terrēre

(verbe)



6. Histoire du lexème

6.1. Histoire au cours de la latinité. Evolution des emplois

Le verbe lat. terr ēre conserve tout au long de la latinité son sens A de « faire trembler par épouvante, mettre dans un état d’épouvante, terroriser », mais s’enrichit également d’un sens plus large et sémantiquement plus faible, « faire peur » (B). La faible fréquence des emplois du verbe au sens C « détourner, écarter » confirme que terrēre fait porter l’information sur l’entraînement dans un état de peur et ses manifestations plutôt que sur les conséquences de celle-ci.

6.2. Etymologie et origine

Le verbe terrēre « effrayer » a un sens causatif (« faire naître la peur, provoquer la peur chez quelqu’un »), ce qui est confirmé par la formation du mot. Il comporte, en effet, un morphème latin -ē- de causatif hérité de i.-e. *-eye- (sk. -aya-). Il signifie étymologiquement « faire trembler », étant issu d’une « racine » i.-e. *tres- « trembler » (sk. tras-a-ti « il tremble », gr. τρέω), dont on ne peut dissocier la « racine » *trem-, qui figure dans lat. tremō, gr. τρέμω.

De la forme de causatif *tors-eye-ti (à vocalisme o de la « racine » et à morphème *-eye- de causatif), on attendrait lat. *torret. Le vocalisme latin en ĕ dans le radical terr- fut expliqué comme une tentative pour éviter l’homonymie entre le radical torr- « sécher » (du verbe torrēre « sécher, assécher, rendre sec », dit notamment du soleil qui assèche et brûle la terre) et le radical *torr- « craindre ». Mais il faut justifier le choix du timbre e. Invoquer terror (EM, 688 ; Monteil, 1970, 292) ne fait que déplacer le problème.

Meiser (116) cite terrēre comme exemple du traitement [rs] > [rr], mais pose un étymon *terseyeti, malgré la référence à ombrien tursitu « qu’il chasse » (de *torseyetōd), qui a le vocalisme o attendu.

Selon Ernout (1961, 100), « le causatif (ombrien) a normalement le vocalisme en ‑o ‑ et représente un ancien *torseyō, contrairement au latin. »

D’une « racine » *tres- « trembler », avec le suffixe d’état -ē-, on attend le degré zéro, soit : *tr̥s-ē-ti (3epers. sg. ind. prés. : « il est en état de tremblement »), dont on attendrait phonétiquement et morphologiquement lat. *torret ( puisque i.-e. * donne lat. or ). Il faudrait alors supposer un traitement phonétique *ŏ > ĕ, comme dans uester, deuoster. Mais si un tel traitement phonétique a effectivement existé, c’est alors torrēre « rendre sec, assécher » qui, à son tour, devient anormal.

Christol (1991 = 2008) propose une autre explication, à partir de la formation de causatif i.‑e. *trŏs-eye-ti, forme correspondant à véd. trās-aya-ti (AV) « il fait trembler », causatif à vocalisme radical long et morphème causatif -aya- de trasati (RV) « il tremble ».

En latin, la séquence [CrŏC] (de même que la séquence [CrĭC]) donne un r syllabique secondaire (*sākĕr <*sākĕrr < *sākĕrs < *sāk°rs < *sākrŏs; cĕrnō < *k°rnō < *krĭnō, etc.)1). Ce traitement phonétique appliqué au cas présent donne donc : *trŏs-eye-ti « il fait trembler » > lat. *t°rs-eye-ti > lat. tĕrs-ĕyĕ-ti > lat. tĕrr-ĕ(y)ĕ-t(i) > lat. tĕrr-e-t avec le même vocalisme ĕ devant r que danssācĕr, cĕrnō. C’est l’explication que retient le dictionnaire étymologique de de Vaan,avec référence à Nussbaum (1999, 412).

Cette explication a le grand avantage d’éliminer une anomalie phonétique et d’établir un nouveau lien entre latin et védique.

L’hypothèse qui fait de *tres- une forme suffixée d’une racine *ter- peut s’appuyer, à l’intérieur du latin, sur la présence de tremere « trembler », dont terrēre est le causatif. Le morphème *‑em- semble avoir eu une valeur durative qui le cantonnait aux formes de présent (cf. gr. γέμειν « être chargé » en face de lat. gĕrĕre « prendre en main » : Christol, 2008, 197-199).

L’existence d’un présent hérité trĕmĕre « trembler » explique l’absence (ou la disparition) du statif *tŏrrĕt « il tremble », qui avait, en outre, l’inconvénient d’être homophone de tŏrrĕt « il est sec » (Christol, 1991, 54 = 2008, 60).



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1) Il s’agit du samprasarana dans les grammaires indiennes.