trilinguis, e

(adjectif)


5. Place dans le lexique latin

5.1. Analyse synchronique du lexème. Formation du mot en latin

Trilinguis est analysable en latin (en synchronie et en diachronie) comme tri-lingu-is, un adjectif composé possessif ou bahuvrīhi.

Le premier terme est le préfixe tri- « trois » (forme particulière prise par le numéral « trois » en premier terme de composé, issue de *tri-) et le second terme est associable au substantif lingua, -ae F. L’ensemble est un adjectif, comme le montre l’élément flexionnel en –is (-e), qui se substitue à l’élément final (en ā) du thème substantival figurant dans le second terme.

Tri-lingu-is entre dans un groupe bien représenté d’adjectifs composés ou bahuvrīhi à premier terme tri- « trois » : tri-form-is (cf. pour le 2èmeterme : forma, -ae F.), tri-gemm-is (cf. gemma, -ae F.), tri-membr-is (cf. membrum, -i Nt.), etc.

Ce groupe en tri- est lui-même un sous-ensemble des adjectifs composésbahuvrīhi dont le premier terme est un nom de nombre :

bi - : bi-lingu-is (lingua), bi-pes (pes), bi-enn-is (annus), bi-rem-is (remus, -i M. « rame, aviron »), bi-penn-is « hache à deux tranchants » (cf. penna, -ae F. « aile »), bi-libr-is « qui contient la mesure de deux livres » (libra, -ae F. « livre »), etc.

quadru - : quadru-pes (pes), etc.

Ce type de composés possessifs bahuvrīhi (cf. Leumann, 1977 : p. 397 et suivantes) est caractérisé par le morphème flexionnel –is (que M. Leumann (1977 : p. 346) appelle « Kompositionsuffix », relevant d’un modèle hérité de l’indo-européen). Ce morphème se présente dans tous les représentants de ce type de composés, même lorsque le premier terme n’est pas un numéral, mais un élément de relation, attesté ailleurs comme préposition ou préverbe, telper-ennis, ou bien quand le premier terme est le morphème négatif in- (forme particulière de la négation héritée en premier terme de composé, issue de i.-e. *n- voyelle) : par exemple dans in-erm-is « qui n’a pas d’armes » (arma, -orum « armes »),in-fam-is (fama, -ae F.),etc.

Le latin a parfois développé ce type d’adjectif grâce à des suffixes (par exemple : -ilis, -bilis). Ces formations étaient motivées pour les sujets parlants.

Cependant, trilinguis a une fréquence très faible dans les textes latins, probablement parce que les phénomènes auxquels il fait référence sont eux-mêmes exceptionnels. En effet, dans la mythologie, Cerbère est le seul être monstrueux à posséder trois langues ; d’autre part, la capacité de parler trois langues est rare parmi les communautés de sujets parlants.

5.2. Les interprétations et ré-analyses synchroniques des auteurs latins

Le mot n’a pas suscité de réflexions métalinguistiques. Il n’y a guère que dans le commentaire de Pseudo-Acron à Horace que l’emploi horatien de trilinguis soit mis en parallèle avec l’emploi de trifaux par Virgile, les deux adjectifs caractérisant Cerbère :

  • Pseud-Acr. Ad Hor.Carm. 3, 11, 20 : Ore trilingui ut Verg. Aen.
  • VI 417-418 latratu regna trifauci personat.

« Ore trilingui (‘de sa gueule à trois langues’) comme en Virg. En. 6, 417-418 ‘il fait résonner le royaume des morts de son aboiement à triple gorge ’. »

5.3. « Famille » synchronique du terme

Le lexème est isolé, si ce n’est son lien avec bilinguis, l’autre composé du mot lingua. On ne connait pas de dérivé de trilinguis, ce qui s’accorde avec sa faible fréquence, sa spécialisation sémantique et son emploi dans la langue poétique.

5.4. Associations synchroniques avec d’autres lexèmes

Il existe des phénomènes de concurrrence entre trilinguis et d’autres adjectifs composés avec le numéral tri- comme premier élément, tels que tri-formis, tri-ceps et tri-faux, qui sont employés eux aussi pour désigner la nature du chien Cerbère à « trois têtes » ou, pour triformis, aux trois aspects que revêt la déesse Hécate (cf. § 4.2 ).



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