloses ἔβασον· ἔασον, Συρακόσιοι et εὔα· … ἔα. Comme l’explique Nussbaum (1998, 50), l’augment que présentent εἴασα et l’imparfait εἴων est secondaire, puisque, en cette position, la longue devait être abrégée4 en hiatus. Bien que le rapprochement de uānus avec ἐάω paraisse très satisfaisant, il reste que la formation du thème de présent grec fait encore l’objet d’un débat : a-t-on la trace d’un présent hérité, comme le propose Jasanoff (2003, 110), ou bien ἐάω est-il plus simplement une création interne au grec, comme le suggère Nussbaum (1998, 45) ?

Finalement, les reconstructions *wāno- ou *wāzno- de uānus se laisseraient ramener à des prototypes indo-européens *h1weh2-no- ou *h1weh2-s-no-, tandis que uāstus reflète *h1weh2-s-to . Le gotique wans « manquant » remonte, quant à lui, à *h1uh2-(o)no . En revanche, uānus n’est pas nécessairement apparenté à la famille de uacuus, qui pourrait contenir une racine de structure *wVk (on compare le hittite wakkāri « manquer », mais l’étymologie de ce verbe est elle-même débattue5 ).

6.2.2. Origine du suffixe

Le suffixe -tās, (-tātis) a un allomorphe -ĭtās (-ĭtātis) en latin selon l’endroit où l’on situe la place de la frontière de morphème : uānitās peut provenir de uānĭ-tās (où le ĭ représente la fermeture de la voyelle thématique *-ŏ- finale du thème de uānus) ou bien de uān-ĭtās (où le ĭ est l’initiale du suffixe, ce qui entraîne l’élision de la voyelle thématique *-ŏ- finale de la base).

Le suffixe -tās est issu d’un suffixe hérité *-tā- de noms de qualité féminin, suivi d’un élargissement en -t-. Bien qu’il forme à l’origine des substantifs à thème consonantique en …t- de la 3e déclinaison, il tend à être traité, parfois, à partir de Tite-Live comme un thème en …ĭ- avec un génitif pluriel en …tāti-um (cf. Aug. Conf. 8, 11, 26).

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