uānĭtās, -tātis f.

(substantif)


4.2. Description des emplois : exposé détaillé

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Fr. vanité ne rend pas compte avec assez de précision de la diversité des nuances de lat. uānitās. C’est pourquoi il convient de traduire le mot latin par des mots français différents selon ses emplois.

A. « Imposture »

Vānitās s’applique à l’imposture, et ce dès la première occurrence connue :

  • Ter. Phorm. 525-526 :
    DO. […] Non, uerum haec (= dies) ei antecessit.
    AN. Non pudet /
    Vanitatis?
    « Dorion. Non, mais le jour présent l’a précédé. - Antiphon. Tu n’as pas honte de ta désinvolture? » (trad. J. Marouzeau, CUF, 1947)

La honte (pudet) portant sur des traits de caractère inspirant des conduites, uānitās s’applique plutôt à la capacité de mentir, d’où la traduction par « désinvolture »; cette valeur, plus abstraite, est à mettre en parallèle avec celle, plus concrète, de uanitudo 1). Une telle distinction n’a cependant rien de systématique, comme le montre l’exemple suivant :* Cic. Off. 1, 150 : […] [mercatores]nihil […] proficiant, nisi admodum mentiantur ; nec uero est quidquam turpius uanitate.
« Ils [= les marchands] ne gagneraient rien, s’ils ne trompaient beaucoup, et en vérité rien n’est plus honteux que la fraude. »

Sémème : /attitude trompeuse/ /où la personne masque la vérité/ /sur ses intentions et ses dispositions/

Cet emploi est particulièrement bien représenté chez les orateurs et les historiens2)

B. « Mensonge, illusion »

Le mot se dit aussi de la faute d’appréciation qui fait perdre de vue l’examen attentif des situations et la valeur dictée par le jugement moral :

  • Cic. Nat. 2, 56 : […] nulla in caelo nec temeritas nec erratio nec uanitas inest, contraque omnis ordo, ueritas, ratio, constantia.
    « Il n’y a donc au ciel ni hasard, ni caprice, ni mensonge ; au contraire tout est ordre, vérité, raison, constance. »
  • Liv. 40, 22, 5 : […] ne […] uanitas itineris ludibrio esset.
    « Pour éviter d’exposer à la moquerie l’inutilité de leur voyage. » (trad. Chr. Gouillart)
  • Sen., Tranq. 12, 1 : […] ne quae aut non possumus consequi concupiscamus aut adepti uanitatem cupiditatum nostrarum sero post multum sudorem intellegamus.
    « […] ne pas désirer ce que nous ne pouvons pas atteindre, ou, si on en arrive à bout, ne pas s’apercevoir trop tard après bien des efforts, de la futilité de nos désirs. »
  • Pline l’A. Hist. 27, 56 : Catanancen Thessalam herbam, qualis sit, describi a nobis superuacuum est, cum sit usus eius ad amatoria tantum. Illud non ab re est dixisse ad detegendas magicas uanitates, electam ad hunc usum coniectura, quoniam arescens contraheret se ad speciem unguium milui exanimati.
    « Le catanancé est une plante de Thessalie que je juge superflu de décrire, puisqu’elle ne sert qu’à composer des philtres. Il n’est toutefois pas hors de propos de dire, afin de dénoncer les impostures des mages, qu’elle a été choisie pour cet usage à la suite d’un rapprochement, parce qu’en séchant elle se recroqueville comme les serres d’un milan mort. » (traduction A. Ernout)

Sémème : /erreur/ /qui masque la vérité/

Le décalage chronologique laisse penser qu’« imposture », plus « abstrait », est à l’origine de « mensonge », plus « concret ». Le sème /erreur/ de ce nouveau sémème est contenu virtuellement dans le précédent en même temps que le passage de l’un à l’autre se fait par un effacement de sèmes : les deux valeurs forment une pluralité d’acceptions par déplacement de sens.3)

C. « Légèreté »

Appliqué à une personne, le mot se dit de la capacité à se laisser abuser dans son jugement pour ne pas voir la vérité de ce qu’il faut être ou faire.

  • Sall. C. 23, 2 : Huic homini (= Q. Curius) non minor uanitas inerat quam audacia ; neque reticere quae audierat, neque suamet ipse scelera occultare […].
    « La légèreté de cet homme (Q. Curius) n’était pas moindre que son audace : il ne savait ni taire ce qu’il avait entendu, ni tenir secret ses propres crimes […]. » (traduction A. Ernout)
  • Pline l’A. 3, 152 : Iuxta eas Electridas uocauere in quibus proueniret sucinum, quod illi electrum appellant, uanitatis Graecae certissimum documentum, adeo ut quas earum designent haut unquam constiterit.
    « A proximité, ils ont nommé Electrides des îles qui étaient censées fournir de l’ambre, qu’ils appellent électrum. Elles sont la preuve la plus certaine de la légèreté des Grecs ; c’est au point qu’on n’a jamais pu s’assurer quelles étaient les îles qu’ils désignaient ainsi. » (trad. H. Zehnacker)

Sémème : /manque de sérieux/ /qui masque la vérité/

La position de ce sémème dans le polysème est analogue à celle du précédent.

Le terme a une fréquence notable chez Pline l’Ancien (34 occurrences) avec les valeurs de « mensonge, illusion » et de « légèreté ». Ce sont en effet différentes formes des erreurs

que l’auteur combat, conformément à son objectif qui est donner la description la plus sérieuse des merveilles qui contribuent à faire la grandeur de l’empire romain.4)

D. « Vaine prétention »

À partir de Tite-Live, uānitās s’applique à la capacité de faire impression en se donnant un prestige que rien ne vient justifier. Il se dit ainsi de rois soucieux de concevoir des politiques qui, extérieurement, sont les plus brillantes, mais ne se concrétisent pas :

  • Liv. 36, 8, 4 : […]siue ab insita regibus uanitate ad consilium specie amplum, re inane animo adiecto.
    « […] ou bien < cette décision était due > à la vanité naturelle chez les rois qui échafaudent des plans paraissant vastes, l’énergie qu’ils y apportent étant nulle en fait. » (traduction A. Manuelian)

Cette valeur est proche de celle de glōria, mais une nuance paraît les distinguer. La uānitās est un trait de caractère d’une personne, une tendance bien marquée ; dans cette perspective, on rapprochera ce passage de Sénèque, où la uānitās se trouve mise sur le même plan que la natura, du syntagme ab insita regibus uanitate de l’exemple précédent :

  • Sen. Polyb. 18, 4 : […]aliquid enim a nobis natura exigit, plus uanitate contrahitur.
    « […] la nature a ses exigences, que l’amour-propre seul exagère. » (traduction R. Waltz)

Quant à gloria, attesté d’abord au pluriel dans cette signification, il désigne plutôt les marques de prestige que l’on se donne. C’est pourquoi l’on posera, à côté de gloria « vanité » : /image de soi donnée avec complaisance/ /masquant la vérité sur les mérites/ /traduisant un sentiment de supériorité dont la personne se pénètre/ /pour s’imposer à l’attention de tous/, un sémème de uānitās « vanité » :

Sémème : /sentiment de supériorité dont se pénètre la personne/ /qui a et donne d’elle une image complaisante/ /et masque la vérité/ /sur ses mérites/ /pour s’imposer à l’attention des autres/

Ainsi formulé, le sémème « vanité » de uānitās se rattache à celui de « mensonge, illusion », mais le lien notionnel entre /l’image de soi donnée avec complaisance/ et /l’erreur/ crée entre les deux valeurs un déplacement de sens, en même temps que l’adjonction de sèmes caractérise une pluralité d’acceptions5).

Dans ce sens, le mot a un emploi très large dans la littérature chrétienne ; il est bien représenté chez Augustin :

  • Aug. Conf. 8, 11, 26 : Retinebant nugae nugarum et uanitates uanitatium.
    « Ce qui nous retenait, c’étaient ces misères de misères, ces vanités de vanités. »



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1) Cela se rattache à une tendance observée dans les emplois anciens des dérivés en - tūdō et en - tās
2) Voir ainsi Cic. Vat. 40 ; Scaur. 38 ; Liv. 36, 22, 1 ; Vell. 2, 60, 3 ; Curt. 3, 2, 10 ; Tac. An. 13, 23, 2.
3) , 5) Voir J.-F. THOMAS, « Sur les écarts de sens et les formes de polysémie en latin » DHELL , Encyclopédie linguistique (4 e partie).
4) Voir Valérie NAAS, Le projet encyclopédique de Pline l’Ancien , Rome, Ecole Française de Rome, 2002, p. 285-288 ; 473-475.