trilinguis, e

(adjectif)




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4.2. Exposé détaillé

Les deux valeurs fondamentales de trilinguis sont parallèles à celles de bilinguis et sont corrélées à la polysémie de lingua, qui désigne la langue à la fois comme organe anatomique et comme idiome.

A. Qui possède trois langues

Les deux occurrences relevées chez Horace actualisent la référence à la langue comme organe anatomique. Horace emploie l’adjectif d’une manière spécialisée et concrète, deux fois dans le même syntagme (trilingui ore), deux fois à propos du chien monstrueux Cerbère :

  • Hor. O. 2, 19, 29-32 :
    Te uidit insons Cerberus aureo
    cornu decorum leniter atterens
    caudam et recedentis trilingui
    ore pedes tetigitque crura.
    « Il t’a vu sans te nuire, Cerbère, avec ta belle corne d’or, il a frotté doucement sa queue contre toi et, à ton départ, léché, des langues de sa triple gueule, tes pieds et tes jambes. » (traduction F. Villeneuve, revue par J. Hellegouarc’h, 1991 (19291), CUF)
  • Hor. O. 3, 11, 17-20 :
    […] Cerberus, quamuis furiale centum
    muniant angues caput eius atque
    spiritus taeter saniesque manet
    ore trilingui .
    « […] Cerbère, bien que sa tête, comme celle des Furies, s’arme de cent serpents et qu’une haleine infecte et une bave empoisonnée s’épanchent de sa gueule à trois langues. » (traduction F. Villeneuve, revue par J. Hellegouarc’h, 1991 (19291), CUF)

L’emploi horatien de trilinguis est métonymique : les trois langues auxquelles l’adjectif fait référence servent à évoquer les trois têtes de Cerbère, avec trois gueules distinctes – et non une gueule unique qui serait pourvue de trois langues, comme le suggèrerait une lecture littérale du syntagme trilingui ore. Ainsi, dans ces contextes, trilinguis équivaut à d’autres adjectifs formés par le même procédé de composition et servant à décrire le gardien des Enfers, à savoir tri-ceps « qui possède trois têtes », chez Cicéron, et tri-faucis chez Virgile (cf. § 5.4 ).

Malgré la similarité des deux occurrences horatiennes de trilinguis, il convient de souligner une différence entre elles : la position syntaxique de l’adjectif, qui est tantôt antéposé, tantôt postposé au nom (trilingui ore ~ ore trilingui). Cet ordre différent implique deux fonctions pragmatiques différentes et peut être relié à deux aspects différents du chien monstrueux mis en relief par Horace dans chacun des passages.

L’adjectif antéposé (trilingui ore :Hor. O. 2, 19, 29), qui correspond à l’ordre ‘non marqué’, prend place à l’intérieur de la description du comportement d’un chien presque ‘normal’, qui remue la queue et lèche les pieds et les jambes de son patron, alors que l’adjectif postposé (ore trilingui : Hor. O. 3, 11, 13), plus inhabituel, s’inscrit au sein d’une description de l’aspect monstrueux et furieux des trois têtes couronnées de serpents, d’où émane une haleine épouvantable.

Lorsque Valerius Flaccus emploie l’adjectif à son tour, il fait écho à l’emploi du mot dans la langue poétique d’Horace. Chez lui, il s’agit d’un emploi métaphorique pour caractériser « ce qui a trois formes ou trois aspects » :

  • Val.-Flac. 7, 183-185 :
    […] Quin audeat opto :
    continuo transibit amor cantuque trilingui
    ipsam flammiferos cogam compescere tauros […]
    « Au contraire, je [Vénus] souhaite qu’elle [Hécate] ose : à l’instant même l’amour lui sera transmis et je la forcerai à mettre au calme elle-même, avec son triple chant, les taureaux qui jettent des flammes […]. » (traduction G. Liberman, 2002, CUF)

L’adjectif qualifie cantus (cantu trilingui), qui désigne un chant ou un hymne d’envoûtement par lequel la déesse Hécate devra susciter l’amour de Medée envers Jason. Le syntagme cantus trilinguis permet d’évoquer les trois aspects sous lesquels la déesse Hécate apparaît : elle est en effet appelée aussi du nom de la Lune et de celui de Diane ou d’Artémis (cf. tria Virginis ora Dianae chez Virgile, En. 4, 511 et Ovide, F. 1, 141). L’adjectif trilinguis concurrence alors triformis, qualificatif le plus souvent appliqué à Hécate chez Horace (par ex. diua triformis: O. 3, 22, 4), Ovide (M. 7, 94), Sénèque (Méd. 7) ou encore Silius Italicus (1, 119). Inversement, c’est triformis que l’on trouve chez Sénèque et chez Stace pour qualifier Cerbère, là où l’on trouvait trilinguis chez Horace (triformis canis: Sén. Her. O. 1202 ; Stat. Theb. 2, 53).

Dans la langue poétique de l’époque augustéenne à l’époque flavienne, les adjectifs trilinguis et triformis sont donc en concurrence entre eux : ils caractérisent, d’une part, la figure du chien Cerbère, seule figure connue à être pourvue de trois langues, auquel l’adjectif trilinguis s’applique au sens littéral, et, d’autre part, la figure de la déesse Hécate ; dans ce cas, l’adjectif s’éloigne de son sens littéral et se réfère aux trois aspects ou formes différent(e)s que prend la déesse.

B. Qui parle trois langues

La valeur de trilinguis « capable de parler trois langues » est attestée (indirectement) chez Varron et, par la suite, ne se retrouve pas avant Apulée. Varron attribue la capacité de parler trois langues aux habitants de Marseille, en se référant explicitement au grec, au latin et au gaulois :

  • Supp. adn. super Lucanum III, 339 : Hos [les habitants de Massalia] Varro trilingues esse ait, eo quod et Graece loquuntur et Latine et Gallice.
    « Varron dit que ceux-ci [les habitants de Massalia] sont trilingues, parce qu’ils parlent à la fois grec, latin et gaulois. »
  • Hier. Ad Gal. 2, col. 379, l. 29 : Massiliam Phocaei condiderunt : quos ait Varro trilingues esse, quod et graece loquantur, et latine, et gallice.
    « Les Phocéens ont fondé Massilia, eux dont Varron dit qu’ils sont trilingues au motif qu’ils parlent à la fois grec, latin et gaulois. »
  • Isid. Orig. 15, 1, 63 : Hos Varro trilingues esse ait, quod et Graece loquantur et Latine et Gallice.
    « Ceux-ci, Varron dit qu’ils sont trilingues, au motif qu’ils parlent à la fois grec, latin et gaulois. »

Apulée attribue la même capacité de parler trois langues aux Sicules, mais sans préciser de quelles langues il s’agit:

  • Apul. M. 11, 5, 2 : Inde primigenii Phryrges Pessinuntiam deum matrem, […] Cretes sagittiferi Dictynnam Dianam, Siculi trilingues Stygiam Proserpinam, Eleusinii uetusti Actaeam Cererem, Iunonem alii, Bellonam alii, Hecatam isti, Rhamnusiam illi […]me […] appellant […].
    « Les Phrygiens, premiers-nés des hommes, m’appellent mère des dieux, déesse de Pessinonte ; […] les Crétois porteurs de flèches, Diane Dictynne ; les Siciliens trilingues, Proserpine Stygienne ; les habitants de l’antique Eleusis, Cérès Actéenne ; les uns Junon, les autres Bellone, ceux-ci Hécate, ceux-là Rhamnusie. » (traduction P. Vallette, 1945, CUF)

Les langues impliquées sont probablement le latin, le grec et les langues indigènes considérées d’une manière unitaire ou bien la langue punique.

Il semble que, à l’époque d’Apulée, les langues indigènes et la langue punique n’étaient plus parlées en Sicile. Il faut donc supposer qu’Apulée a trouvé cette information sur la présence de trois langues dans l’île méditerranéenne chez des auteurs plus anciens. D’autre part, Apulée, dans le texte concerné, ne montre aucun intérêt pour la situation linguistique de l’île ; dans son texte, l’adjectif trilinguis apparaît comme une sorte d’épithète formulaire, parallèlement à Cretes sagittiferi qui précède. On peut donc légitimement se demander quel statut a l’emploi de trilinguis ici, par rapport aux sources d’information d’Apulée. Deux solutions sont possibles : a) le syntagme Siculi trilingues était courant ou formulaire, et Apulée ne fait que le reprendre ; b) Apulée a transféré une information plus générique selon laquelle les Sicules étaient capables de parler trois langues en la traduisant par l’adjectif trilinguis.

Par ailleurs, on sait que trilinguis était déjà employé chez Varron avec le sens de « capable de parler trois langues », à propos d’une autre communauté et d’autres langues. Il est donc possible que Siculi trilingues ait été employé par Varron ou par d’autres, desquels Apulée pourrait avoir tiré le syntagme. De cette manière, le syntagmeSiculi trilingues serait parallèle au syntagme nominal Bruttaces bilingues attribué à Ennius et Lucilius (cf. bilinguis ). Mais, alors que bilinguis, plus commun, fit l’objet de gloses, ce ne fut jamais le cas pour trilinguis, bien qu’il soit attesté chez des poètes anciens.

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